Repenser la guerre au XXIème siècle – Deuxième partie : mettre en adéquation les fins, les moyens et les méthodes

La question politique irrigue à nouveau la guerre. Elle ne l’avait, en fait, jamais quittée, mais depuis 1945 les armées occidentales s’étaient préparées à une guerre qui tenait davantage du match – mortel – que de la guerre. Une fois posé le postulat de l’agression soviétique, la pensée militaire pouvait se figer au niveau tactique, à la rigueur opératif, et abandonner les questions stratégiques au domaine de la stratégie nucléaire qui, par définition, échappait aux militaires. La fin de l’affrontement est-ouest est venue bousculer ce bel ensemble. Le politique est désormais présent jusqu’au niveau tactique : c’est le fameux « caporal stratégique ». Toutefois, si l’adaptation des armées aux nouvelles conditions tactiques est réelle, et qu’un véritable renouveau de la réflexion tactique peut être constaté, aux États-Unis comme en France, il n’en reste pas moins que nos États demeurent incapables d’employer leurs forces de manière adéquate. Ce problème, désormais connu, pose la question de l’adéquation des fins – les buts de guerre – des moyens engagés et des méthodes utilisées. La réflexion conduite actuellement dans les armées porte essentiellement sur les méthodes, et in fine les moyens. Toutefois, l’essence du problème repose au niveau stratégique – et donc politique – dans l’élaboration des buts de guerre. Nous faisons la guerre, oui, mais pourquoi?

Des guerres limitées avec des buts totaux

Comme le niveau d’engagement actuel des États européens en Afghanistan en témoigne, nos gouvernements mènent des guerres limitées. Les raisons de ce choix politique – car c’en est un – sont multiples, et il n’est pas de notre propos ici de critiquer celles-ci, d’autant qu’elles varient pour chaque théâtre – Afghanistan, Liban, Irak, Tchad – et pour chaque État engagé. Mener une guerre limitée est en soi normal, dès lors que la survie de la Nation n’est pas engagée. Toutefois, les buts de guerre que nous nous fixons sont en contradiction absolue avec les moyens engagés. Lorsque l’objectif fixé est rien moins que le renversement d’un régime et la reconstruction à partir de zéro d’un État, on est dans une logique de guerre totale. Et si elle ne nous apparaît pas telle, elle l’est pour nos adversaires, qui dès lors nous livrent une guerre totale. Les conflits de l’Ancien Régime (XVIIe-XVIIIe siècle) sont fréquemment cités en comparaison des conflits modernes. C’est oublier que les conflits de cette époque n’avaient pas pour objectif de transformer le visage de l’Europe, mais d’obtenir tel ou tel avantage territorial, commercial ou politique. Ce n’est qu’avec la Révolution et l’Empire que des buts de guerre totaux font leur apparition (par bien d’autres aspects, importance de la mobilisation en particulier, ces guerres ne constituent pas une nouveauté). Or, lorsque nous intervenons en Afghanistan ou que les Américains envahissent l’Irak, les buts fixés sont des buts absolus. Pire, cet absolu obère la possibilité d’une résolution politique rapide du conflit, en supprimant l’interlocuteur d’éventuelles négociations de paix. Cette suppression a plusieurs niveaux, de la destruction complète de l’Etat et de l’élimination, physique ou symbolique, de ses dirigeants (Irak), à la criminalisation de ceux-ci, leur retirant dès lors le droit de siéger à des négociations (Afghanistan). Le résultat est dramatique. L’Irak est encore aujourd’hui dans une situation précaire. Quant à l’Afghanistan, les négociations avec les Talibans, si elles ont lieu, constitueront d’emblée pour ceux-ci une victoire morale qui effacera d’un trait les victoires tactiques remportées par les forces occidentales. Le résultat au niveau mondial ne pourra être que désastreux pour la crédibilité non seulement des forces occidentales (réduisant à néant la « dissuasion tactique » que nous nous targuons désormais de posséder) mais aussi des États occidentaux eux-même. Nous sommes désormais condamnés à une victoire totale que nous ne pouvons pas emporter avec les moyens qui sont les nôtres, non seulement militaires, mais aussi et surtout politiques (fonds de reconstruction insuffisants et mal répartis, etc.). En fait, c’est la notion même de victoire qui, d’ores et déjà, est relativisée par les conflits actuels. Gagner, c’est atteindre ses buts de guerre. Mais ceux-ci sont trop flous (vaincre le terrorisme) ou inatteignables (faire de l’Afghanistan un État moderne et démocratique…). Je crois fermement, comme Mac Arthur, qu’il n’existe pas à la guerre de substitut à la victoire. Mais pour gagner, encore faut-il savoir ce que l’on veut. Et se donner les moyens de l’obtenir.

Des moyens à la fois insuffisants et inadaptés

Le problème de l’efficacité militaire est accru par l’insuffisance des moyens que nous consentons à engager. Les conflits contemporains sont des guerres d’attrition. Celle-ci était humaine pendant le premier conflit mondial, matérielle et humaine pendant le second. Elle est désormais matérielle et morale, et tout porte à croire que l’attrition humaine somme toute limitée jusqu’à présent devrait s’aggraver. Pour livrer une guerre d’attrition, quelle que soit sa nature, il faut être capable de mobiliser les énergies. Ni humainement, ni matériellement, ni moralement nous ne partons avantagés:

  • Humainement, les armées occidentales contemporaines manquent d’effectifs. Le choix de la professionnalisation, qui vise à remplacer la quantité par la qualité, atteint aujourd’hui ses limites. L’impact de pertes un peu sérieuses désorganiserait considérablement un outil qui, d’ores et déjà, est inapte à mener plus que des conflits d’ampleur (très) limitée. Plus inquiétant, l’US Army elle-même, première force terrestre mondiale, souffre également de ce problème. Les conflits afghan et – surtout – irakien l’ont épuisée, et amenée dangereusement près du point de rupture. Si la situation semble s’être améliorée, il convient de se rappeler que les guerres concernées sont livrées contre des adversaires à la fois moins riches, moins bien équipés et pas si nombreux qu’on pourrait le croire… Qu’en serait-il contre un pays comme l’Iran, dont la guerre Iran-Irak a montré la capacité de mobilisation dans un processus – déjà – d’asymétrie face aux Irakiens ?
  • Matériellement, il convient de dépasser la logique de performance brute d’un matériel pour prendre la mesure d’un problème moins technologique que financier. Le char Leclerc, individuellement, est l’un sinon le meilleur char du monde. Mais nous devions en avoir 1200 et n’en avons plus, désormais, qu’environ 250, soit l’équivalent d’une seule division (de fait, quatre régiments…). Le problème n’est ni limité aux forces terrestres (peut-être encore les moins touchées), ni à la France. L’US Air Force devait originellement acquérir 750 F-22, ramenés à 381, et désormais il semble qu’elle n’en disposera que de 183, entre-temps devenus F/A-22 (Fighter/Attack) multi-missions. Le tout pour remplacer 700 F-15. De même, la Royal Navy dispose désormais de plus d’amiraux que de navires (45 pour 42), et la marine française aura de la chance si elle peut aligner une trentaine de bâtiments en 2020, Charles de Gaulle compris (contre une centaine en 1995, dont deux porte-avions). A ce problème de masse (qui importe plus que l’on ne le pense aujourd’hui, ne serait-ce que parce qu’un char, fût-il un Leclerc, n’a pas encore don d’ubiquité, et doit être réparé de temps à autre), il faut encore ajouter le coût unitaire faramineux de ces matériels. Non seulement les armées occidentales sont menacées à très court terme de faillite économique (et la crise ne va rien arranger), mais quant on a un avion à 200 millions d’euros, peut-on seulement se permettre de le faire combattre, sous peine de – peut-être – le perdre ? Peut-on même s’entraîner avec ? Un récent briefing donné par la RAND Corporation (et qui a par ailleurs souligné les piètres qualités du F-35 en tant que chasseur) a montré que l’adoption d’une stratégie intermédiaire nombre/qualité par la Chine mettait effectivement en échec le F/A-22, pour des simples questions mathématiques.
  • Moralement, enfin, et sans sombrer dans un discours douteux sur la « faiblesse morale » de l’occident (discours qui d’ailleurs fait preuve d’une belle longévité, n’ayant pas évolué ou presque depuis maintenant près de 1500 ans…), force est de constater que nos sociétés, dans lesquelles la raison, longtemps érigée en vertu, est désormais remplacée par le pathos, apparaissent aujourd’hui fragilisées. Ce ne sont pas tant les technologies de l’information et la « mondialisation » qui sont en cause dans la sensibilité exacerbée des opinions. Le problème, en fait, vient de cette sensibilité même. Si individuellement, et confronté à une justification rationnelle, le « citoyen lambda » (si tant est qu’un tel individu existe) admettra parfaitement que le feu tue, et pas seulement l’ennemi, la massification de l’information et « l’émotionalisation » permanente de celle-ci par les médias créent un climat hostile à l’obtention des buts de guerre et induisent une fragilité pouvant aller jusqu’à remettre en cause l’engagement. Les attentats de Madrid sont un cas particulièrement frappant, mais le traitement médiatique et la récupération politique faite de l’embuscade ayant coûté la vie de dix soldats français en août 2008 relèvent également de ce traitement par le pathos du moindre revers, fut-il tactique ou même symbolique (après tout, les soldats français ont tué plus d’ennemis qu’ils n’ont eu de pertes). Si elle rend les sociétés occidentales modernes particulièrement fragiles, cette dictature de l’émotion conduit également à un flou dangereux entre les intérêts nationaux et un humanitarisme d’autant plus dangereux qu’il n’est pas suivi d’une intervention franche. Le Tchad constitue à cet égard un bon exemple, mais la Bosnie et le Rwanda entrent également dans cette catégorie. Pour cynique et froide qu’elle puisse apparaître, la realpolitik, pourvu qu’elle soit conduite par des gens dotés d’une véritable éthique, donnera toujours de meilleurs résultats que le sentiment, même noble.

A la fois insuffisants humainement et inadaptés aux réalités du monde contemporain, les moyens avec lesquels nous livrons les guerres d’aujourd’hui sont à la fois impossibles à maintenir financièrement et restreignent considérablement la liberté d’action. Si nous voulons vaincre, encore va-t-il falloir s’en donner les moyens.

Au delà des réflexions en cours sur les méthodes avec lesquelles nous livrons les conflits d’aujourd’hui, il importe de faire en sorte que celles-ci ne soient pas employées par des moyens inadaptés pour des buts ou imprécis, ou impossibles à atteindre. Si la tactique a sans doute besoin d’un dépoussiérage, penser la guerre ne peut se limiter à penser le combat. Hors depuis 1945, les armées occidentales n’ont fait que penser le combat. Nos États, nos sociétés ont fini par se persuader que la victoire tactique se suffisait à elle-même. Imbus de notre propre supériorité militaire, nous nous sommes abstenus de penser. Nous en payons chaque jour les conséquences, et nous n’avons sans doute pas fini. Toutefois, rien n’est jamais définitif. Il appartient à tous, en tant que citoyens libres, de penser la guerre et la stratégie. Dominer la tempête, sous peine de la subir.