Repenser la guerre au XXIème siècle – Première partie : surmonter la crise de la pensée militaire occidentale

Il est désormais plus que probable que nous assistons à la fin du système de relations internationales issu de la fin de la seconde guerre mondiale et réajusté pour la fin de la guerre froide, organisé autour de superpuissances, puis d’une unique hyperpuissance (les Etats-Unis). Même si la prospective est un exercice difficile, le monde qui émergera sera sans aucun doute plus fragmenté que celui auquel nous nous sommes habitué, organisé en grands ensemble régionaux et / ou idéologiques. Le monde d’aujourd’hui – et, a fortiori celui de demain – ressemble plus à l’Europe du XIXe siècle qu’au système international des années 1990. Dans un tel contexte, et comme le récent conflit en Géorgie a pu – si besoin était – le démontrer, la guerre, y compris entre Etats, est toujours d’actualité.
Or, les armées, et plus largement les sociétés occidentales, peinent à accepter cet état de fait. Dans le récent colloque consacré à la tactique organisé par le CDEF (et au demeurant pas inintéressant si il n’a rien de révolutionnaire ; il est possible de le télécharger ici), la possibilité d’une guerre entre Etats-Nations est d’emblée écartée comme une hypothèse plausible. Un tel déni de réalité est dangereux : le XXIe siècle, comme tous les siècles avant lui, sera traversé par des conflits interétatiques. La « mondialisation » tant évoquée pourrait même en être un facteur aggravant, en contraignant des Etats concurrents à partager des ressources comptées, ou en amenant plus rapidement en conflit des sphères d’influence autrement séparées. Encore une fois, l’Europe du XIXe siècle semble constituer le point de comparaison le plus pertinent. Il est assez peu vraisemblable que l’homme soit plus sage au XXIe siècle qu’il l’était aux époques précédentes : notre propre incapacité à envisager la guerre comme un mode opératoire des relations internationales (même si les pays occidentaux sont les principaux protagonistes des plus importants conflits de ces dix dernières années) ne veut pas dire que d’autres pensent de la même manière, et il serait – hélas – surprenant que le XXIe siècle diffère en cela de tous ceux qui l’ont précédé. En outre, les conflits auxquels les armées occidentales se préparent et qu’elles livrent effectivement, du Tchad à l’Afghanistan en passant par le Liban et l’Irak, « asymétriques » et ne correspondant pas aux canons de la pensée militaire classique, voient nos forces en difficulté, incapables d’emporter la décision, et dégénèrent en présence militaire interminable dans des pays que nous ne pouvons pas quitter, mais dans lesquels il devient de plus en plus difficile de se maintenir. Dans les deux cas, il existe une incapacité de la force à produire de l’efficacité politique. Dans ce contexte, repenser la guerre en tant qu’outil politique tout autant que dans ses aspects militaires, humains et techniques est plus qu’une nécéssité.
Car si l’on pense effectivement la guerre, on la pense souvent mal. Des thuriféraires de la technologie aux apôtres des « nouvelles menaces » allant de la mozzarella contaminée aux catastrophes naturelles (qui constitueraient donc une déclaration de guerre des Cieux ?), en passant par ceux qui pensent que la guerre, la vraie, est morte pour laisser place à des opérations de police armée, nombreux sont ceux qui occupent l’espace médiatique. Moins nombreux sont ceux qui s’interrogent véritablement sur ce que signifie le concept de guerre aujourd’hui, et qui proposent des voies pour repenser la manière dont nous abordons ce phénomène humain. Pour rester dans les auteurs francophones, on citera ainsi Vincent Desportes, ou encore Joseph Henrotin. Si leurs écrits sont d’excellente qualité (et méritent d’être lus absolument), ils ont également les défauts de leurs qualités. Parce qu’il est militaire en activité (dans le cas du premier auteur), ou parce qu’il se positionne en tant que chercheur et journaliste (dans le cas de J. Henrotin), ces auteurs n’abordent (ne peuvent se permettre d’aborder ?) la dimension politique de la guerre et du rapport à la guerre que de manière distante, ou dans le cadre strict de l’intervention d’une force, sans poser la question de la relation entre Etat, armée, et société. Autrement dit, ils ne proposent pas de modèle politique d’armée. Or une armée est avant tout un outil politique, issu d’une certaine conception de la Nation, de l’Etat et de la société de manière générale, et ce de la phalange grecque à nos jours. Si le modèle occidental de la guerre est en train de mourir, c’est aussi parce que, au delà des aspects tactiques, il s’opère une déconnexion de plus en plus grande entre la force armée et la société dont elle est issue et qu’elle est censée servir. Repenser la guerre impose donc de repenser la société, ou en tout cas la vision sociétale de la guerre dans une démocratie moderne.
Repenser la guerre implique, pour le stratège, de réinvestir le champ du politique. L’éviction du militaire du champ politique est en effet un phénomène récent, remontant à la seconde moitié du XXe siècle, et que l’on peut attribuer entre autres à l’irruption du facteur nucléaire dans l’équation stratégique. Si « la guerre est une chose trop sérieuse pour être laissée au militaires », en tout cas pas à eux seuls, il est absurde d’interdire aux penseurs militaires de penser la question politique qui, pourtant, conduit à chaque instant l’action armée et qui seule lui donne sens. Si il ne s’agit bien évidemment pas pour le militaire ou le penseur stratégique de faire de la politique, il est indispensable qu’il puisse penser le politique. Parce qu’elle reste « la poursuite de la politique par d’autres moyens », la guerre est avant tout un phénomène politique. L’oublier, comme nous le faisons trop souvent en réduisant la guerre à la « violence » (phénomène culturel, passionel, etc.) ou en refusant de considérer en face l’emploi de la force, c’est se préparer à de véritables « surprises stratégiques » bien plus sérieuses qu’une intoxication alimentaire généralisée.
Dans les billets qui vont suivre, je vais m’efforcer de développer des pistes de réflexion pour repenser la guerre sur le plan politique. Parallèlement, une seconde série de billets traitera des questions plus spécifiquement militaires.