Le renouveau de la réflexion doctrinale, clé de la réforme militaire russe

Ce billet est publié simultanément sur le site de l’Alliance Géostratégique

Si la guerre russo-géorgienne de l’été 2008 a montré que l’armée Russe, loin d’être moribonde, savait encore faire la guerre, elle a également mise en lumière les lacunes de celle-ci dans la conduite d’opérations modernes. Bien que doublement victorieuses dans le Caucase – en Tchétchénie et en Ossétie/Abkhazie – les forces armées de la Fédération de Russie ont dû lancer un ambitieux programme de réformes pour transformer un appareil militaire qui, dans ses structures et son matériel, n’a pas évolué significativement depuis la chute de l’URSS. Médias comme analystes se sont pour l’heure essentiellement préoccupés des aspects matériels et structurels (nouveaux matériels, particulièrement navals et aériens, passage à une structure basée sur des brigades, réduction du corps des officiers et professionnalisation partielle), et ont négligé le domaine doctrinal et intellectuel. Ce techno-centrage des analyses sur les forces armées russes est dommageable à une compréhension complète des réformes qui s’engagent, et qui ne devraient pas s’achever avant une dizaine d’années au moins. Si la réforme actuelle semble se concentrer sur l’acquisition de matériels récents et le dégagement de marges de manœuvre budgétaires, il ne faut sans doute voir là que la volonté des décideurs russes de parer au plus pressé et de permettre de retrouver les capacités nécessaires au développement serein d’un modèle d’armée adapté au rôle stratégique que souhaite jouer la Russie au XXIème siècle. Car, si une nouvelle doctrine stratégique russe est parue il y a de cela seulement quelques jours (on se réfèrera à ce sujet au billet de Ice Zebra Station, également disponible sur le site de l’Alliance Géostratégique) sa déclinaison en doctrine militaire n’a pas encore été effectuée, et constituera une étape essentielle dans le renouveau de la puissance militaire russe. En effet, historiquement chaque réforme des forces armées depuis la chute des Tsars s’est accompagnée d’importantes réflexions doctrinales, le matériel n’étant considéré que comme l’une des expressions de cette doctrine. A la lumière des transformations doctrinales de l’ère soviétique dont l’armée russe actuelle reste l’héritière, il est donc pertinent de reconstituer le processus selon lequel s’effectuent depuis les années 1930 les réformes militaires en Russie, de comparer ce processus avec celui qu’il est aujourd’hui possible d’observer, et d’en tirer des pistes d’évolution possibles.

La doctrine russe dans son contexte : l’héritage soviétique

Il n’est pas exagéré de dire que c’est d’URSS que sont venues la plupart des innovations majeures de l’art de la guerre au XXème siècle. Les théoriciens soviétiques, en adoptant les premiers une approche systémique des questions militaires, ont considérablement transformé à la fois la compréhension et la pratique des opérations militaires. Cette approche systémique, qui a trouvé son expression dans le développement, dès les années 1930, d’une pensée opérative avancée, a permis aux soviétiques d’être conceptuellement à l’avant-garde des évolutions de la guerre jusqu’à la chute de l’URSS. Des noms comme Toukhatchevski, Triandafillov, Varfolomeev (principaux théoriciens de l’art opératif et des « opérations dans la profondeur » dans les années 1930), Ogarkov (concepteur du fameux « groupe de manœuvre opératif » – GMO et du concept de « révolution technico-militaire », ancêtre conceptuel de la RMA américaine), Gorshkov (architecte de la marine soviétique de haute mer) ont marqué la pensée militaire mondiale. Cet héritage conceptuel constitue encore aujourd’hui le fondement de la pensée militaire russe, et induit dans l’appréhension par les Russes des questions militaires des spécificités, qu’il importe de connaître. Parmi les éléments clés de l’approche russe, l’approche systémique joue un rôle particulier, qu’il convient de comprendre. Depuis le développement de l’art opératif dans les années 1930, les penseurs militaires soviétiques puis russes sont dotés d’un bagage conceptuel qui considère les opérations militaires comme l’affrontement de deux systèmes, par opposition à une approche centrée sur les moyens (techniques, tactiques, humains, etc.). Cette approche systémique, longtemps restée unique et encore aujourd’hui largement ignorée dans les armés « occidentales »[1], est au cœur de la conception soviétique, puis russe de la guerre. De nombreux concepts développés par les soviétiques ne peuvent être compris que dans le cadre d’une approche systémique. On citera, parmi les plus significatifs :

  • La notion de révolution technico-militaire. Développé par Ogarkov en 1984 dans un article, puis étoffé ensuite, ce concept postule une évolution des systèmes militaires marquée par l’irruption de nouvelles conditions, techniques en particulier mais pas uniquement, imposant la transformation du dit système pour permettre à celui-ci de rester pertinent et in fine de survivre. Ce concept est à l’origine de la notion américaine de RMA (Revolution in Military Affairs, Révolution dans les affaires militaires), qui s’en distingue néanmoins par son caractère techno-centré excessif et pour cette raison sa restriction conceptuelle progressive, mais de plus en plus marquée, aux niveaux tactiques les plus bas.
  • La place réservée à la technologie. La dimension technique et technologique des affaires militaires est parfaitement comprise par la pensée militaire soviétique/russe. La place réservée à l’objet technique par la doctrine soviétique/russe est néanmoins très éloignée de la position dominante qui peut être conférée à l’objet dans la pensée américaine[2]. Dans la pensée russe, la conception technique arrive en dernier lieu, et l’objet est conçu comme étant strictement au service de la doctrine. C’est la signification de l’affection d’un Gorshkov pour la phrase « le mieux est l’ennemi du bien », l’une des raisons de la relative « rusticité » des matériels soviétiques, ainsi que l’explication des divergences de conception entre matériels russes et occidentaux : on citera le cas des chars, les russes étant conçus pour la manœuvre opérative tandis que ceux des occidentaux sont conçus en premier lieu selon des impératifs tactiques.

Malgré la chute du régime soviétique, les concepts développés en URSS constituent toujours le fondement doctrinal des forces armées russes, et représentent l’expression d’une pensée militaire originale, loin des clichés sur l’Armée Rouge encore trop présents en Europe et aux États-Unis. Il est essentiel de bien connaître cet héritage pour comprendre la filiation des conceptions de l’art de la guerre par les russes et, in fine anticiper les évolutions possibles des armées russes. L’observation du processus de réforme doctrinal soviétique depuis les années 1930 peut donner une idée de la manière dont les réformes en cours vont évoluer au cours des prochaines années.

La Transformation à la russe : le processus des réformes militaires

Depuis les années 1930 et le développement de la doctrine des opérations en profondeur au sein de l’Armée Rouge, les réformes militaires se déroulent sensiblement de la même manière, et ce quel que soit l’armée concernée (armée, aviation, marine). La première étape est la définition, par l’échelon politique, d’une doctrine stratégique. C’est chose faite depuis quelques jours avec la parution de la doctrine de sécurité russe en gestation depuis 2004. La seconde étape est la formulation d’une doctrine opérative, qui traduit en termes d’emploi des forces la doctrine stratégique. Parallèlement, l’analyse de l’évolution technico-tactique donne lieu à des évolutions en termes de matériel et d’organisation des forces. La transformation de l’Armée Rouge de force d’infanterie peu formée en armée mécanisée techniquement avancée au cours des années 1930, puis le renouveau de ce processus (interrompu et inversé par les purges de la fin des années 1930) en pleine guerre germano-soviétique, l’adaptation de l’Armée Rouge à la guerre nucléaire dans les années 1960, le renouveau des opérations conventionnelles dans la décennie suivante, les modalités du développement d’une marine de haute mer à partir des années 1960 jusque dans les années 1980 suivent à chaque fois ce processus. Pour ne prendre que quelques exemples :

  • L’adaptation de l’Armée Rouge à la guerre nucléaire dans les années 1960 correspond à l’expression par N. Khrouchtchev d’une doctrine stratégique préconisant l’emploi d’armes nucléaires dans le cadre d’une posture offensive vis à vis de l’Europe de l’Est. Cette doctrine stratégique est traduite dans une doctrine opérative reposant sur l’emploi de grandes masses blindées (plus susceptibles de résister aux radiations) opérant dans la foulée de frappes nucléaires de théâtre. La traduction tactique de cette vision est une emphase marquée sur les divisions de chars au détriment des unités de fusiliers motorisés (infanterie motorisée/mécanisée). A l’inverse, dans les années 1970-1980 le retour de l’option conventionnelle conduit à une réadaptation de la bataille dans la profondeur des années 1930 aux conditions des années 1980. Sur le plan opératif, le développement du Groupe de Manœuvre Opératif (GMO) exprime le retour d’une bataille conventionnelle dans la profondeur des dispositifs adverses visant à prendre de vitesse le processus de ciblage nucléaire « du champ de bataille ». Sur le plan tactique, l’équilibre chars/infanterie brisé au profit du premier est rétabli, le développement de nouvelles tactiques de combat conventionnel en ambiance nucléaire aboutit au renouveau de l’importance du détachement avancé de niveau bataillon – destiné à opérer en imbrication avec l’adversaire pour priver celui-ci de la possibilité de lancer des frappes nucléaires tactiques – et un outil technique particulier, le BMP, premier véritable véhicule de combat d’infanterie polyvalent de l’histoire – est développé pour répondre aux conditions particulières des opérations blindées dans la profondeur.
  • Le développement par les soviétiques d’une marine de haute mer répond à la volonté stratégique de disposer d’un instrument apte à disputer aux États-Unis la maîtrise des mers, dont l’importance est mise en évidence par la crise de Cuba et le potentiel nucléaire des groupes aéronavals américains. Il se traduit par le développement progressif d’une doctrine opérative (adaptée aux conditions particulières des opérations navales) fondée sur les opérations conjointes de groupement aériens (bombardiers à longue distance), de surface et sous-marins appuyés sur un réseau de moyens de reconnaissance sous-marins, aériens et spatiaux. Au plan tactique, des moyens destinés spécifiquement à détruire des capacités clés du système naval américain, en premier lieu duquel les porte-avions, sont développés (croiseurs de classe Kirov, sous-marins nucléaires de classe Oscar, etc.) et des tactiques de saturation des défenses mises au point.

Ces deux exemples illustrent le déroulement logique des réformes militaires en URSS et permettent de mieux cerner les modalités de l’approche russe de la modernisation des forces armées, qui laisse une place centrale à la réflexion doctrinale.

La réforme en cours et celle à venir

Au vu de ce qui précède, force est de constater que la réforme en cours semble commencer par le niveau tactique, en mettant notamment un accent marqué sur la modernisation des matériels et les facteurs budgétaires. Ce qui peut sembler une rupture avec les pratiques habituelles, et un rapprochement avec les pratiques occidentales doit néanmoins être relativisé. D’abord parce que la réforme actuelle est atypique de par les conditions dans lesquelles elle se déroule : la chute de l’URSS et les années de présidence de B. Eltsine, d’une part, la guerre en Tchétchénie d’autre part ont créé, au sein et en dehors de l’institution militaire, un chaos tel que l’état de l’armée russe aujourd’hui nécessite une thérapie d’urgence avant qu’il soit possible d’envisager une réforme plus réfléchie : la priorité mise sur la formation des hommes et le renouvellement des matériels répond à une nécessité immédiate, alors qu’un renouveau conceptuel répond à des besoins plus lointain. Les choix effectués ne doivent donc pas être perçus comme une « occidentalisation » de l’appareil militaire, mais comme un processus de rattrapage de deux décennies de laissez-aller humain (en termes de formation, de discipline et de préparation opérationnelle) et matériel (arrêt quasi-complet des acquisitions, mauvais entretien et obsolescence des matériels). Ensuite, la réflexion doctrinale n’a pas cessé au sein de l’appareil de défense russe après 1991. Les leçons successives de la guerre du Golfe de 1991, des frappes de l’OTAN sur la Serbie en 1999, des opérations en Irak et en Afghanistan ont été tirées, de même que les opérations de Tchétchénie et de Géorgie ont fait et font l’objet d’analyses. L’existence d’articles russes traitant du développement des brigades Stryker par les américains, par exemple, témoigne de la poursuite des études militaires en Russie. L’impossibilité de tester les concepts éventuellement développés, faute de moyens, ne doit pas faire croire à un néant intellectuel. La récente production de matériels nouveaux, destinés aux troupes aéroportées (prototype de char léger 2S25 Sprut, par exemple), le développement de concepts aériens extrêmement évolués destinés à contrer des campagnes aériennes e type Serbie/Kosovo en 1999 démontrent la poursuite d’une réflexion doctrinale originale et ressemblant à tout sauf à la copie servile du modèle américain/otanien dominant. Il est donc probable que la réforme en cours s’appuie sur les travaux poursuivis au sein des armées russes depuis la chute de l’URSS, et qu’il ne s’agit de toute manière que d’une étape intermédiaire avant qu’une modernisation de plus grande ampleur puisse être engagée, celle-ci nécessitant que les armées russes disposent du potentiel humain et matériel suffisant dans l’intervalle pour assurer la sécurité du pays. L’hypothèse d’une nature intérimaire de la réforme militaire en cours semble renforcée par le fait que les matériels commandés (char T-90, chasseur Su-35, bombardier léger Su-32, etc.) ne représentent qu’une mise à niveau de l’équipement aux standards mondiaux. L’absence de commande officielle pour l’heure de matériels annoncés comme réellement nouveaux, comme le chasseur PAK-FA destiné à concurrencer le F/A-22 américain (et qui devrait effectuer son premier vol cette année) laisse à penser que la Russie ne souhaite pas s’engager dans une politique techno-centrée. Les priorités immédiates de modernisation remplies, il faut s’attendre à voir renaître un débat doctrinal intense en Russie, qui sera la véritable clé de l’adaptation pleine et entière des forces armées russes aux conflits futurs. Étant donné la très grande qualité des débats doctrinaux soviétiques et l’importance des avancées conceptuelles qui en sont sorties, ce processus devra être examiné avec attention. Car c’est dans ce domaine, plus que dans le développement de matériels concurrents, que se situe la véritable autonomie stratégique par rapport à l’imposition d’un modèle américain d’autant plus dominant qu’il n’a depuis la guerre froide pu faire l’objet d’aucune comparaison.

Notes

[1] En dépit des travaux des théoriciens américains – Boyd, Lind, Warden, Starry, etc. – ou britanniques – Canby, Simpkin – des années 1980, qui tous sous l’effet de l’étude des théories soviétiques avaient adopté une approche systémique, les armées européennes ont globalement négligé cette approche, se contentant bien souvent d’adopter – sans les comprendre nécessairement – les concepts issus de l’AirLand Battle américaine, produit de la réflexion des théoriciens précités. L’armée américaine depuis la fin des années 1990 semble de même s’être engagée dans un processus de recul conceptuel, les concepts avancés de manœuvre développés dans les années 1980 « rétro-évoluant » à partir de 1993 vers une approche techno-centrée d’attrition tactique (concept AirLand Battle – Future). Les évolutions actuelles, particulièrement autour de la contre-insurrection, semblent entériner le recul conceptuel des années 1990. Seul semble-t-il le Marine Corps reste pétri de l’approche systémique et préserve l’héritage conceptuel des années 1980.

[2] On lira avec profit à ce sujet les travaux de Joseph Henrotin, particulièrement son ouvrage  »La technologie militaire en question, le cas américain ».