Une stratégie pour la France – Première partie : la redistribution des cartes de la puissance mondiale

Avec ce billet, j’inaugure une série d’articles qui, faisant suite aux éléments d’analyse que j’ai proposé sur le LBDSN, visent à proposer une stratégie nationale pour la France. Mon premier objectif va être de proposer une analyse alternative de la situation mondiale, de manière plus succinte bien sûr que le Livre Blanc. Il s’agit malgré tout d’un long billet, comme les deux précédents, mais il est nécessaire pour poser les bases de la discussion.

Le système international est marqué par de multiples mutations, symptômes de la période de transition dans laquelle nous nous trouvons. En effet, si la fin de la guerre froide et l’accession à l’hégémonie mondiale les Etats-Unis pouvait sembler être l’avènement d’un « nouvel ordre mondial », il semble désormais qu’il ne s’agissait que d’une période de transition. Les relations internationales sont actuellement en train de se restructurer, et il est probable que l’actuelle crise financière accélère la redistribution des cartes du « grand jeu » mondial. Pour mieux élaborer une stratégie nationale, il convient de prendre la mesure des transformations en cours et de leur influence sur la situation française.
La situation internationale apparaît « instable » et « inquiétante » aux rédacteurs du LBDSN. De fait, il est aujourd’hui difficile de prédire ce que sera le monde dans dix ou quinze années. De grandes tendances se dégagent néanmoins, dont certaines sont relevées dans le Livre Blanc :

  • L’affirmation de la zone Asie-Pacifique comme pôle stratégique majeur du XXIe siècle. Plus que la seule Asie, c’est la zone bordée par l’Océan Pacifique toute entière qui s’affirme comme l’espace politique et économique dominant du XXIe siècle. Ce déplacement du centre de gravité stratégique invite un certain nombre de remarques : la domination démographique du continent asiatique, déjà d’actualité, va représenter un enjeu de taille pour des pays comme la Chine et l’Inde. L’accession à l’éducation de populations jeunes et nombreuses, mais aussi les effets de la transition démographique et le vieillissement de la population asiatique représentent, à terme, des défis pour ces pays. Il suffit d’imaginer le problème des retraites appliqué à la Chine, pays où la politique de l’enfant unique est en vigueur, pour se représenter les difficultés sociales auxquelles l’Etat chinois va devoir faire face. Autre point, l’Asie connait un déficit en femmes, aux causes multiples, qui peut également devenir une source de tensions. L’enlèvement des Sabines, après tout, déboucha sur une guerre… D’un point de vue économique, le développement asiatique va se traduire par une concurrence accrue pour les matières premières, et donne de ce fait à l’Afrique, qui en est riche, une importance stratégique considérable. Ce développement économique va également accroître les enjeux liés aux flux commerciaux, maritimes notamment, et au contrôle des mers. Le développement considérable des marines de guerre chinoise et indienne témoigne de ces enjeux. Politiquement, la zone Asie-Pacifique reste un espace où de nombreux conflits territoriaux, gelés pour le moment, peuvent se développer : Cachemire, Taiwan, Iles Kouriles. L’accroissement des capacités militaires des pays de la zone est actuellement considérable, et le niveau des armées asiatiques va rapidement égaler celui des armées occidentales. Enfin, la question des minorités, chinoise et indienne notamment, ainsi que la diffusion de l’Islam, sont sources de tensions internes dans de nombreux pays de la zone, de Singapour à Fidji. La combinaison de ces facteurs dessine un espace ouvert, riche en opportunités stratégiques, où la multiplication des tensions internes et internationales se conjuguent à un développement économique chaotique et à des facteurs culturels et religieux pour former un cocktail explosif.
  • Le déclin de la puissance américaine. Affaiblis dans l’exercice du soft power fondé sur la puissance diplomatique et monétaire depuis la crise russe de 1998, les Etats-Unis sont depuis 2003 et leur engagement controversé en Irak confrontés à l’échec du hard power militaire. La crise financière actuelle promet d’accélérer le déclin de « l’hyperpuissance » américaine. Les conséquences de l’enlisement américain en Irak, mais aussi désormais en Afghanistan, seront longues à se déclarer, mais les premières manifestations en sont d’ores et déjà visibles. La première d’entre elle est une surchauffe considérable des budgets militaires, prévisible de longue date mais aggravée par le coût de l’engagement américain au Moyen-Orient et en Asie Centrale. Cette surchauffe a des racines structurelles, dans l’abandon aux industriels par le Pentagone de la maîtrise d’oeuvre et du pilotage des programmes d’armement (principe du Lead System Integrator), mais aussi doctrinales, tant les programmes d’armement actuels sont marqués par une sursophistication extrêmement coûteuse. la seconde conséquence est un débat intense, mais pour le moment stérile, sur l’emploi de la force au sein des armées américaine. La Transformation morte, les forces armées US peinent à se redéfinir. Si l’Army et les Marines présentent une certaine cohérence et semblent pour le moment échapper au syndrome vietnamien, l’US Air Force est en pleine débâcle et la Navy ne parvient pour l’heure pas à définir son rôle dans la stratégie américaine. La fragilité de l’économie américaine, désormais exposée au grand jour, limite considérablement la capacité d’action des Etats-Unis sur la scène internationale. Surendettés et dépendant de créanciers au premier rang desquels la Chine et les Etats pétroliers du Golfe Persique, il est probable que leur aptitude à peser sur les relations internationales diminue à court et moyen terme. Par ailleurs, le rejet de la puissance américaine dans le reste du monde est croissant. Enfin, des difficultés internes ou proches liées à la situation mexicaine et à l’immigration pourraient conduire les Etats-Unis à limiter encore plus leurs engagements à l’étranger.
  • L’émergence de l’Amérique latine comme espace politique et économique autonome. Qu’il s’agisse du Brésil, de la Colombie, du Vénézuéla ou plus discrètement du Chili et de l’Argentine, les Etats d’Amérique du Sud deviennent des acteurs internationaux importants, et prennent de plus en plus d’autonomie vis à vis du « grand frère » US. En dépit d’un développement économique important, nombre de ces Etats restent fragiles, et de multiples sources de conflits existent, comme par exemple entre le Vénézuela, la Bolivie et la Colombie, mais aussi sur les Malouines entre l’Argentine (qui n’a pas renoncé à les récupérer) et le Royaume-Uni. La situation intérieure mexicaine, extrêmement préoccupante, illustre l’autre enjeu stratégique majeur en Amérique latine : le trafic de drogue, qui emploie des moyens de plus en plus sophistiqués et dont l’influence politique augmente non seulement au Mexique mais aussi en Amérique centrale (Vénézuéla, Bolivie). Cuba reste par ailleurs une inconnue à moyen terme.
  • Le retour de la Russie sur la scène internationale. Ce retour, prévisible, a été symbolisé pour les opinions occidentales par le récent conflit géorgien. Portée par une économie en plein boom, la stratégie de puissance russe mettra encore une dizaine d’années à prendre son essor, l’armée par exemple nécessitant encore de profondes rénovations. Toutefois, le retour russe complexifie et « ouvre » un peu plus le jeu international en ajoutant un acteur dont les objectifs à long terme sont encore flous, en particulier vis à vis de la Chine. L’actuel traitement de paria que subit la Russie de la part des Etats-Unis et, de facto, de l’UE, est extrêmement risqué et pourrait pousser les Russes à nouer des partenariats avec des Etats à l’attitude instable (Syrie, Vénézuéla, etc.) sans jouer sur ceux-ci de rôle stabilisateur. A moyen terme, la Russie peut constituer ou un facteur de stabilité ou un agent d’instabilité internationale. De multiples enjeux intérieurs, en particulier un déclin démographique important et la part encore très grande du pétrole dans l’économie, ainsi que la présence de minorités musulmanes nombreuses, peut brouiller le jeu russe.
  • La transformation du monde musulman. Tentée – et échouée – par les Etats-Unis depuis 2001, la transformation de l’espace musulman est aujourd’hui en suspens. Dans les quinze ans à venir, cette région – qui va de l’Afrique du Nord à l’Asie Centrale – peut évoluer de multiples manières, sans qu’il soit possible de prévoir une tendance dominante. L’islamisme radical et ses avatars politiques (Hamas, Hezbollah, Frères musulmans, etc.) restrera un enjeu, mais les dimensions économiques et démographiques vont continuer à imprimer leur marque. Par ailleurs, les logiques interétatiques vont continuer de jouer un rôle important, notamment dans le développement des capacités militaires. Pêle-mêle, les évènements marquants et susceptibles de faire basculer la situation stratégique dans la région à échéance de quinze ans sont : la succession d’Hosni Moubarak à la tête de l’Egypte, l’évolution politique de l’Algérie, l’évolution de la Turquie, l’attitude de l’Iran et son accession ou non à la puissance nucléaire, la place d’Israël danss le jeu régional, l’attitude de la Syrie, la politique russe au Moyen-Orient, l’évolution de l’Arabie Saoudite, la place de l’Irak dans le concert des pays musulmans, le déblocage ou non de la situation kurde. Dans tous ces cas, il est probable que l’avenir voie un renforcement du rôle des Etats dans le monde musulman, qu’il s’agisse d’Etats devenus islamiques ou de puissances plus classiques (peut-être l’Irak), à l’inverse de ce que l’on pourrait penser. A l’extrémité de cete espace, l’évolution de la situation intérieure pakistanaise est d’une importance capitale, mais il est là encore difficile de prédire ce qu’il en sera.
  • La transformation de l’espace africain. L’Afrique, continent le plus riche en matières premières stratégiques (rares), est ausssi celui dont les habitants sont les plus pauvres. L’implication grandissante de la Chine et des Etats-Unis dans ce continent, devenu l’objet d’un nouveau « grand jeu », contraste avec le retrait partiel annoncé de la France. L’impact de cette implication de pays ne faisant pas partie des puissances coloniales traditionnelles est un facteur d’instabilité, de même que la diffusion de l’Islam radical de plus en plus au sud du continent africain. Tandis que l’influence chinoise se double d’un soutien à des Etats « parias » tels le Soudan ou le Zimbabwe, les Etats-Unis emploient un christianisme évangélique militant comme agent de pénétration du continent africain. Les stratégies de ces deux Etats sont susceptibles de destabiliser un peu plus le continent africain, les Etats-Unis en particulier risquant d’aggraver les conflits ethniques par l’introduction de véritables guerres de religion entre Catholicisme, évangélisme, et Islam, et retardent probablement la constitution d’Etats solides en Afrique subsaharienne, l’Afrique du Sud demeurant une exception. Le cas de la Somalie illustre les risques de dégradation de la situation africaine. Tout n’est pas négatif cependant : paradoxalement, cette immixion de puissances étrangères dans les affaires africaines pourrait pousser les pays africains à se doter des moyens de préserver leur souveraineté, et l’argent injecté pourrait finir par bénéficier aux populations. Néanmoins, maintenue au seuil de la famine et frappée par les épidémies, l’Afrique reste dans une situation plus que précaire.
  • La marginalisation de l’Europe et la transformation des équilibres européens. Ce double phénomène est la conséquence des évolutions internes de l’UE depuis le traité de Maastricht et des autres transformations internationales. La transformation des équilibre européens, d’abord. Les élargissement successifs de l’UE vers l’Est, la réunification allemande, l’implication plus grande des Etats de l’Europe du Nord, le retour de la Russie dans l’arène internationale consacrent un déplacement vers l’Est du centre de gravité politique de l’Europe. L’Allemagne semble dans ces conditions idéalement placée pour prendre le leadership politique de l’Europe, au détriment de la France. Au delà des discours convenus sur l’unité politique et la paix perpétuelle en Europe, l’UE est en effet le cadre d’une lutte d’influence où les allemands, forts de leur poids démographique, économique et désormais politique, sont en position de force, en dépit de la méfiance qu’entretiennent encore à leur égard des pays comme la Pologne. Ce décalage à l’Est des équilibres politiques en Europe change en profondeur la nature de la relation franco-allemande, longtemps moteur de l’Europe et désormais considérée semble-t-il comme secondaire par Berlin, qui bénéficie en outre de l’appui américain et de sympathies multiples dans les pays de l’ancienne CEE, de Madrid à Athènes. L’irréalisme des ambitions françaises en matière de leadership politique de l’Europe, en dépit de l’acharnement des élites nationales à « vendre » l’Europe aux populations, exigent de réexaminer de manière pragmatique la stratégie française en Europe. D’autant que le déplacement vers l’Asie du centre de gravité stratégique mondial marginalise géographiquement une Europe qui, confrontée au vieillissement de sa population et à l’immigration notamment musulmane et africaine se conçoit de plus en plus comme une forteresse, isolée des risques mais aussi coupée des opportunités du monde en devenir. Cet isolement risque de s’aggraver dans les années à venir, la majeure partie des Etats européens ayant des ambitions avant tout euro-centrées. Seules, la France et la Grande-Bretagne disposent d’une présence et d’une ambition mondiales. L’horizon stratégique de plus en plus restreint des décideurs de ces deux pays risque néanmoins de les voir contraints de se satisfaire, à l’avenir, d’une place secondaire dans une Europe stratégiquement excentrée et marginalisée. Censée redonner à l’Europe sa puissance perdue, l’UE risque paradoxalement de consacrer l’isolement volontaire d’une Europe effrayée par le monde extérieur, enfermée dans une logique de préservation de la paix à tout prix et de négation des transformations du monde, payant le prix de son alignement sur la vision américaine de celui-ci.

Bien que présentant effectivement des situations potentiellement risquées ou préoccupantes, ce tableau de la situation mondiale est riche en opportunités stratégiques. Le prochain billet présentera les grands axes de ce que pourrait être une stratégie française, ainsi que les domaines majeurs où elle se devrait d’agir.