La France, l’Europe, les Etats-Unis et le monde : une réponse à Zeus Irae

Dans son blog Nihil novi sub sole, ZI a publié un billet en réponse à mon billet précédent, La nouvelle « présidence impériale » de Barack Obama et les conséquences à en tirer pour les nations européennes. Il y exprime un certains nombre de désaccords et expose des idées auxquelles je souhaiterais répondre. Je conseille donc de lire son billet avant de revenir à celui-ci.
En premier lieu, je tiens à préciser que mes billets ne constituent pas une critique partisane ou une mise en accusation de la politique américaine. D’une part parce que ce blog est un blog de réflexion et d’analyse. Ensuite parce que nul ne saurait reprocher sans démagogie aux États-Unis de défendre leur position dominante ou de déployer une stratégie d’influence vis à vis de l’Europe (ou de toute autre partie du monde d’ailleurs). Mon propos n’était pas là, mais plutôt de proposer une lecture des conséquences de cette politique et de l’attitude des États européens à l’égard des États-Unis.
Ensuite, une clarification en ce qui concerne l’Europe. Mon billet ne parlait pas que de la France, mais de l’ensemble des nations européennes, non parce qu’il s’agissait pour moi de me dissimuler derrière l’Europe pour parler de la France mais parce que j’estime que les conséquences de l’accession au pouvoir de B. Obama, et plus largement la politique américaine, ont un impact partagé sur l’ensemble des nations d’Europe.

L’Europe est elle une fin ou un moyen ?

Ceci étant posé, je vais commencer par la fin, en essayant de répondre à la très pertinente question : l’Europe est-elle une fin ou un moyen ? L’ambiguïté depuis toujours de l’attitude française vis à vis de l’Europe est de considérer celle-ci comme un moyen de conserver ou de regagner une puissance mondiale perdue, tout en la présentant comme une fin avec un certain idéalisme. Jean Monnet lui-même, dont l’ambition – déjà – était de concurrencer les États-Unis, présentait ce contraste typiquement français entre l’idéalisme (la naïveté dangereuse ?) de la fusion des peuples européens et la volonté d’utiliser l’Europe comme un levier de puissance. Pour ma part, je préfère considérer l’Europe comme un moyen non seulement au service de la France mais plus largement de chacun des États qui la composent. L’Europe est avant tout un réseau structurés d’États souverains, et à ce titre peut constituer pour chacun des membres de ce réseau un vecteur de puissance. Donc moyen en priorité, mais sans la composante cynique et « d’égoïsme national » qu’on prête généralement à cette conception. L’organisation réticulaire (sur le modèle de ce que proposent P. Forget et G. Polycarpe dans leur excellent ouvrage Le réseau et l’infini) permettrait en effet de surmonter la contradiction communautaire/intergouvernemental et d’optimiser la « concurrence » saine entre Nations et leur coopération. Pour expliciter ce dernier point, il est possible de postuler que la concurrence internationale en Europe a été un vecteur de l’expansion européenne : concurrence hispano-portugaise en Amérique latine au XVIe siècle, anglo-hollandaise au XVIIe siècle, puis anglo-française aux XVIIIe et XIXe siècle, qui ont toutes accentué l’expansionnisme et l’exploration, ainsi que stimulé la technique. Toutefois, les Nations européennes sont, de fait, interdépendantes : elles partagent un espace géographique réduit et poreux et ont depuis longtemps (dès le XIXe siècle en fait) un degré d’intégration économique fort. On pourrait ajouter à ce tableau des données culturelles et sociales. Cette interdépendance, néanmoins, et contrairement à ce qu’affirment les fédéralistes ou les tenants d’une fusion des États, ne remet pas en cause le principe de souveraineté nationale (et c’est là le problème majeur de la supranationalité). Il invite en revanche à réarticuler au sein de l’espace européen les rapports internationaux. Pour faire une analogie, si l’on assimile les États européens à des individus en collocation, le fait de travailler en commun n’implique pas la disparition (ou la violation) de l’intégrité physique ou morale de chacun, pas plus qu’elle ne peut faire disparaître les différences et les désaccords, où la concurrence entre individus. On peut même aller plus loin en disant que toute volonté de dépasser le principe de respect de l’intégrité physique (nationale) conduira nécessairement à des tensions : en relations internationales, on appelle cela des guerres, en général.
Donc l’Europe est un moyen : un moyen de négocier l’interdépendance des Nations européennes en régulant leur concurrence (leurs luttes d’influence) en Europe même et dans le monde, mais aussi et surtout en créant un réseau d’États-Nations capables d’optimiser leur coopération afin de déployer de la puissance dans le monde, chaque Etat étant plus puissant en conjonction avec les autres que pris isolément. Cette « Europe en réseau » n’est pas l’Europe d’aujourd’hui, qui est essentiellement une technocratie destinée à l’origine à progressivement évoluer vers une structure fédérale. L’Europe, pour être puissance, doit donc paradoxalement redonner aux Nations le pouvoir, et constitue nécessairement le moyen (le réseau, vecteur de puissance) et non la fin (la puissance). L’erreur majeure du discours politique européen, et l’ambiguïté du discours français, est de confondre les deux.

L’Europe et les États-Unis ne partagent pas des intérêts communs

Pour en venir à la suite, et ayant exposé les grandes lignes de ma vision de l’Europe, il est clair que dans l’organisation en réseau de puissance des États européens les intérêts de ceux-ci et ceux des américains divergent sur le fond, même si ils peuvent converger sur tel ou tel sujet (de la même manière qu’il est possible de trouver des intérêts convergents entre la Chine et les États-Unis, ou même entre l’Iran et les États-Unis (vis à vis de l’islamisme sunnite, par exemple). En fait, plutôt que d’intérêts divergents, il s’agit ici d’une divergence de fond dès lors que l’Europe souhaite être une puissance mondiale : les États-Unis n’ont pas intérêt à voir se développer une Grande Stratégie européenne, qui pourrait concurrencer la leur. Ce qui suit tient de la prospective et de la politique-fiction. Néanmoins, l’exercice est utile en ce qu’il permet d’exposer des options, d’une part, et qu’il permet de mieux saisir pourquoi les États-Unis n’ont pas nécessairement intérêt à voir l’Europe s’affirmer en tant que puissance indépendante (et pourquoi, donc, nos intérêts divergent bien).
En ce qui concerne les points mentionnés dans l’article de ZI, il convient à mon avis de réorganiser son tour d’horizon des intérêts US/européens dans le monde, en commençant (une fois n’est pas coutume) par la fin. L’Asie, et plus justement la zone Asie-Pacifique, est l’espace-clé de la puissance au XXIe siècle. Ne pas être présent dans cet espace, c’est se condamner à la marginalisation. Et c’est effectivement ce qui guette les nations européennes. La capacité à agir, à influer sur l’espace Asie-Pacifique, et plus particulièrement sur les deux géants que sont l’Inde et la Chine, mais aussi sur l’Asie du Sud-Est – et sur le continent américain par sa façade Pacifique – est essentielle, et contrairement à ce que semble penser ZI, l’Europe – la France et le Royaume-Uni essentiellement, en l’occurrence – y disposent encore de points d’appui. La France peut compter sur la Nouvelle-Calédonie, qui est idéalement placée pour rayonner sur le Pacifique Sud et sur l’Asie du Sud-Est (vers l’Indonésie). Le Royaume-Uni, même si il ne dispose plus de territoires en propre, peut en revanche s’appuyer sur un vaste réseau d’influence hérité de son passé colonial, encore présent bien que malmené et distendu. Une stratégie d’influence européenne devrait plus spécifiquement se concentrer sur deux États-clés : l’Australie, seule grande puissance du Pacifique (avec la France ?…) et Singapour, clé de l’Asie du Sud-Est. Bien que ces deux pays soient proches des États-Unis, une diplomatie volontariste et proposant une véritable alternative (donc avec une montée en puissance préalable de la présence européenne) peut progressivement rapprocher l’Europe de ces deux États, par exemple en renforçant les liens dans les domaines de l’armement, en multipliant les liens économiques, et en disposant déjà de bases : la Nouvelle-Calédonie en l’occurrence, point d’appui premier à renforcer. On pourrait par exemple imaginer un déploiement tournant de l’un des porte-avions des États européens dans le Pacifique, pour commencer. L’idée étant non d’employer ces États comme de simples plate-formes de déploiement, mais de leur proposer un véritable partenariat d’égal à égal. Un nouveau réseau de puissance, en somme, mais sur des bases paritaires et non de dominant/dominé.
Dans le Pacifique Nord (l’Extrême-Orient à proprement parler), la situation est différente. Moins d’États, une proximité plus grande de la Chine, changent la donne. Mais c’est à ce moment que les intérêts américains et européens (qui au fond pour le Pacifique Sud peuvent encore être complémentaires) commencent à sérieusement diverger. Deux États peuvent s’avérer être des points d’appuis pour une Grande Stratégie européenne en Asie : le Japon, qui bien que se rapprochant actuellement des États-Unis pourrait saisir l’occasion de s’en libérer (on mesure assez mal en Europe l’anti-américanisme des Japonais), et dont les relations avec les États-Unis pourraient se distendre dans la perspective d’une confrontation sino-américaine à laquelle le Japon n’a pas intérêt, et … la Russie, à l’égard de laquelle justement les intérêts européens et américains divergent diamétralement.
La Russie actuelle s’oriente lentement, mais sûrement, vers l’Asie. La politique poursuivie par V. Poutine depuis son accession au pouvoir, et par D. Medvedev actuellement, à l’égard de la Chine ou de l’Inde est une expression de cette évolution, qui témoigne et accroît tout à la fois la « marginalisation stratégique » actuelle de l’Europe. En dépit de cette évolution, les Russes, ou en tout cas leurs élites, restent profondément européens, poursuivant en cela une tendance remontant à Pierre le Grand, et peuvent donc être des partenaires. Pont entre l’Europe et l’Asie, la Russie fournit un point d’appui et un espace de passage exceptionnel vers l’Asie et le Pacifique Nord. Outre l’Extrême-Orient russe, l’ouverture de la route du Pôle en raison du réchauffement climatique fait des Russes des partenaires essentiels d’une projection de puissance vers l’Asie. Ici l’Europe devrait chercher à s’attacher la Russie, et non entrer dans le jeu américain de « Guerre Froide bis » auquel nous n’avons pas intérêt. Simplement, il ne faut pas faire preuve à l’égard des Russes de naïveté : négocier impose d’être en position de force. Il convient donc ici de redéfinir les sphères d’influence respectives. La Russie peut garder dans son orbite la Serbie (peu stratégique et désormais enclavée) et l’Ukraine (en raison de l’absence de glacis protecteur de la Russie sur son flanc Sud), mais aussi la Géorgie. L’Europe, à laquelle il faut pour cette raison attacher la Turquie (encore une fois il s’agit d’ajouter un « nœud » au réseau de puissance ; il faut ici dépasser la question de « la Turquie est-elle en Europe » ; la Géorgie est à l’Est d’Istanbul…) doit en revanche réaffirmer sa fermeté en ce qui concerne les pays Baltes et la Pologne. Mais les européens doivent également agir pour l’Islande, clé de la route Nord, et actuellement l’objet d’une très forte campagne de séduction russe. Une fois ces positions respectives définies, il est possible de trouver un terrain d’entente, d’autant que la Russie demeure fragile et est demandeuse de transferts économiques et technologiques d’Europe de l’ouest. La porosité ainsi crée pourrait alors « ré-européaniser » la Russie, et conjointement avec les Russes de se déployer vers l’Asie.
En ce qui concerne le Moyen-Orient ensuite, c’est l’espace dans lequel les intérêts américains et européens convergent le plus. Le contrôle du pétrole (notamment vis à vis de la Chine) et la maîtrise non du terrorisme (qui n’est qu’un mode d’action) mais de l’islamisme sont effectivement des intérêts partagés. La divergence est effectivement plus une question de méthode. Il s’agit ici essentiellement de pacifier un espace. Toutefois, cette convergence masque le fait qu’il ne s’agit là que d’un espace périphérique. A stabiliser donc, mais cela ne va pas plus loin.
En revanche, espace que ZI n’aborde pas, l’Afrique joue un rôle crucial. les États-Unis et la Chine l’ont bien compris, qui multiplient les initiatives sur ce continent. L’Europe est hélas en retrait, seule la France et dans une moindre mesure la Grande-Bretagne (où le tropisme moyen-oriental reste fort en dépit de la perte d’importance de cet espace) ayant compris l’importance de l’Afrique. Dans le but de voir se déployer une stratégie de puissance européenne, une présence forte en Afrique est essentielle. Là encore il ne faut pas procéder selon des schémas dépassés, mais intégrer pleinement l’Afrique à un réseau de puissance global : la différence d’approche étant de proposer des partenariats équitables… Le développement économique et la stabilité politique de l’Afrique doivent donc être poursuivis avec assiduité (par exemple en délocalisant prioritairement en Afrique et en finançant la formation des personnels locaux, entre autres, mais aussi en renouant avec le rôle de « gendarme » en cas de conflit), ce qui permettra en outre de réduire les pressions migratoires.
Enfin, L’Amérique latine doit faire l’objet d’une stratégie d’influence visant en priorité le Brésil, mais aussi le Chili sur l’autre côte, visant à contrebalancer la présence US (en violant donc la doctrine Monroe) mais sans chercher à venir défier les États-Unis sur leurs terres. L’idée étant de bénéficier de partenariats et de sympathies, mais sans excès.
Enfin, vis à vis des États-Unis eux-mêmes, l’Europe doit s’émanciper sans agressivité, en se montrant un partenaire sur les sujets d’intérêt commun mais en menant une politique en toute indépendance.

Ce long billet de réponse, comme et peut-être plus que le précédent, vise à provoquer le débat. Son aspect prospectif n’en fait pas un billet d’analyse, mais avant tout de réflexion (appuyée sur l’analyse néanmoins). Il invite à transformer notre conception de l’Europe, et à réinvestir celle-ci d’un but : être un vecteur de puissance mondiale, seul moyen d’assurer la pérennité de nos valeurs et de préserver les intérêts la sécurité des Nations européennes, et donc en dernier ressort de la France. Il montre aussi que les Etats-Unis, si ils ne sont en aucune façon un ennemi (et qu’il soit bien clair ici que je ne les considère pas comme tel), ne sont pas un allié mais un partenaire transitoire : il convient de sortir d’une vision du monde américano-centrée si nous voulons être acteurs et non spectateurs du XXIe siècle.