Une stratégie pour la France – Deuxième partie : poser les bases d’une stratégie nationale

Les relations internationales au XXIe siècle seront bien plus ouvertes qu’au siècle précédent. Au système international régulé issu de la seconde guerre mondiale va succéder un système bien plus proche de celui du XIXe siècle que de celui du XXe. Le monde « westphalien », dont la mort a été annoncée il y a déjà plusieurs années, devrait rester la matrice des relations internationales, dans un système dont les États-Nations devraient se réaffirmer comme les acteurs majeurs, au détriment des organisations transnationales (multinationales, ONG) et supranationales (ONU, UE, OTAN, FMI, etc.). Au monde figé de l’après seconde guerre mondiale va succéder, après une phase hégémonique américaine, un système plus ouvert, transformé en permanence par l’action de chaque acteur. Moins prévisibles, les relations internationales au XXIe siècle offriront au dirigeant ambitieux une grande liberté d’action, à condition de disposer d’une véritable stratégie.
Dans ce contexte nouveau, la France a de nombreuses cartes à jouer, à condition d’avancer de manière pragmatique et de ne pas céder à la tentation de remplacer la politique par la gestion des risques, réels ou fantasmés. Si la France veut jouer au XXIe siècle un rôle à la hauteur de celui qui fut le sien dans les siècles passés, il est essentiel qu’elle se dote d’une véritable stratégie nationale globale, intégrant et unifiant dans une même direction les différentes « lignes d’opération », tant diplomatiques et militaires qu’économiques, mais aussi sociales et politiques.
Pour définir une stratégie nationale efficace, il importe de prendre la mesure des transformations que subit le monde. Les grilles de lecture qui continuent d’être celles qui guident l’action des élites dirigeantes européennes sont héritées du « moment américain » des années 1990, et se fondent sur un monde qui, d’ores et déjà, n’existe plus. En ce sens, le virage atlantiste que la France semble prendre est sans doute un anachronisme. La conduite d’une politique cohérente et efficace passe donc par la redéfinition de notre rapport au monde, et par l’élaboration d’une véritable stratégie de puissance nationale, s’appuyant sur des principes éthiques solides mais foncièrement pragmatique : à la fois sans complexes et débarrassée de toute idéologie. Les propositions qui suivent posent le cadre de cette stratégie nationale et en fixent les axes majeurs. Comme toujours, il s’agit là de propositions qui ont pour but de susciter la discussion et le débat.

Une stratégie de puissance

Pour être crédible, toute stratégie nationale doit être, par la force des choses, animée par une « volonté de puissance ». Force est de constater que la France n’a pas, aujourd’hui, de stratégie telle. Depuis la fin de la guerre froide, l’idée du déclin de la puissance française s’est imposé non seulement aux élites mais à la majeure partie des citoyens eux-mêmes. Les manuels scolaires, qui présentent la France comme « une puissance moyenne à rayonnement mondial », véhiculent au travers de ce descriptif l’idée d’une grande puissance finissante, à la fois entérinant l’idée d’un déclin et inscrivant la relation de la France au monde dans la nostalgie d’une puissance passée largement fantasmée. A cette perception, il faut encore ajouter l’influence de la thèse du déclin de l’État-Nation en tant que construction politique et géopolitique. Cette thèse, défendue notamment par des politologues dont Bertrand Badie est sans doute le plus influent, a sans doute eu en France un impact plus fort que dans d’autres pays, tant l’État-Nation est un concept historiquement fort dans la conscience nationale. Cette pensée du renoncement est extrêmement dommageable non seulement à la politique étrangère française, mais aussi à l’image que les Français se font d’eux-même et, in fine, à la place réelle de la France dans le monde. En ce sens, la promotion française d’une Europe politique ressemble davantage à une résignation à l’impuissance devenue fuite en avant qu’à un véritable projet politique.
Devant cette situation, le développement d’une véritable stratégie de puissance passe d’abord par la fin d’une attitude que la réalité des relations internationales ne justifie plus (si tant est que cela ait jamais été le cas). La thèse du déclin de l’État-Nation, qui au fond s’appuie sur un individualisme et un rejet de la Nation hérités de l’influence conjuguée de l’impact des deux guerres mondiales en Europe et de la pensée politique des années 1970, n’était opérante que tant que le « gel de l’Histoire » consécutif à la domination américaine du système international existait. Le dégel brutal de l’Histoire que les évènements de 2008 (guerre en Géorgie, crise économique) actent redonne aux États-Nations, acteurs inscrits dans l’Histoire, la primauté sur des constructions supranationales ou transnationales n’ayant pas « d’âme » historiquement parlant. Pour poser le problème autrement, la pensée libérale des années 1970 pose comme bases la primauté de l’individu et la négation du territoire, donc de la géographie humaine. L’Histoire enseigne l’importance du groupe et du territoire dans les affaires humaines. La France doit donc mettre en œuvre une véritable stratégie de renouveau de la puissance de l’État, tant du point de vue intérieur qu’extérieur. Ce renouveau est le seul moyen de peser dans les affaires du monde. Le système international est hobbesien : le droit et la recherche du consensus ne sont pas, comme les pays européens aimeraient trop souvent à le croire, les principes régissant les relations internationales. L’instrumentalisation permanente du droit, de l’Irak à la Géorgie en passant par le Kosovo, montre la naïveté d’une telle conception. L’attitude tant des États-Unis que de la Russie ou de la Chine montrent bien que le consensus n’est jamais que la règle des plus puissants. Seuls les États puissants peuvent espérer se faire entendre et préserver leur liberté de choix. Une stratégie de puissance apparaît dès lors comme le seul moyen de préserver les intérêts nationaux, et les citoyens français. La puissance se mesure également en termes de rayonnement, et une stratégie de puissance permettrait à la France de diffuser un modèle, des valeurs. La circulation des idées étant aujourd’hui rapide et de volume considérable, cela permettrait d’enclencher un cercle vertueux d’influence.
Une telle stratégie ne doit cependant pas être vue comme une stratégie de domination. En fait, il s’agit là d’un écueil, dans lequel il convient de ne pas tomber. Si imposer sa volonté, par la force si nécessaire, doit être une option légitime et ne doit jamais être écarté a priori, une stratégie de puissance doit être envisagée comme une stratégie de concurrence, ou de coexistence compétitive, et non de domination. Concurrence, et non domination : tout empire s’effondre un jour, et la stratégie ressemble davantage au go qu’aux échecs : la coexistence est possible, même en fin de partie. Le principe de juste suffisance doit guider la stratégie de la Nation : influencer vaut souvent mieux qu’imposer, même si il est dangereux de s’interdire la seconde option, sous peine d’en être victime soi-même. De la même manière, la stratégie n’est pas réductible à l’affrontement des puissances. Cela étant, seuls les États puissants peuvent se faire entendre dans l’arène internationale.
Loin du nationalisme, qui n’est au fond qu’une vision étriquée et mortifère de la Nation, cette puissance raisonnée doit s’appuyer sur un corps national ayant la tranquillité des grands peuples : sûr de lui, mais guidé par la raison. La France, si elle a l’intention de peser, en Europe et dans le monde, doit redevenir une puissance libre de ses choix et disposant de l’ensemble des instruments régaliens, tant militaires que diplomatiques et économiques.

Une stratégie reposant sur une éthique

Existe-t-il une éthique de la stratégie ? La réponse à cette question doit être « oui ». Pour être pérenne, une stratégie nationale devrait reposer sur une éthique faite de principes non négociables. La justification d’une telle éthique, qui pourrait apparaître de prime abord comme une restriction de la liberté d’action, se justifie pleinement et participe en fait de la préservation de celle-ci. La France n’est pas, ou en tout cas plus une Nation agressive. Une stratégie de puissance qui ne s’appuierait pas sur une éthique n’aurait pas de légitimité. L’absence de cette légitimité aurait en retour comme conséquence de faire perdre les bénéfices de l’action, sauf à pouvoir se prévaloir d’une force écrasante (la force primant alors le droit, en un sens) sont il est illusoire d’espérer disposer. En outre, l’éthique préserve, en partie au moins, des pièges de la puissance pour elle-même. Elle permet également de mieux défendre son modèle, et de susciter l’adhésion à celui-ci. Guidant l’action, elle permet de limiter les erreurs d’appréciation et d’éviter de s’engager dans une voie dommageable pour le pays.
Pour être fonctionnelle, et donc pour être respectée, l’éthique doit être dans l’intérêt de la Nation. Aussi il importe qu’elle préserve la liberté d’action, et que guidant l’action, elle ne contraigne pas les choix sous peine d’être sinon abandonnée, du moins réduite à des mots sans substance. Aussi doit-elle reposer sur un principe fondamental, et se décliner en lignes conductrices peu nombreuses, mais indiscutables. Pour rester fidèle à elle-même, la France doit adopter comme principe fondamental le respect absolu de l’être humain dans sa liberté et sa dignité. Nul stratégie de long terme ne réussira, en tout cas pas pour la France, si elle ne place pas l’Homme au centre de ces préoccupations. Loin d’un « droit-de-l’hommisme » de salon parisien, ce principe n’érige pas le respect de la vie en citadelle : les affaires humaines sont violentes, que cela nous plaise ou non, et l’exercice de la puissance est, souvent, l’exercice de la force armée. Sa justification est à la fois pragmatique et éthique. Pragmatique, parce que sur le long terme, et alors que la notion d’opinion publique prend corps dans la majeure partie des pays du monde, et non dans les démocraties occidentales seules, la réputation d’une nation dépend de son attitude. Pour rester dans le seul cadre français, il est certain que la guerre d’Algérie, par sa violence, par la force de la charge émotionnelle qu’elle à libérée, continue de marquer non seulement la France, mais les relations de la France avec l’Algérie et le monde musulman en général, plus de quarante ans après. De manière opposée, il est possible d’affirmer que l’expérience Lyautey au Maroc a permis jusqu’à aujourd’hui de meilleures relations avec ce pays. La stratégie doit donc être humaniste : son efficacité au long terme en dépend, et une stratégie de court terme est vouée à l’échec. Éthique, aussi, parce que de la manière dont nous agissons dépend notre identité. Loin d’être figée dans le marbre, l’identité d’un pays est vivante. Agir sans respecter l’humain, c’est agir contre les principes que l’Histoire de France à érigée en devise : Liberté, Égalité, Fraternité. C’est souiller la conscience, l’âme de la Nation. Les conséquences de tels actes finissent toujours par êtres payées. De ce principe fondateur découlent des principes conducteurs de l’action constituant les bases de la stratégie nationale :

  • La protection des citoyens français partout dans le monde, et la préservation de l’intégrité du territoire national, qui doit être autant que possible « sanctuarisé ». Il s’agit là d’un objectif essentiel au maintien de la crédibilité, et donc en dernier ressort à la justification de l’existence de l’État, qui historiquement s’est d’abord construit autour du besoin de sécurité.
  • L’affirmation de la primauté de l’État-Nation sur tout autre corps politique. Un État est l’incarnation d’une nation, et il ne peut en être autrement. Aucun autre corps politique n’est en mesure de protéger les intérêts de la Nation ni de garantir le respect des autres lignes directrices. Les organisations transnationales sont particulièrement visées ici, en raison de leur absence d’éthique et de leur rôle déstabilisateur sur les États dans lesquels elles agissent. Quant aux institutions internationales, elles ne valent que tant qu’elles respectent la primauté de l’État-Nation. En effet, le non respect de ce principe est une négation de la Nation en tant que corps politique dont émane « le principe de toute souveraineté ». Cette négation ne peut être sur le long terme que source de violence et de chaos. La négation de la Nation en Europe dans la seconde moitié du XXe siècle pose à ce titre un véritable problème, parce qu’elle conduit à une perte de repères. L’actuel communautarisme dont souffrent d’une manière ou d’une autre les États européens est considérablement aggravé, si il n’est pas causé, par l’effacement de la Nation comme corps politique structurant l’identité des citoyens. Cette perte de repères mine l’action de l’État et pose à moyen terme la question de la désagrégation de la société. Loin d’aboutir à une union politique de l’Europe, dont l’échec doit être acté, la négation de la Nation conduira plus probablement à une fragmentation politique dangereuse. L’exemple de l’empire autrichien, du Saint-Empire romain germanique, ou plus récemment des Balkans, de l’Espagne ou de la Belgique montrent les dangers de la supranationalité.
  • La préservation d’un monde sans hégémonie. L’hégémonie d’un État ou d’un groupe humain constitue à la fois un obstacle à la liberté d’action nationale, mais aussi un danger pour l’indépendance du pays et peut rapidement entraîner des situations de domination par la force entraînant le non-respect du principe fondateur. En outre, la résistance inévitable à une hégémonie est source d’instabilité.
  • La promotion d’un modèle social et politique garantissant le respect de l’humain. Ce modèle ne doit pas être un simple calque de notre mode d’organisation sociale et politique, mais une adaptation des conditions locales. Cette ligne directrice doit être vue comme un objectif de long voire très long terme, et être poursuivie avec patience et calme. L’imposition d’un modèle, comme les américains l’ont prouvé en Irak, est rarement efficace.
Les axes d’une stratégie nationale

Ses bases étant posées, une grande stratégie française doit viser à unifier les différentes lignes d’opération sur lesquelles l’action de l’État peut s’exercer (et elles sont nombreuses) pour les mettre au service d’une stratégie de puissance. Les billets suivants de cette série détailleront ces différents axes, et la manière dont ils peuvent s’articuler. D’ores et déjà, il est possible de tracer à grands traits les axes prioritaires de la stratégie française. La liste qui suit est toutefois loin d’être exhaustive :

  • Renouer le lien entre l’État et la Nation. Dans une optique de philosophie politique, repenser la notion de corps politique national et la notion de territoire national au XXIe siècle.
  • Lier l’économie et la puissance de l’État, en réformant le financement de l’État et en repensant l’influence de celui-ci sur l’activité économique. L’économie ne doit pas être au service d’elle-même, mais au service de la Nation et de la puissance de l’État.
  • Repenser l’organisation de l’État pour permettre à celui-ci de dépasser la crise de rendements décroissants dont il est victime dans l’accomplissement de ses missions, tant du point de vue des financements que de l’organisation politique et administrative.
  • Développer les structures permettant d’intégrer l’action des différents corps de l’État. Sur le plan extérieur, lier au niveau stratégique l’action diplomatique, militaire et d’influence (culturelle, économique, etc.).
  • Développer une véritable stratégie d’influence, en repensant notamment le rôle de la culture et de l’éducation dans une optique internationale.

Ces différents axes pouvant s’articuler de manière variée (Europe, relations internationales, politique intérieure, économie, etc.), ils feront l’objet non d’un traitement séparé mais seront abordés, directement ou indirectement, par les billets suivants de la série Une stratégie pour la France. La série Repenser la guerre au XXIe siècle traitera plus spécifiquement des questions militaires.