De la grande stratégie à la tactique : l'articulation des niveaux de l'art de la guerre

De la grande stratégie à la tactique : l’articulation des niveaux de l’art de la guerre

Avertissement : Le présent billet a plus particulièrement pour objet de présenter la manière dont l’auteur de ce blog conçoit l’articulation de l’art de la guerre contemporain, de la grande stratégie à la tactique. Cette présentation est importante dans la mesure où la perception de la relation unissant entre eux les niveaux de l’art de la guerre, de la nature de ceux-ci voire de leur existence et de leur agencement diffèrent fréquemment d’un théoricien à l’autre. Cette divergence de perception, probablement inévitable, conduit parfois à de véritables dialogues de sourds, tout simplement parce que les fondements conceptuels dont partent les participants des dits dialogues ne sont pas les mêmes. Ce qui suit n’est pas un exposé académique, pas plus qu’un résumé des différents points de vue sur le sujet : il s’agit de ma position sur le sujet. L’exposé qui suit présente ma perception personnelle des relations unissant les différents niveaux de l’art de la guerre, de la manière dont ceux-ci s’articulent et se combinent. Libre à chacun d’être en accord ou en désaccord avec ces positions, qui sont de toute manière sans doute appelées à évoluer au fil du temps. Seuls les imbéciles ne changent pas d’avis, et il est possible que la poursuite de l’étude de la guerre me fasse réviser certaines – voire toutes – mes positions. Cela étant, cet exposé me semble nécessaire, afin de préciser ma pensée vis à vis des lecteurs de ce blog. Il est essentiel que, lorsque sera employé le terme « art opératif » par exemple, chacun sache exactement ce que recouvre ce terme sous ma plume, afin d’éviter précisément les dialogues de sourds cités plus haut.

L’architecture de l’art de la guerre peut grossièrement être répartie entre deux sphères, imbriquées mais de nature différente.

La sphère de la stratégie est d’abord celle du Prince[1] : elle inclut la guerre, mais celle-ci n’en constitue qu’une partie. Elle concerne l’ensemble de la conduite de l’État, dans la paix comme dans la guerre. Cette première sphère peut elle-même être divisée en deux :

  • La grande stratégie (ou grande politique) consiste essentiellement en la définition des objectifs méta-stratégiques fondamentaux de l’État. Ces objectifs doivent tendre vers l’obtention de la puissance stratégique la plus grande possible, autrement dit du degré de puissance le plus élevé pouvant être atteint sans mettre en péril l’existence de la Nation et sans l’épuiser. C’est au niveau de la grande stratégie que sont conçues les stratégies subordonnées, ou sectorielles, qui se préoccupent d’un domaine particulier d’action de l’État. Chacune de ces stratégies sectorielles a à son tour la charge de déterminer les objectifs stratégiques du secteur qui l’occupe afin que celui-ci concoure a l’atteinte des objectifs de la grande stratégie. Au niveau fondamental, l’art de la grande stratégie est donc de déployer et de maintenir au sein de la Nation une dynamique permanente vers la puissance maximale, tout en restreignant les excès de cette « volonté de puissance ». La détermination des buts méta-stratégiques, leur déclinaison en objectifs de stratégie sectorielle, puis le suivi de leur mise en application sont la traduction concrète de la grande stratégie. Bien qu’aucune étude de l’art de la guerre ne puisse être complète sans son étude, le niveau de la grande stratégie ne lui est pas uniquement lié. L’art de la guerre est une déclinaison particulière de la grande stratégie, celle-ci étant un tout plus vaste.
  • La stratégie militaire ou traditionnellement stratégie tout court est l’une des stratégies sectorielles, déclinaisons de la grande stratégie. Il s’agit du niveau auquel est préparée et conduite la guerre dans son ensemble. C’est à ce niveau que revient la tâche à la fois de développer, préparer et entretenir l’outil humain et matériel destiné à faire la guerre (comprenant essentiellement, mais pas uniquement, les forces armées) ainsi que de déployer une doctrine stratégique adaptée aux buts méta-stratégiques poursuivis (outil intellectuel), de planifier et superviser la conduite globale de la guerre en relation avec ces objectifs. Le niveau stratégique est ainsi le niveau le plus élevé de l’art de la guerre, et donc le premier niveau où interviennent ses principaux praticiens, à savoir les militaires. La nature de la relation entre le Prince et le Soldat a lieu à ce niveau, et peut se définir de la manière suivante : le Prince ayant déterminé les buts méta-stratégiques, celui-ci et le Soldat les déclinent conjointement en objectifs stratégiques, le Prince s’assurant que la déclinaison effectuée corresponde aux buts, le Soldat ayant pour fonction de présenter au Prince les différentes options stratégiques (une construction cohérente, fonctionnelle et applicable d’objectifs stratégiques) pouvant permettre d’atteindre les buts méta-stratégiques, puis de répartir entre les différents objectifs stratégiques les forces destinées à les atteindre. La différence entre les deux niveaux de la sphère stratégique est donc essentiellement une affaire de différence de degré d’abstraction : celui-ci est élevé au niveau méta-stratégique, qui est essentiellement conceptuel, plus modéré au niveau de la stratégie militaire qui quitte le conceptuel pur pour entrer dans le domaine du concret. La particularité du niveau stratégique est son existence à la fois en temps de paix et en temps de guerre.

La sphère des opérations est avant tout celle du Soldat. Elle concerne exclusivement la guerre, sa conduite et son exécution. Comme la précédente, cette sphère inclut deux niveaux.

  • L‘art opératif [2] se trouve à la jonction entre la sphère stratégique et celle des opérations, et constitue l’interface indispensable entre la stratégie militaire et la réalisation de celle-ci au travers de l’ensemble des actions tactiques. Il permet le passage d’une conception abstraite et conceptuelle de la guerre, la stratégie, à la réalisation concrète et matérielle de celle-ci par le moyen de l’emploi de la force, et donc de la tactique. L’art opératif doit donner sens à la tactique, et faire prendre corps à la stratégie. Autrement dit, le niveau opératif est celui où le tout devient plus grand que la somme de ses parties, c’est à dire le niveau où l’assemblage constitué par les forces devient un système cohérent, tendu vers la réalisation du ou des objectif(s) stratégique(s)[3]. Si la stratégie est le niveau conceptuel, ou intellectuel, de l’art de la guerre, et la tactique le niveau matériel ou mécanique, l’art opératif est le niveau artistique de celui-ci. En effet, « l’artiste opératif » a pour but de traduire un concept en matière, de la même manière que le peintre transcrit une vision du monde (l’objectif stratégique) en tableau (la réalisation tactique). L’art opératif est donc avant tout un exercice de création, puisqu’il s’agit de donner de la substance au concept abstrait qu’est l’objectif stratégique. De la même manière que la disposition créative de la peinture sur la toile rend l’ensemble des touches de peinture plus grand que la simple accumulation de ces touches (puisque celles-ci sont investies de sens par le pinceau de l’artiste), l’art opératif donne sens à l’action militaire. A ce titre, il s’agit du niveau le plus important de l’art de la guerre : un art opératif consommé permettra de réaliser un « chef d’œuvre », et d’atteindre l’objectif stratégique fixé, mais tout échec à ce niveau rendra immédiatement inutile le succès tactique, puisque celui-ci sera alors dénué de sens. Aussi, et bien que la victoire requière en outre que les objectifs stratégiques fixés soient atteignables, et donc ancrés dans la réalité (ce dont ne les dispense pas leur caractère conceptuel), un échec au niveau opératif entraînera la défaite, sauf dans le cas d’un adversaire également inapte à ce niveau, auquel cas celle-ci sera avant tout affaire de circonstances. Le niveau opératif est donc bien le niveau capital de l’art de la guerre.
  • La tactique est la branche de l’art de la guerre la plus immédiatement évidente, de par son caractère matériel. Elle peut être définie comme l’emploi dans l’espace et le temps de la force armée dans le but de remporter les combats. La tactique est le niveau mécanique de la guerre, c’est à dire qu’elle s’occupe entièrement de facteurs concrets et est régie, comme toute activité matérielle, par les lois de la physique. C’est la discipline du combat. Bien que sa nature matérielle et mécanique la rattache aux sciences, l’incertitude fondamentale au combat rend impossible la reproduction à l’identique de « l’expérience » tactique, et l’omniprésence de l’élément humain rend possible la manipulation créative des facteurs mécaniques du combat, ce qui rapproche la tactique de l’art. Le terme « artisanat » (voire « alchimie ») est donc celui qui décrit le mieux la place de la tactique dans l’art de la guerre. Le tacticien pourra ainsi s’appuyer sur des règles et des principes généraux, ainsi que sur la connaissance intime des phénomènes mécaniques à l’œuvre. L’incertitude fondamentale ne lui laissera néanmoins pas la possibilité de disposer à un instant donné de l’ensemble des données du combat, ni ne lui offrira la possibilité de reproduire plusieurs fois exactement la même action, tempérant l’efficacité potentielle découlant de la connaissance théorique des données du combat. Dans le même temps, il pourra néanmoins manipuler ces données, y compris l’incertitude, à son profit et innover dans la combinaison des éléments à sa disposition, augmentant ses chances de succès. Seule, la tactique ne sert à rien : c’est on l’a dit au niveau opératif que l’action tactique prend sens. Dans un contexte où le niveau opératif est nié, ce ne sont pas tant les facteurs matériels qui dominent que l’incertitude fondamentale, qui transforme la guerre en quelque chose ressemblant au jeu de carte de la bataille : aléatoire et meurtirer. En revanche, l’action tactique est absolument indispensable à la victoire dont elle constitue l’indispensable matière première.

Entre les deux sphères, l’art de la guerre est lié par une double relation verticale. Du haut vers le bas, il s’agit d’une relation de sens, la sphère supérieure donnant sens à l’action de la sphère inférieurs. Dans le sens inverse, la sphère des opérations donne les moyens nécessaires à la réalisation des objectifs de la stratégie. La relation entre les deux sphères et les quatre niveaux de l’art de la guerre peut être résumée par le schéma suivant (cliquez sur l’image pour l’agrandir) : Relations du stratégique au tactique

Notes

[1] On utilisera dans ce qui suit le terme de « Prince » pour désigner l’entité dirigeante de l’État, quelque soit sa forme ou sa nature. Cela pourra être un homme seul ayant tout pouvoir, un exécutif démocratique avec plus ou moins de droit de regard du parlement, un collège ou une assemblée régnante, etc.

[2] Le terme « opérationnel », fréquemment employé à la place d’opératif par transcription de l’anglais operational ne sera jamais employé ici dans ce sens, afin principalement d’éviter toute confusion entre le niveau opératif et l’art opératif d’un côté, et ce qui est relatif aux opérations militaires de l’autre. La « sphère des opérations » se réfère à ce dernier sens.

[3] Contrairement à une définition courante, le niveau opératif ne correspond pas nécessairement à l’échelon du théâtre d’opérations au sens strictement géographique de ce terme. La définition présentée ici n’est pas nécessairement géographiquement contrainte. En fait, le niveau de commandement opératif est déterminé par l’objectif stratégique poursuivi, et non directement par la géographie. L’établissement d’un lien formel opératif/théâtre d’opérations relève à la fois d’un contresens sémantique (la confusion opératif/opérations) et conceptuel, dans la mesure où la prégnance de la géographie de cette manière est un collage sur le niveau opératif de l’importance de celle-ci pour le niveau tactique. Le lien entre niveau opératif et géographie existe ; il n’est cependant pas linéaire mais lié au sens donné à l’espace, autrement dit à l’expression spatiale de l’objectif stratégique. Il est donc abusif de lier systématiquement opératif et échelon du théâtre, sauf à cesser de considérer cet échelon comme une subdivision géographique de l’espace mais bien, en revenant au sens primitif de l’expression, à l’espace dans lequel se déroule l’opération (entendue ici comme « unité de temps et lieu opérative »).