Faire le point sur l’armée russe : mission impossible ?

Suite au conflit russo-géorgien de cet été, l’armée russe est revenue au centre des préoccupations des analystes de défense. Le moins que l’on puisse dire est que les avis sont partagés. Si certains ont ressortis l’épouvantail de l’Armée Rouge du grenier poussiéreux ou il dormait, nombreux sont ceux qui ont balayé d’un revers de la main l’efficacité pourtant indéniable avec laquelle les Russes se sont débarrassés de l’armée géorgienne, au prétexte que cette dernière était de toute manière trop petite. Outre le fait que l’armée géorgienne n’a pas eu à supporter le poids de toute l’armée russe, ces mêmes experts sont souvent les mêmes qui, en 2003, se sont extasiés de l’écrasement de l’Irak par l’armée américaine, alors que la tâche était sans doute proportionnellement plus facile, les Géorgiens ayant, eux, été équipés et entraînés par les occidentaux. La mauvaise foi ambiante dès lors qu’il s’agit de la Russie, tant du fait des occidentaux que des Russes eux-mêmes, rend difficile l’établissement d’un tableau objectif des capacités réelles des forces armées russes. Au travers des informations librement disponibles, et du déroulement général des conflits récents dans lesquels les forces russes ont été engagées (Tchétchénie et Géorgie), il est néanmoins possible de faire quelques observations :

  • La capacité nucléaire russe est aujourd’hui restaurée à un niveau crédible. Les Forces Stratégiques ont fait l’objet, depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au Kremlin en 1999, de toutes les attentions. Dans la situation de délabrement qui était celle de l’appareil militaire conventionnel russe à la fin des années 1990, la dissuasion représentait la première ligne de défense crédible de la Russie. Les efforts consentis font aujourd’hui de la dissuasion nucléaire russe un instrument politique efficace, dotés de matériels performants, en dépit des déboires du missile Bulava (lancé de sous-marin).
  • En dépit d’un matériel vieilli, voire obsolète dans certains cas, les forces terrestres russes sont en cours de professionnalisation et ont fait preuve d’une efficacité militaire tout à fait honorable en Tchétchénie ou en Géorgie, même si cette efficacité s’est accompagnée d’une brutalité à laquelle nos sociétés ne sont plus habituées. Si certains analystes ont surtout remarqué le retard russe en matière de drones et d’armes de précision, c’est bien la question de la professionnalisation qui constitue l’essentiel ici. Historiquement, la Russie n’a jamais réussi a ce doter d’un corps de sous-officiers professionnels, qui constituent le ciment d’une armée. Si le corps des officiers russe (ou soviétique) a produit nombre de penseurs militaires remarquables, l’armée russe a toujours souffert de son encadrement aux petits échelons, ce qui a correspondu historiquement a l’emploi de formations élémentaires de niveau supérieur à celui des armées occidentales (compagnie au lieu de peloton/section, par exemple). Au vu de certains témoignages de Géorgie (par des gens ayant vraiment approché les combats, à la différence de BHL par exemple…), d’indéniables progrès ont été faits, et la tenue générale des troupes russes semble avoir été bonne, contrairement à celle de leurs « auxiliaires » sud-ossètes par exemple (je renvoie ici en particulier au reportage d’Yves Debay dans le n°34 d’Assaut). La réussite de ce processus est essentielle si des réformes plus profondes, en termes d’organisation des forces par exemple, doivent avoir lieu. La question de l’équipement n’est pas en elle-même essentielle, si ce n’est pour le maintien en condition opérationnelle, qui semble avoir été excellent en Géorgie. La « rusticité » traditionnelle du matériel russe est à ce titre une force, comme les discussions de création d’un « pool » d’hélicoptères Mi-8 et -17 par l’OTAN pour les opérations en Afghanistan le prouve.
  • L’aviation russe est, quand à elle a la croisée des chemins. Dans les quinze ans à venir, elle va devoir renouveler une bonne partie de son parc d’aéronefs, celui-ci n’ayant pas été remplacé depuis la chute de l’URSS. Si cela représente un investissement important, l’essentiel est encore une fois ailleurs, et la Russie semble l’avoir bien compris, en mettant l’accent sur l’entraînement des équipages. La reprise des patrouilles de Tu-95 et autres Tu-160 permet ainsi de réhabituer les équipages à des missions longues, et de travailler des domaines essentiels comme la navigation et l’endurance. La reprise des exercices par des régiments de chasse est le signe que cet accent mis sur l’entraînement dépasse les seules forces aériennes stratégiques. La composante de la force aérienne russe la plus expérimentée aujourd’hui est sans doute la composante d’attaque au sol (Su-24 et -25), qui a pu en Tchétchénie puis en Géorgie mener de nombreuses missions de combat. Néanmoins, le vieillissement des matériels, en particulier en termes d’auto-protection, s’est fait cruellement sentir en Géorgie (une situation que l’Armée de l’Air française a connu dans le Golfe en 1991).
  • La marine russe, quand à elle, mets également l’accent sur l’entraînement. Les récentes et médiatisées croisières de navires russes en Méditerranée, au large de la Somalie, puis vers le Vénézuela, manifestent une volonté de travailler la logistique des déploiements de longue durée, et donc la volonté de rebâtir une marine de haute mer. L’âge des navires, même modernisés, reste un problème, en particulier pour les petits bâtiments (frégates, corvettes), et pour certains sous-marins. Toutefois, la marine russe reprend la mer, ce qui devrait lui permettre d’acquérir ou de réacquérir « l’amarinage » qui lui fait aujourd’hui défaut. Le déséquilibre des forces navales russes, qui manquent de navires logistiques efficients et d’escorteurs modernes, représente néanmoins une faiblesse. La force sous-marine reste, comme pendant l’ère soviétique, l’élément le plus crédible, et demeure prioritaire dans les plans de modernisation navals russes.

De manière générale, l’accent est donc mis sur l’entraînement et le développement d’un noyau dur de professionnels, en particulier d’un corps de sous-officiers. Le matériel vient seulement en second, la priorité étant de disposer des matériels permettant l’entraînement. Le maintien de commandes export à un niveau considérable depuis les années 1990 a permis de préserver l’effort de R&D, et de développer des matériels modernes n’ayant rien a envier à leurs équivalents occidentaux, bien au contraire. La famille du « Flanker » (Sukhoi SU-27/30/32/33/35) est à ce titre emblématique. La Russie a de plus largement rattrapé son retard en termes d’électronique et d’informatique, et n’a désormais plus grand chose à envier aux pays de l’OTAN en ce domaine.
Le domaine le plus intéressant est également celui pour lequel il est le plus difficile de trouver des informations ; il s’agit de la dimension conceptuelle de ce renouveau militaire russe. La pensée militaire soviétique a été la plus évoluée du XXe siècle. Qu’en est-il de la pensée russe ? Les questions de la place des drones dans la pensée militaire russe, de l’adaptation aux armes de précision (déjà abordée par les soviétiques), de la gestion de l’information, de la manière de gérer des conflits « asymétriques », de l’évolution de l’art opératif pour correspondre aux conditions du XXIe siècle, ne sont qu’un échantillon des domaines conceptuels où la Russie pourrait aporter des solutions originales et, si la tendance observée au XXe siècle se poursuit, largement plus élaborées que celles que les Etats-Unis peuvent proposer.