La dangereuse érosion des capacités de combat de surface de la Marine nationale

La mer joue un rôle majeur pour tout État, ou toute alliance d’États, qui souhaite projeter sa puissance au-delà de son seul environnement immédiat. Historiquement, la constitution d’une marine de guerre puissante par un pays à toujours été le signe que celui-ci souhaitait jouer un rôle plus important dans les affaires mondiales, et projeter sa puissance au-delà de ses frontières. Il en fut ainsi de l’Espagne et du Portugal au début du XVIe siècle, de la Hollande, de l’Angleterre et de la France dès la fin de ce même XVIe siècle, des Etats-Unis, de l’Allemagne, du Japon ou de la Russie au tournant du XXe siècle. Aujourd’hui, la Chine, l’Inde, une Russie renaissante mais aussi des marines autrefois moins « visibles » comme les marines sud-coréenne ou brésilienne projettent ou mettent en oeuvre des plans de construction navale conséquents. En fort contraste, la réduction de format semble à l’ordre du jour pour les deux premières marines d’Europe, la Royal Navy et la Marine nationale. Durement touchée, la Royal Navy ne dispose plus aujourd’hui que de vingt-deux bâtiments de surface de premier rang (destroyers et frégates), alors qu’en 1997 le Ministry of Defense (MoD) britannique estimait encore que trente-deux bâtiments étaient un minimum. Pire, ce total pourrait tomber à quatorze, rendant difficile la préservation des capacités nécessaires à une escorte efficace des deux porte-avions de la classe Queen Elizabeth destinés à entrer en service à partir de 2014. La situation de la Marine Nationale, moins dramatique à première vue, est en fait tout aussi mauvaise, bien que le format retenu par le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale soit de dix-huit bâtiments de surface majeurs (deux frégates – en fait des destroyers selon l’OTAN – de la classe Forbin (Horizon), cinq frégates de classe La Fayette (FLF), et onze FREMM de classe Aquitaine). Loin d’une simple réduction, c’est sur la voie d’un véritable déclin de ses capacités navales de surface que semble engagée la Marine Nationale, au même titre que son homologue britannique. En effet, au-delà d’un nombre de navires de plus en plus faible au fil des lois de programmation militaires, il n’est pas trop fort de parler de déclassement dans la mesure où les capacités de combat de la marine nationale dans toutes les classes de bâtiments de surface sont où seront inférieures à la majeure partie de celles des principales marines non-européennes. Cette infériorité rendra la Marine nationale de moins en moins capable de conduire des opérations navales d’envergure, et ce encore moins dès lors que celles-ci impliqueraient des opérations de « haute intensité ». Le présent billet fait un panorama des principaux déficits de la Marine Nationale.

L’américain Robert Work (alors chercheur au Center for a New American Security, un think-tank proche de l’actuelle administration Obama) a adopté, dans une étude de 2008 intitulée To Take and Keep the Lead, un système de classification de la puissance des navires de guerre contemporains (disponible rapidement via le blog Information Dissemination en suivant ce lien), similaire dans l’esprit au système de classification mis au point par Samuel Pepys (secrétaire de l’amirauté britannique) en 1677 pour comparer la puissance des navires de ligne à voile. Le système de classification de Work, qui comme l’était à l’époque celui de Pepys est une simplification volontaire (ne prenant en compte que l’armement principal au détriment des autres variables), permet néanmoins de comparer la puissance non seulement des classes de navires, mais in fine des marines de guerre, et est donc un outil utile à l’analyste. En suivant ce système, on constate que les frégates Horizon et les FREMM, ne sont que de quatrième, voire de cinquième rang. Les FLF, avec seulement huit Exocet, sont de sixième rang. Autrement dit, en termes d’armement, la Marine Nationale n’est qu’une marine de cinquième rang, loin derrière l’US Navy, mais aussi les marines russe, chinoise, japonaise, ou sud-coréenne. Individuellement, un navire de surface français aura une salve anti-navires de taille réduite (8 missiles maximum), là ou les navires russes ou chinois ont des salves doubles. De même, avec seulement 16 ou 32 missiles anti-aériens, une attaque saturante aura toutes les chances de passer le feu défensif d’une frégate française. Cette situation est préoccupante y compris dans un schéma de « techno-guérilla navale » où l’adversaire userait de multiples vecteurs légers mais lourdement armés. Avec seulement quatre missiles anti-navires modernes par navire, un groupe de six patrouilleurs lance-missiles pourrait en une seule salve (32 missiles) venir à bout de la totalité du stock de missiles prêts à être lancés d’une FREMM, et sérieusement entamer celui d’une frégate Horizon, pour ne rien dire de la faible batterie Crotale des FLF. Et encore, cela part d’un cas idéal où tous les missiles adverses sont abattus, ce qui a peu de chances de se produire dans la réalité. Par ailleurs, l’armement défensif secondaire de ces navires est très insuffisant. Ces défauts sont d’autant plus rédhibitoires que les navires français ne disposent d’aucune capacité spécifique leur permettant de rétablir la balance. Dans un scénario de moyenne intensité, dont la guerre des Malouines de 1982 reste un bon exemple, une force navale française (et britannique d’ailleurs) serait plus que certainement très malmenée, les littoraux étant propices à des tactiques de guérilla navale. Bien pire encore, l’allonge d’une force aéronavale française reste réduite tant dans un scénario défensif qu’offensif, les portées des principaux missiles (Aster 15 et 30, Exocet) restant faibles eut égard aux performances de nombre d’armements étrangers, particulièrement russes ou chinois, dont les performances en termes de guidage net de portée sont en constante progression.

La faiblesse des capacités de combat des navires de surface français n’est pas, hélas, un cas isolé, et reflète en réalité fidèlement la situation de la majorité des marines européennes, aucune ne disposant par exemple de SM-2ER (missile anti-aérien d’une portée de 200 milles nautiques) mais seulement de la version MR, à la portée comparable aux missiles Aster. Ce manque d’allonge se combine au manque de puissance de la salve offensive des destroyers et frégates européens, seuls les Danois disposant sur leur frégates de classe Absalon d’une salve anti-navire de 8 à 16 missiles, alors que les autres marines se contentent de salves de 4 à 8 missiles (soit pour donner un exemple comparatif la puissance de deux patrouilleurs Type-022 chinois, bien moins coûteux). De fait, il semble bien que les marines européennes aient oublié qu’elles sont d’abord des marines de guerre. L’intégration poussée des forces navales aux dispositifs américains a habitué les européens à travailler sous l’ombrelle anti-aérienne américaine, tandis que l’héritage de la guerre froide, et des missions d’escorte de convois, a fait négliger les capacités offensives des navires de surface. En France, les missions dites « de service public », telles que les patrouilles de souveraineté ou la lutte anti-trafics ont sans doute pris une place trop importante dans les missions confiées à la Marine nationale. Mais, dans le domaine naval comme ailleurs, l’importante prolifération d’armements sophistiqués, couplée à l’emploi de tactiques novatrices, va forcer les tactiques à s’adapter. Les déficits des forces de surface peuvent être, dans une certaine mesure, comblés par les autres composantes de la Marine, l’aéronavale et les SNA. En outre, en cas de conflits d’envergure ces deux composantes auraient des missions propres ne leur permettant pas forcément de compenser l’infériorité des navires de surface, dont de toute manière SNA comme aéronefs ne peuvent prendre en charge les missions. De la même manière, l’excellence des équipages ne peut compenser qu’en partie les déficits capacitaires ; les exemples de la marine impériale japonaise, tactiquement excellente mais surclassée par l’emploi du radar par l’US Navy, ou de la Royal Navy face à la Luftwaffe en Méditerranée en 1941-42 sont là pour le prouver. Les déficits observés ici n’ont pas pour cause l’infériorité technologique, ou un manque de moyens. Ils sont le résultat d’un déficit de réflexion sur la guerre navale, conduisant à des programmes de navires déconnectés de leur environnement stratégique. Les Britanniques, en 1982, ont payé cher leur impréparation en matière de guerre de surface. Vingt-sept ans plus tard, la Marine nationale – représentative en cela des autres marines européennes – semble dans une situation similaire.