L’altérité comme condition première d’une réflexion stratégique autonome

Le numéro 33 de la revue Héraclès du Centre de Doctrine et d’Emploi des Forces (CDEF) de l’armée de terre offre en ouverture un article du général Lecerf, qui dirige le Commandement des Forces Terrestres. Simplement intitulé « Le combat terrestre », cet article se veut un point de départ pour une réflexion de fond sur les engagements actuels et futurs de l’armée de terre française. Il propose neuf « pistes » destinées à lancer le débat.
À la lecture de ces pistes, il est difficile de ne pas se sentir gêné. Au travers de ce texte transparaît en effet l’un des problèmes majeurs du débat stratégique qui est – et c’est là une excellente chose – en train de prendre son essor en France, au sein et en dehors des armées. Ce problème, cet écueil, est l’alignement presque inconscient de ce débat sur celui qui, depuis 2001, s’est développé outre-Atlantique. Lorsqu’on lit les pistes de l’article d’Héraclès, et particulièrement les pistes 3, 4, et 5, il est frappant de trouver des assertions qui pourraient être copiées/collées d’un document américain. La notion d’inter-agences, par exemple, est une traduction littérale de l’anglais (interagency) mais ne correspond pas à la réalité française – il serait sans doute plus juste de dire inter-administrations. L’ensemble de la piste numéro 5 pourrait être de même tiré directement d’un document américain, et correspond à une lecture donnée du monde de demain. En adoptant des expressions créées aux États-Unis, en adhérant à des modèles qui sont ceux de la vision stratégique américaine, cet article est significatif de l’état de la réflexion stratégique en France et en Europe, qui est victime d’une attaque saturante de la part de la production de pensée stratégique américaine. Dit autrement, le débat stratégique français ressemble de plus en plus à une nuance du débat américain, et non à une réflexion indépendante qui témoignerait d’une véritable autonomie de pensée.
Ce qui est gênant ici n’est pas de lire la production américaine, bien au contraire. La qualité et la variété des publications, la liberté de ton de la sphère stratégique américaine doivent être prises en exemple en France, et il est sain de lire ce qui est produit à l’étranger. Mais il est nécessaire de le faire en n’oubliant jamais que le débat stratégique US, et ses conclusions aussi pertinentes soient-elles, reflètent la vision stratégique d’un pays certes allié, mais étranger, dont les intérêts et la vision du monde ne coïncident pas nécessairement avec la nôtre. En employant des concepts que nous n’avons pas nous-mêmes développés, que nous ne nous sommes pas appropriés, le risque est grand de perdre de vue cette altérité fondamentale, indispensable au maintien d’une pensée stratégique française indépendante. Dire « je pense » et enchaîner sur une parole étrangère peut aisément conduire à faire perdre l’indépendance de sa pensée. Depuis de nombreuses années déjà, le débat stratégique américain est façonné autour de « modèles de guerre » concurrents, les uns remplaçant les autres. Cette structure est largement narrative, c’est-à-dire que chaque modèle est avant tout un récit, qui réarrange les éléments factuels de l’environnement stratégique – nouveaux armements, nouvelles tactiques, nature et actions des acteurs mondiaux, etc. – en un tout cohérent puisque sous-tendu par une vision stratégique dont le modèle est en quelque sorte le manifeste. C’est la vision stratégique qu’il promeut, le fameux « paradigme » qu’il s’agit de changer, qui constitue la raison d’être d’un modèle de guerre. Il n’y à là rien de choquant en soi, cela prouve simplement la nature éminemment politique de tout débat stratégique.
Adopter un modèle, c’est adhérer à la vision politique qu’il sous-tend. Autrement dit, c’est soutenir une politique. En adoptant les modèles de guerre américains, en reprenant des termes et des concepts – « inter-agences », « guerres hybrides », etc. – développés dans un cadre spécifique, la communauté stratégique française prend le risque de perdre son altérité, et de ne devenir qu’une succursale des think-tanks de l’intérieur de la beltway de Washington DC. Ce n’est pas de cette manière que la France pourra demain faire entendre une voix qui lui soit propre, ni sera en mesure de saisir les opportunités que le futur offre. Il ne s’agit pas de tout rejeter en bloc, ni de s’isoler dans une autarcie superbe. Par sa seule masse, la pensée stratégique américaine n’est pas contournable. Mais tout en s’en nourrissant, il ne faut rien prendre pour argent comptant, et surtout ne jamais oublier que nous ne sommes pas Américains, mais Français, et que bien que nous partagions la même planète, nous ne vivons pas dans le même monde. Autrement dit, que nos représentations et nos intérêts ne sont pas identiques, bien qu’ils puissent ponctuellement coïncider. La force de la France en Europe a toujours été cette capacité à suivre sa propre voie – et à faire entendre une voix différente – , à ne jamais oublier qu’elle était autre. C’est là l’héritage le plus essentiel du général De Gaulle. C’est aussi notre plus grande force en comparaison d’États – tous les États européens en fait – qui sont désormais incapables d’une pensée autonome. La puissance stratégique demain n’ira pas aux plus grands budgets, ni aux armements les plus sophistiqués. Ce ne sont là que des moyens. La puissance sera l’apanage de ceux qui auront su se définir comme dotés d’une identité propre, non pas figée ou fermée – au contraire – mais apte à évoluer en permanence sans se perdre. L’altérité, première étape d’une réflexion stratégique autonome, est aussi la condition première d’une puissance véritable. Il convient de ne pas l’oublier.