Visions du combat futur – Première partie : Perspectives et réflexions sur le combat aéroterrestre de haute intensité

Les conflits contemporains présentent de nombreuses similitudes avec les guerres « limitées » du milieu du XIXe siècle, qui bien que « petites guerres » préfigurèrent la première guerre mondiale. Comme dans ces conflits, des armements et des méthodes de combat nouvelles sont mises en œuvre que les armées occidentales ne semblent pas intégrer dans leurs réflexions tactiques, parce qu’en étant les seules détentrices elles ne s’imaginent pas forcément en être les possibles victimes un jour. Au XIXe siècle, la mitrailleuse, le barbelé, la tranchée, l’artillerie à tir rapide peuvent être prises pour exemples. Aujourd’hui, toutes à leurs réflexions sur la contre-insurrection et la « guerre parmi les populations », les armées occidentales échouent à réaliser que les outils qu’elles emploient au quotidien en Irak et en Afghanistan – armes guidées de précision, drones armés, internet tactique, etc. – pourront un jour prochain être retournées contre elles. De ce fait, la réflexion tactique pêche certainement d’un manque d’imagination quant au possibles conséquences de la possession et de l’emploi de ces armes par les deux camps, et souffre du sentiment de supériorité technologique qui est le nôtre. En parallèle à l’écueil stratégique que représente l’actuelle focalisation sur la guerre irrégulière à l’exclusion de toute autre forme de conflit, et qui résulte elle de l’incapacité à penser le monde hors d’un mode « impérial » particulièrement fort aux États-Unis et désormais sans doute caduc, il existe un écueil tactique qui consiste à penser que tout adversaire futur emploiera des méthodes de guérilla, étant naturellement incapable de se mesurer à nous autrement. Cette illusion pourrait avoir des conséquences tragiques en termes de pertes, le jour où nous aurons pour la première fois à subir un bombardement effectué avec des armes de précision. Ce jour pourrait arriver d’autant plus rapidement que la puissance militaire des États occidentaux s’érode, et que leur supériorité technologique devient de plus en plus relative. La diffusion d’armements performants s’est considérablement accélérée depuis 10 ans, et la majeure partie des puissances moyennes du XXIe siècle pourront aligner des forces aptes à tenir tête à des armées occidentales dont la puissance relative aura considérablement diminuée. La perte de la domination aérienne absolue dont nos armées bénéficient actuellement, en particulier, devrait être consommée d’ici dix à quinze ans, et ce seul facteur remettra en cause nombre des postulats qui fondent pour l’heure les réflexions tactiques des états-majors occidentaux. Nous ne devrions prendre aucun avantage pour acquis : c’est là que viennent se nicher les sources d’une possible surprise, tactique voire stratégique. Ce billet est donc un exercice de prospective : Quelles seront les conséquences de la diffusion des armements modernes sur la tactique et l’art opératif ? Quelles réponses tactiques apporter à ces évolutions des outils et des méthodes de guerre ? Comment, donc, envisager le combat de haute intensité futur ? Les possibles réponses à ces questions sont d’autant plus importantes que, en dépit de leurs moyens encore limités, nos adversaires actuels parviennent déjà à nous tenir en échec. Les guerres futures seront selon toute probabilité des guerres « hybrides », mais impliqueront des adversaires dotés de moyens bien plus importants et performants. Si la réflexion qui suit est donc essentiellement théorique en cela qu’elle part d’un postulat (le combat conventionnel de haute intensité) qui a peu de chance de se produire seul, les pistes exposées ci-après sont parfaitement transposables à d’autres types de conflits. Les points d’organisation, de méthodes et de culture du combat devraient même contribuer à augmenter l’efficacité des forces, y compris en contre-insurrection.

Prendre la mesure des nouvelles conditions du combat

L’étude de l’Histoire militaire montre qu’il existe la plupart du temps un décalage entre les moyens qu’une armée met en œuvre et les mesures qu’elle prend pour se prémunir de l’usage de ces mêmes moyens par l’adversaire. En 1870, les Prussiens souffrent considérablement des effets du feu d’infanterie français, alors qu’eux même avaient fait subir ce même type de feu aux autrichiens à Sadowa (Königgrätz). En 1914, la mitrailleuse est une arme connue par tous les camps. Pourtant, Allemands comme Français continuent d’employer des formations denses, conduisant à des hécatombes dans les premières semaines de la guerre. On pourrait proposer de nombreux exemples de ce type, et ce pour à peu près toutes les périodes historiques. Aussi il est important de prendre dès aujourd’hui la mesure des effets des conditions actuelles du combat, afin de pouvoir en déduire les adaptations nécessaires.
Affronter un adversaire doté de moyens comparables aux nôtres impliquera l’impossibilité, dans un premier temps, de se masser sans être détruit. Hors, les affrontements futurs n’auront plus que rarement lieu dans des espaces ouverts, favorables à la dispersion des effectifs tout en maintenant le groupement des feux. En fait, l’effet est déjà visible dans les conflits actuels, et est le même que celui causé par l’artillerie et les armes automatiques en 1914 : l’obligation de se disperser et de se camoufler. Nos adversaires actuels ont choisi de se dissimuler dans la population. Il est peu probable que nous fassions de même : les modèles d’organisation des guérilla actuelles sont inadaptées pour les forces d’un État, essentiellement pour des raisons politique. En outre, il convient de rappeler qu’une force de guérilla est d’essence défensive. Elle peut défendre un territoire, harceler, mais elle ne peut pas lancer d’offensive ou d’assaut, et ne peut projeter sa force. Les exemples de l’offensive du Têt en 1968 ou des soulèvements de partisans pendant la seconde guerre mondiale montrent qu’une guérilla échoue face à une armée conventionnelle, parce que la pratique de l’offensive nécessite de se masser et de pratiquer un combat de haute intensité pour lesquelles elles sont inadaptées, ne disposant ni de blindés, ni d’armes d’appui lourdes. Adopter comme modèle d’organisation celui du Hezbollah signifierait se limiter à la défense du territoire national. C’est le modèle de défense suisse, qui repose sur la « population en armes ». Ce modèle, séduisant dans un contexte de « patrie en danger », est inadapté aux interventions extérieures. D’autres voies doivent être trouvées afin d’éviter qu’un éventuel conflit futur ne se transforme en « 14-18 hi-tech ». Pour être capable de vaincre dans un conflit de haute intensité futur, que l’adversaire soit une armée employant des armes de haute technologie ou une techno-guérilla, ou une armée de miliciens cumulant les deux caractéristiques (modèle suisse ou nordique), les armées occidentales vont devoir adapter leur organisation, leurs moyens, leurs méthodes et leur culture.

Repenser l’organisation des forces

Au début des années 2000, les armées occidentales ont célébré la mort de la division, jugée trop lourde et surtout héritière d’un modèle de guerre que l’on jugeait caduc, au profit d’armées dites modulaires et brigade-centric (centrées sur la brigade). En fait, cette supposée révolution était surtout beaucoup de bruit pour rien. Le système divisionnaire est fondamentalement inchangé dans les armées occidentales actuelles, les brigades étant des divisions miniatures, et les bataillons, organisés en groupements tactiques interarmes (GTIA) ad hoc ou permanents de petites brigades. Or, les conflits récents ont montré que l’échelon brigade prend de plus en plus souvent directement le contrôle des compagnies de combat, contrôle facilité par les technologies de communication à la disposition des commandants d’unité. En outre, un bataillon serait incapable, face à un adversaire doté de PGM, de se déployer en tant que tel sur le terrain, sous peine de destruction. En fait, il est sans doute nécessaire de fusionner le niveau brigade et le niveau bataillon/GTIA. Cette évolution permettrait d’enfin tirer le meilleur parti de la « numérisation » en termes d’organisation, et surtout permettrait de pratiquer un combat beaucoup plus décentralisé, nécessaire tant en haute intensité pour diminuer les pertes et améliorer la résilience des systèmes de force qu’en contre-insurrection pour pourchasser des adversaires fuyants. L’organisation tactique devrait donc reposer sur de « gros bataillons », GTIA permanents remplaçant les anciennes divisions et les actuelles brigades et bataillons (un peu dans l’esprit des Marine Expeditionnary Units de l’USMC. Ces GTIA (qui s’organiseraient, pour des questions d’esprit de corps, autour des traditions régimentaires), regrouperaient l’ensemble des fonctions opérationnelles (combat de contact, combat indirect, renseignement, logistique, etc.) et seraient organisés en « grosses compagnies », sous-groupements (S/GTIA) semi-permanents organisés autour d’une fonction opérationnelle majeure (combat de contact débarqué/monté, génie, artillerie, etc.). Les sous-groupements mèneraient un combat décentralisé par rapport aux GTIA, qui pourraient déléguer ou conserver en fonction des besoins les moyens des sous-groupements d’appui (de la même manière que les unités divisionnaires autrefois). En fonction du terrain et de l’ennemi, il serait ainsi possible de disperser les sous-groupements et de les regrouper rapidement pour prendre un centre urbain ou produire un effet de masse local. Il n’y a là rien de très neuf, le général Hubin (parmi les premiers à aborder la problématique de la tactique à l’ère des armes de précision) dans son ouvrage Perspectives tactiques allait même plus loin en proposant un découpage fonctionnel (conception/conduite/exécution) et une descente de la fragmentation au niveau du peloton / de la section. Le problème des travaux du général Hubin est qu’ils ne prennent pas suffisament en compte ni la guerre en milieu difficile (ses schémas témoignent de la permanence de l’idée du « combat de phalange » en plaine) ni les dégradations liées à la guerre électronique (évacuée en quelques lignes). De ce fait, ses dispositifs seraient trop fragiles, reposant trop sur les réseaux et n’atteignant pas la masse critique nécessaire à la prise de zones urbanisées ou difficiles, qui se situerait plus au niveau sous-groupement que peloton. Souffrant d’une vision trop « managériale » du commandement, l’ouvrage « machinise » le soldat et souffre d’une vision trop « lisse » de l’espace aéroterrestre naturellement plus hostile aux communications, notamment, que les espaces aérospatial et maritime. Enfin, limité au niveau tactique, il ignore soigneusement le niveau opératif. Le maintien d’organisations ancrées dans l’histoire favorise l’esprit de corps, d’autant plus essentiel que le combat est violent. L’adoption de structures de forces liées au niveau d’engagement (sub-tactique pour le peloton, tactique pour le sous-groupement, grand tactique pour le GTIA et opératif pour l’échelon supérieur, que l’on appellera division tant par commodité que par tradition) et le maintien d’un lien humain physique, et non seulement virtuel, garantissent une meilleure solidité et une meilleure souplesse.
Au petits échelons, les pelotons seraient renforcés en termes de puissance de feu et de personnel, afin de garantir aux S/GTIA une meilleure capacité de dispersion. Disposant en interne de capacités d’appui-feu (mortiers de 60 ou de 81mm, mitrailleuses lourdes, missiles anti-chars pour l’infanterie par exemple), les pelotons/sections seraient renforcés (de l’ordre d’une cinquantaine/soixantaine de combattants en quatre ou cinq groupes de combat/d’appui pour l’infanterie, par exemple et entre cinq et sept véhicules), et seraient aptes à remplir des missions plus larges que les sections actuelles. Au niveau supérieur, la division serait l’échelon opératif, organisée en fonction d’une mission opérative majeure (manoeuvre en profondeur, contrôle de zone, etc.) et réarticulable. L’échelon corps d’armée serait non le Land Component Commander (commandant de la composante terrestre) tel que vu actuellement par l’OTAN mais un PC organisé sur le modèle des Marine Expeditionnary Forces de l’USMC. Il gèrerait la logistique et intégrerait d’emblée les forces aériennes dédiées à coopérer avec la ou les divisions concernées. Il serait naturellement interarmées (et dépendrait donc directement du théâtre ou de l’état-major et intégrerait les éléments civils nécessaires au contrôle des zones conquises/défendues. Une telle organisation, plus souple, permettrait de mieux tirer parti des capacités des communications modernes tout en préservant le lien humain. Il autoriserait une plus grande dispersion des forces et une modifications rapide des articulations (dispersé/concentré) et des missions (au niveau division, orienté mission). Pour être pleinement efficace face aux armements contemporains, il s’agira d’intégrer dans ces schémas d’organisation des matériels et des méthodes adaptés.

L’adaptation des moyens ou la « navalisation » des unités terrestres

Confrontées depuis de nombreuses années à la menace d’armements guidés, les marines militaires ont développé des moyens de défenses efficaces pour s’en protéger. Confrontées au même problème, les forces terrestres occidentales n’ont pas développé de moyens de défense adaptés, les laissant vulnérables. Dans le domaine naval, la révolution dans la défense aérienne a été lorsque l’on a cessé de chercher à abattre seulement l’avion pour venir frapper la munition. Dans le domaine terrestre, cette évolution a été pour l’heure limitée à quelques systèmes déployés en Irak pour abattre les obus de mortier en vol. Il est notable que ces stations sont des adaptations d’armes navales (sytème phalanx). Pour pouvoir se masser, réunir en un point suffisament de troupes et de puissance de feu pour s’emparer d’une zone urbaine, par exemple, il est indispensable de pouvoir protéger cette masse (disons un sous-groupement) contre les frappes ennemies. Pour cela, il faut adopter des matériels et des tactiques capables de créer une bulle de défense autour d’un sous-groupement. Pour pouvoir échapper aux coups délivrés par l’adversaire, il faut donc repenser la défense des unités sur le modèle naval, en adoptant une approche en « bulles de protection » successives. La plus lointaine serait à la charge de l’armée de l’air, qui devra viser les vecteurs de frappe adverses (aéronefs, artillerie). La suivante, au niveau GTIA, s’attaquerait essentiellement aux aéronefs d’attaque rapprochée (hélicoptères), aux drones, et aux missiles de croisière. On y trouverait également les moyens de guerre électronique d’accompagnement destinés à perturber la visée. Ces moyens devraient se banaliser, et devenir, comme dans la guerre navale ou aérienne, un élément clé du combat. Au niveau sous-groupement, des blindés de défense aérienne/anti-munitions, capables d’abattre des bombes ou des obus, formeraient la permière bulle de protection. La suivante serait constituée de systèmes passifs de défense : leurres embarqués sur les véhicules, fumigènes spéciaux (contre les lasers). La troisième serait constituée de systèmes de défense active, type Trophy israélien, par exemple; la dernière, bien sûr, du blindage et de la mobilité des véhicules. Cette combinaison complexe de moyens n’est pas aussi coûteuse que l’on pourrait le penser. elle l’est sans doute moins que le prix d’une défaite. Cette protection de type naval devrait créer le même effet pour les PGM que le blindage pour l’artillerie et la mitrailleuse : permettre la masse et la mobilité. L’idée n’est pas d’échapper totalement aux coups : ce serait illusoire. En revanche, en forçant l’adversaire à lancer des attaques saturantes, on le force à employer une grande masse de munitions coûteuses (les PGM coûtent cher) pour un résultat faible : contrairement à un navire, un sous-groupement composé d’une vingtaine à une cinquantaine de véhicules n’est pas mise hors d’état par un seul impact. Si l’adversaire revient aux armes non guidées, le problème est résolu. Sinon, il dépense des moyens considérables pour des résultats faibles, ce qui en soit ne peut être totalement mauvais. Ce la ne veut pas dire que les PGM sont inutiles, bien au contraire. Simplement, il faut s’attendre à ce que ce type d’armes entre dans une phase de rendement moindre. Cette protection ne sera néanmoins pas parfaite, et il faudra, pour être performant, et sachant que l’adversaire pourra utiliser les mêmes méthodes (ou se disperser/se dissimuler dans la populations, suivant sa nature) jouer sur deux tableaux. Le premier est la masse : il faudra préserver des armées suffisament grosses pour absorber les pertes, et de manière générale rendre les matériels (véhicules, etc.) suffisament rustiques pour que leur perte puisse être rapidement remplacées. Ce qui ne dispense pas du blindage, bien au contraire. Mais il ne sert à rien que chaque transport de troupe ait la complexité d’un avion de chasse. Ensuite, il faudra s’adapter au niveau tactique, en jouant l’imbrication avec l’adversaire, en recherchant aggressivement le combat de contact. Ce sera d’autant plus nécessaire que l’adversaire pourra de mieux en mieux limiter l’effet de nos frappes indirectes.

Retrouver la tactique, mettre l’accent sur l’opératif : adapter les méthodes

Dans les années 1980, les Soviétiques avaient déjà pensé l’impact des PGM sur le combat, et en avaient déduit que l’effet produit était similaire à celui des armes nucléaires tactiques. Pour en perturber l’usage, ils avaient donc fort logiquement adapté aux PGM les méthodes mises au point pour contrer l’emploi par l’OTAN d’armes nucléaires tactiques. L’idée était de rechercher en permanence l’imbrication avec l’adversaire, en manoeuvrant dans la profondeur du dispositif de celui-ci à l’aide de GTIA interarmes adaptés. L’idée du GMO (Groupe de Manoeuvre Opérative) était de reproduire ce schéma au niveau opératif justement. Face à la létalité accrue du combat de contact, les américains dans les années 1990, inspirés par le combat aérien, ont choisi de faire l’inverse, et ont choisi de mettre le plus de distance possible entre eux-même et l’ennemi. Cette mise à distance du combat, qui refuse les pertes, est une illusion dangereuse. Le milieu terrestre n’est pas le milieu aérien : sa complexité démultiplie les possibilités pour l’adversaire de camouflage et d’inflitration, rendant illusoire d’espérer pouvoir rester à distance de sécurité et de détruire à distance. Non, il faut au contraire rechercher le combat rapproché, l’imbrication la plus complète, mais en s’arrangeant pour préserver sa liberté d’action. L’imbrication avec l’adversaire est à rechercher non seulement pour des raisons de protection de la force des feux indirects, mais aussi parce qu’elle seule permet de mettre en oeuvre un combat brutal et rapide producteur d’effets non seulement physiques (le feu) mais psychologiques. Les troupes de choc font peur. En pratiquant le combat rapproché, en le recherchant, on prend l’ennemi à la gorge. En restant à distance, il préserve plus de liberté d’action. La tactique contemporaine doit renouer avec le combat rapproché. les S/GTIA de contact seraient en quelque sorte des « commandos de chasse » très puissants, mais agiles, agissant de manière décentralisée dans l’espace de bataille afin de rechercher et vaincre l’adversaire. L’idée est de rendre « tournoyant » le combat terrestre, en multipliant les vecteurs venant de directions opposées. Si aux petits échelons le quatuor « aborder-fixer-déborder-détruire » restera l’alpha de la tactique, à partir du niveau sous-groupement il s’agira d’aborder de multiples directions, déstructurer l’adversaire, puis de le détruire. Aborder, déstructurer, détruire.
Toutefois, les évolutions tactiques seront inutiles si l’adversaire dispose de la jouissance d’un espace suffisament profond et maîtrisé et du temps nécessaire pour retrouver son souffle et mettre en oeuvre des moyens lourds (types artillerie et aéronefs). Pour vaincre, il faudra envahir l’ensemble de l’espace de l’adversaire. L’échelon opératif, la division, retrouvera là toute son utilité. Il s’agira de menacer en permanence l’adversaire, en l’obligeant à déplacer en permanence ses centres logistiques, ses plates-formes aériennes, ses armes d’appui lourdes (artillerie), sous peine de destruction. On l’oublie, mais un « complexe reconnaissance-frappe » du type de ceux nécessaires à la mise en oeuvre de PGM est une infrastructure lourde. En la perturbant par la manoeuvre opérative, on en réduit considérablement l’efficacité. Le temps perdu par l’adversaire pour réarticuler ses dispositifs est autant de temps gagné pour soi. Le front étant remplacé par la diffusion de l’ennemi dans l’espace, sa dilution dans les populations, la maîtrise de l’espace physique et humain, et la capacité à contracter / dilater le temps pour l’ennemi (en jouant sur des effets psychologiques de « saturation d’information » par la manoeuvre d’un grand nombre d’unités dans le temps et l’espace, donnant l’impression à l’ennemi que le temps passe trop vite pour lui), en jouant l’arythmie temporelle, il sera possible de désorganiser la coordination entre forces régulières et irrégulières, et de mettre rapidement en place une « manoeuvre civilo-militaire » dans des zones conquises loin au coeur du territoire adverse, précipitant sa fragmentation. L’idée étant d’obtenir un résultat politique, à savoir la perte de contrôle de l’adversaire sur les populations et les espaces conquis. La manoeuvre opérative de demain sera d’autant plus essentielle que l’adversaire aura recours à des méthodes irrégulières et régulières combinées : en prenant rapidement le contrôle politique d’un espace réduit, on pourra enrayer immédiatement le processus d’infiltration d’éléments irréguliers et disposer de leviers de pression pour une résolution politique d’un conflit. En pensant la population comme un espace, cette manoeuvre sera plus globale que par le passé, et intégrera au combat de haute intensité la notion « d’espace humain » à conquérir.
Fondée sur le mouvement, non seulement « physique » dans l’espace mais « mental » dans le temps et l’intellect, les méthodes de combat futur devront rechercher le contact : avec l’ennemi, avec la population, pour influer sur la psyché de l’Autre. Car c’est là, en définitive, que sera gagnée ou perdue la guerre future : dans l’esprit de l’adversaire.

Retrouver l’esprit de combat : redonner ses lettres de noblesses à un idéal martial

Les sociétés occidentales actuelles ont perdu toute affection pour leur pourtant riche culture guerrière qu’elles glorifient pourtant régulièrement, de manière souvent caricaturale, au cinéma et dans la littérature. Cet effacement de l’idéal martial, dont les valeurs – honneur, courage, loyauté, cohésion, discipline, franchise – ne sont plus celles de nos pays, a des conséquences tragiques sur le champ de bataille. L’obsession de la protection – qui reste fondamentale à l’efficacité – est devenue une inhibition. On refuse les pertes au détriment de la mission. Apparemment noble, cette vision remet en fait en cause les fondations de l’efficacité militaire. La – très belle – Prière du para (« Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste. Donnez-moi ce que l’on vous refuse. Je veux l’insécurité et l’inquiétude. Je veux la tourmente et la bagarre ») n’est plus vraiment le credo des armées occidentales modernes. Or les conditions du combat telles que ce billet les décrit exigent du combattant un important courage personnel. C’est aussi l’un des enseignements à tirer des engagements contemporains : l’adversaire fait preuve d’un courage physique très important, ce qui lui permet de braver les feux de nos forces. Pour opérer dans un tel environnement – mais aussi pour l’emporter face à nos adversaires d’aujourd’hui – ce courage sous le feu est essentiel. La recherche du contact, l’aggressivité dans l’action doit être encouragée. En même temps, elle doit s’accompagner d’une éthique très solide, et d’une souplesse intellectuelle permettant de passer immédiatement ou presque du combat à l’influence (sur les populations). Ces objectifs sont ambitieux, et requièrent l’adoption d’un véritable idéal martial, comparable à un code de chevalerie ou au Bushido japonais. Ce n’est qu’en adoptant ce code que le soldat pourra s’adapter aux conditions du combat futur, très dures. Pour pouvoir combattre, il faut accepter de mourir. Pour pouvoir braver le feu, pour prendre l’ennemi à la gorge, il faut trouver au fond de soi le courage. Un idéal martial, un code, permet d’aider à le trouver.

Organisée autour des communications et des armes de précisions, la « transformation militaire » des années 1990 va se diffuser au reste du monde d’autant plus rapidement que la majeure partie des technologies sur laquelle elle reposait sont duales, voire civiles. Il convient d’en tirer toutes les conséquences et de s’y adapter, sous peine de voir se renouveler des surprises qu’il faudra payer avec le sang.