Réexaminer la place et le rôle des unités spéciales

Les unités spéciales, ou forces spéciales, ont pris dans les opérations contemporaines une place considérable. Considérées comme « arme miracle » par certains, objet d’une véritable fascination, les unités spéciales sont souvent considérées comme un modèle pour les évolutions futures des armées occidentales. Les évolutions actuelles dans la conception de la place et du rôle de ces unités au sein des appareils militaires posent néanmoins de multiples problèmes, tant militaires que politiques. En effet, si les unités spéciales sont capables de produire des effets considérables au regard de leur taille, la manière dont les opérations spéciales sont abordées conceptuellement dans les armées occidentales actuelles conduisent à privilégier, sur le modèle américain, un concept de guerre parallèle, les opérations spéciales disposant d’un commandement dédié et étant considérées comme un « milieu » à part, au même titre que le terrestre, le maritime ou l’aérien (division au demeurant plus que contestable : ce blog préfère aéroterrestre, aéromaritime et aérospatial). Cette approche « découplée » des opérations spéciales conduit à faire des unités spéciales de véritables « armées dans l’armée » tant du point de vue des missions et des emplois que du point de vue culturel, le climat élitiste et prosélyte régnant autour de certaines unités étant néfaste à une intégration efficiente des opérations spéciales dans une manœuvre d’ensemble et susceptible de générer des attentes excessives d’hommes qui, pour être très entraînés, ne sont pas pour autant les « surhommes » (avec tout ce que cela peut charrier de relents malsains) que peuvent parfois dépeindre livres et films. Au plan politique, cela conduit à créer une « armée bis » qui peut parfois agir sans respecter les règles d’engagement fixées par la hiérarchie militaire « classique » voire par le politique, comme l’incident récent ayant vu les forces spéciales américaines opérer en Syrie le montre. Cette évolution est particulièrement marquée aux États-Unis depuis la seconde moitié de la décennie 1990, et s’est considérablement accentuée avec l’arrivée de l’administration Bush aux affaires, les forces spéciales correspondant pleinement à la vision « rumsfeldienne » de la guerre. Le départ du Pentagone de D. Rumsfeld n’a ici pas remis en cause le biais favorable aux forces spéciales qui règne actuellement dans l’exécutif américain : le recours aux forces spéciales, on l’oublie trop rapidement, est aussi un moyen de contourner le contrôle parlementaire sur les opérations extérieures.

Tout ceci invite à réexaminer attentivement la manière dont est envisagée l’emploi des unités spéciales. De fait, il n’est pas certain que le modèle aujourd’hui en voie de généralisation d’un commandement dédié aux opérations spéciales, sur l’exemple américain – COS français, Special Forces HQ britannique, etc. – soit le mieux adapté à la conduite de ces opérations, tant il semble aggraver les travers exposés ci-dessus. L’étude des engagements récents, ainsi que de plusieurs contre-exemples (Russie, Israël), montrent que cette organisation des opérations spéciales n’est en aucun cas une solution unique. Les problèmes spécifiques que posent les unités spéciales ne sont en aucun cas une fatalité. En revanche, ils constituent un obstacle de taille à l’obtention des meilleurs résultats de ces unités, et présentent des risques tant pour la cohésion à long terme des armées que pour la préservation de la légitimité de l’emploi de la force armée. Le culte du surhomme qui s’est – souvent en dépit d’eux-mêmes – développé autour des membres de ces unités est par ailleurs d’essence malsaine, non seulement d’un point de vue de philosophie politique, mais aussi sur un plan plus pratique en regard des attentes excessives que pourraient nourrir une image déformée des capacités réelles des unités spéciales. Le présent billet cherche donc à proposer une nouvelle approche de la place et du rôle des unités spéciales au sein des armées, afin d’en tirer le plein bénéfice – et d’en éviter les écueils.

Opérations conventionnelles, opérations spéciales : des guerres parallèles

Les opérations américaines contre l’Afghanistan, début 2002, ont été centrées sur les différentes unités spéciales US (Special Forces de l’Army, Navy SEALs, etc.), qui efficacement appuyées par l’aviation ont pu encadrer l’Alliance du Nord et apporter à celle-ci le soutien nécessaire pour chasser du pouvoir les Talibans. Cette campagne fut pour certains le signe d’une ère nouvelle dans l’art de la guerre, le combat « couplé » des forces spéciales et de l’aviation permettant de s’abstenir d’envoyer des forces terrestres conventionnelles. Pourtant, cette campagne fut sans lendemain. Dès la mi-2002, les unités conventionnelles de l’US Army et des Marines doivent prendre le relais. L’année suivante, l’invasion de l’Irak, en dépit d’un important volet « opérations spéciales », est une campagne aéroterrestre conventionnelle, bien qu’impeccablement menée. Dans les deux cas, il est possible de constater que les opérations spéciales, si elles ont joué un rôle important, on souffert d’une planification indépendante de celle des opérations classiques. En Afghanistan, un véritable hiatus à existé entre la première phase, centrée sur les unités spéciales, et l’engagement de moyens conventionnels. Faute d’une planification intégrée, la transition entre les deux phases n’a pas été gérée, conduisant à des retards dans le déploiement des forces chargées de la stabilisation et faisant perdre « l’heure dorée » qui suit immédiatement la victoire initiale. Par la suite, la coordination entre unités spéciales et classiques n’est pas allée sans heurts, les opérations spéciales étant souvent accusées de ne pas informer les unités classiques de leur présence dans une zone d’opérations, etc. A l’inverse, les commandants d’unités classiques ont souvent été prompts à laisser les unités spéciales « sur la touche » pour des raisons idéologiques, se privant ainsi de moyens efficaces et contribuant à un climat de méfiance entre les deux types d’unités. La situation à semble-t-il évolué depuis, les uns et les autres ayant appris à mieux se connaître au fil des opérations. Toutefois, la réalité américaine est que l’USSOCOM (US Special Operations Command) est en passe de constituer une véritable cinquième armée (après l’Army, l’Air Force, la Navy et les Marines). Indépendant dans son financement et son équipement, USSOCOM, et particulièrement sa composante interarmées intégrée, le JSOC (Joint Special Operations Command) est un véritable commandement combattant, apte à lancer pour son propre compte des missions dans le monde entier. Cette indépendance, accrue depuis le début de la « Longue guerre » contre le terrorisme, est reflétée par la présence d’une composante dédiée au sein de chaque force interarmées, au même titre qu’il en existe un pour les forces terrestres, navales ou aériennes. Cette organisation, reproduite par les QG de l’OTAN, reflète une conception où les unités spéciales mènent leur propre combat, distinct de celui des forces dites classiques, l’intégration se faisant au niveau du théâtre. L’histoire des forces spéciales américaines, longtemps victimes de l’ostracisme du reste de l’institution militaire, est un facteur important dans cette structure particulière.

Cette évolution ressemble beaucoup à celle prise par les forces aériennes dans les années 20 et 30, et qui mena à la naissance de forces aériennes indépendantes. La logique est la même, qui voit des « visionnaires » (de l‘Airpower dans un cas, des opérations spéciales comme forme autonome de guerre dans l’autre) militer pour gagner une indépendance d’action leur permettant de mettre en application leurs théories. Les risques d’une telle vision sont multiples. Comme pour l’aviation, la perception selon laquelle les unités spéciales remportent seules la victoire décisive est non seulement erronée, mais dangereuse. Elle induit une propension à surestimer les capacités d’unités qui, bien que composées de soldats d’élite, ne sont pas capables de mener toutes les missions. Les risques ici sont multiples. Le premier serait de considérer que les unités spéciales peuvent se passer du reste de l’armée. Cette idée pernicieuse était déjà celle de D. Rumsfeld, qui voulait se débarrasser des coûteuses formations mécanisées de l’US Army au profit entre autres des unités spéciales. La guerre en Irak entre autres a montré l’échec de ce mode de pensée, comme virtuellement tous les conflits depuis la seconde guerre mondiale l’on montré pour la puissance aérienne. Un deuxième risque serait de considérer que l’armée existe pour soutenir les opérations spéciales, seules unités capables de remporter de véritables succès militaires dans les engagements actuels. De fait, les succès des unités spéciales sont plus facilement quantifiables que ceux des unités classiques en COIN ou en stabilisation (ce qui n’est pas la même chose) : chefs adverses éliminés ou capturés, raids réussis, cibles « à haute valeur ajoutée » détruites, etc. sont plus parlants, pour la presse et les politiques, que les données souvent plus subjectives que produisent une présence prolongée au contact des populations. De même, dans les conflits « classiques », les raids spectaculaires sont un résultat visible ; les sacrifices du simple soldat le sont moins. Le risque serait donc de ravaler les unités classiques au rang de supplétifs, en se privant ainsi par aveuglement des formidables capacités des opérations spéciales à soutenir des opérations classiques. Le troisième risque militaire est de voir se dérouler deux guerres. D’un côté les unités classiques, qui mênent la coercition de force initiale puis, une fois cette phase passée, les missions peu glorieuses de stabilisation, de l’autre la « pointe de diamant », les unités spéciales, à qui l’on réserverait les missions de combat, la gloire et les honneurs. Lors de l’embuscade d’Uzbin en août dernier, des voix se sont élevées en France pour s’interroger sur l’envoi d’unités régulières pour mener des missions de combat. Pourquoi n’y avait-on pas plutôt employé les unités du COS, qui avaient été retirées d’Afghanistan un peu plus tôt ? Le sous-entendu, à savoir que seules les unités spéciales étaient des « combattants », n’a pas dû plaire chez les parachutistes du 8e RPIMa. Mais cette opinion, hélas plus répandue qu’on ne pourrait le penser non seulement dans le public mais aussi dans la classe politique et les médias, illustre le danger de l’approche américaine des opérations spéciales. A force de bâtir un discours faisant des unités spéciales des unités de « super-soldats », à force de favoriser la conduite d’une « guerre d’opérations spéciales » parallèle en créant des structures séparées, on dévalorise par la même occasion des unités « classiques », certes, mais tout aussi compétentes. Pire, on induit l’idée qu’il existe aux sein des armées deux catégories de soldats. La mentalité « guerrière » qui règne souvent au sein de ces unités est un autre danger : la figure du soldat est civilisée ; celle du guerrier est barbare. Le risque de déconstruction de l‘ethos militaire existe. Là encore, l’exemple américain est frappant : en adaptant à l’ensemble de l’US Army le code de valeurs des forces spéciales, une véritable culture du guerrier s’est mise en place dans les discours (qui ne se réfèrent qu’au warrior par opposition au soldier), ce qui ne va pas sans conséquences en termes de brutalisation des combattants, mais aussi d’image de soi d’une institution. Les conséquences politiques ne sont pas neutres : les unités d’assaut du premier conflit mondial – stosstruppen, Arditi, corps francs – ont été le terreau des mouvements fascistes des années 20 et 30. Entendons-nous bien : il ne s’agit en aucun cas de prétendre que les membres des unités spéciales sont des fascistes en puissance, bien au contraire : l’immense partie de l’image – déformée – des unités spéciales est bâtie en dépit des soldats qui les composent. Mais il semble important de pointer du doigt les risques de dérives que la fascination actuelle pour ces unités présente. Tant du point de vue militaire que du point de vue politique, l’impact de ces unités n’est pas neutre.

Pour une approche synergistique des opérations spéciales

Redonner aux unités spéciales la place qui leur revient, mais en évitant les écueils dénoncés plus haut, nécessite d’en finir avec l’autonomie totale des unités spéciales, et de tordre le cou à un mythe que l’Histoire ne vient pas appuyer. Ce mythe, c’est celui qui veut que l’impact des opérations spéciales se situe au niveau stratégique, c’est à dire qu’une opération spéciale peut affecter le cours d’un conflit tout entier. Comparable à celui de la victoire par le bombardement stratégique, ce mythe est le fondement de l’autonomisation des unités spéciales. Il est aussi ce qui est à l’origine de la fascination que ces unités exercent sur les décideurs. En fait, il s’agit là d’un nouvel avatar du mythe de « l’arme décisive », qui du feu grégeois au V2 est l’un des mythes militaires les plus tenaces. De fait, l’impact stratégique des opérations spéciales est réel, mais au même titre que celui de n’importe quelle opération aéroterrestre ou aéronavale. En fait, l’action des unités spéciales – effecteurs tactiques – se fait sentir au niveau opératif, décidément niveau clé de la guerre. Une campagne d’opérations spéciales peut être une ligne d’opération du commandant opératif. Mais c’est la cohérence de cette campagne avec le reste des lignes d’opération qui en fait un évènement porteur d’efficacité stratégique. Aucune opération spéciale n’a renversé seule le cours d’un conflit. La différence peut sembler anecdotique, elle est pourtant fondamentale. Elle invite à repenser en profondeur l’organisation des opérations spéciales. Dans l’architecture de forces esquissée ici, les unités spéciales seraient donc de niveau GTIA au maximum (on peut tout à fait envisager des opérations spéciales de grande ampleur au niveau GTIA), et seraient intégrées au niveau division (effecteur opératif) en fonction des missions de celui-ci. Dans l’optique d’une campagne navale, il en irait de même, les opérations spéciales étant gérées par le niveau Task Force (force d’action opérative par excellence). Dans les deux cas, un état-major opératif (division/Task Force) pourrait être consacré à des opérations spéciales, mais sans qu’il s’agisse d’une exclusive, et en pouvant tout à fait intégrer des unités conventionnelles. Une telle organisation supposerait que les officiers des unités spéciales puissent accéder à ces postes élevés ; elle nécessiterait surtout que les autres officiers soient parfaitement familiarisés avec les capacités des unités spéciales, au même titre que celles de l’artillerie, des blindés, de l’infanterie ou de l’aviation. Elle permettrait de garantir une meilleure intégration des unités spéciales et des unités classiques, qui alterneraient les rôles de soutenant et de soutenu, chacun pouvant au mieux bénéficier des aptitudes de l’autre. Elle permettrait d’en finir avec les querelles stériles sur l’opportunité de disposer d’unités spéciales : au même titre que n’importe quelle arme, elles sont indispensables. Elle permettrait aussi d’en tirer le meilleur parti dans le cadre de campagnes aéroterrestres/aéronavales intégrées. Elle permettrait aussi de favoriser les échanges culturels, sensibilisant les unités « classiques » à de nouvelles missions, comme le COIN ou le conseil militaire (les OMLT étant en l’occurrence un bon exemple de mission « à la frontière »). L’utilité d’un commandement interarmées dédié ne disparaîtrait pas pour autant, ne serait-ce que dans un rôle de formation. Pour certaines unités (GIGN, commandos de la DGSE) et certaines missions (antiterrorisme, NRBC, missions politiquement sensibles en tant de paix, etc.), ce commandement – en France le COS – pourrait tout à fait jouer son rôle.

Ramenées à leur légitime mais juste place, il serait possible d’en finir avec les dérives culturelles et politiques qui entourent les unités spéciales et leur donnent une réputation parfois sulfureuse, souvent injustifiée – et injuste. L’efficacité et la sagesse doivent en la matière primer sur la vanité ou le ressentiment, sur les préjugés et les incompréhension. Il ne s’agit pas de « conventionnaliser » les unités spéciales, dont l’efficacité dépend en partie de leurs spécificités, y compris culturelles. Mais plutôt d’optimiser leur emploi en évitant de tomber dans des travers lourds de conséquences politiques.