Tunisie, le premier imprévu stratégique de 2011 (+MAJ)

Après un mois de manifestations, les Tunisiens viennent donc de renverser le président Ben Ali, qui a quitté le pays aujourd’hui. Ne connaissant pas la Tunisie, je ne me hasarderai pas à faire des projections, mais quelques points me semblent intéressants à souligner :
Après des manifestations en Iran soutenues par l’ensemble des pays européens et les États-Unis, et qui en définitive n’ont pas fait vaciller le régime iranien, tout au plus tressaillir, l’absence de soutien affiché de la part de ces mêmes États aux opposants au président Ben Ali ne semble pas avoir été un handicap. Il est possible d’en tirer deux conclusions. D’une part, le soutien « occidental » est toujours sélectif. Cette sélectivité obère toute diplomatie publique de long terme fondée sur des valeurs défendues au mieux au cas par cas, et encore seulement lorsque les exigences d’une « realpolitik » ou plus exactement d’une politique présentée comme réaliste (ce qui n’est pas, et de loin, la même chose) ne s’y opposent pas. D’autre part, et il s’agit sans doute là d’un corollaire à la première remarque, le soutien des pays dits occidentaux ne semble pas avoir ici été nécessaire. Il peut même représenter, dans un contexte ou le patriotisme (sous plusieurs formes) est ailleurs qu’en Europe une notion politique en plein essor, un handicap, en transformant en « agent de puissance étrangères » ceux qui en bénéficient. Le serpent, ici, se mord la queue puisque le fait de soutenir un mouvement est désormais à double tranchant : est-ce la défense de valeurs, du calcul, cela va-t-il aider ou handicaper ceux qui sont ainsi « soutenus » ? Il semble urgent de réfléchir à la diplomatie publique comme autre chose que de la simple production de discours.
Le plus intéressant, ici, est néanmoins de voir qu’un mouvement populaire à réussi à renverser un régime autoritaire « réputé » pour son haut degré de contrôle sur la population. Une tendance de fond depuis la fin du XVIIIe siècle se voit ainsi confirmée : sur le long terme, l’initiative stratégique finit toujours par basculer dans le camp du changement, que celui-ci soit de nature révolutionnaire au sens où nous l’entendons (c’est à dire tel que la tradition libérale à voulu définir ce terme) ou d’une autre manière : ainsi le communisme a-t-il progressé tant que les pays le pratiquant présentaient le visage du changement, et non celui de la répression; les mouvements s’en réclamant dans le monde se sont alors sclérosés. De même les Taliban progressent-ils aujourd’hui parce que leur programme politique, bien que réactionnaire à nos yeux, est « révolutionnaire » vis à vis de la structure traditionnelle (tribale en particulier) de l’Afghanistan : dans ce dernier cas la révolution est sociale et religieuse, bien que n’étant ni démocratique, ni libérale.
Quelle que soit l’évolution de la situation de la Tunisie et de son régime, ces quelques éléments sont à méditer, alors que vient de se produire le premier imprévu stratégique de 2011 (le concept de « surprise stratégique » n’étant pas, il me semble, pertinent ici et discutable au demeurant; ce concept fera d’ailleurs l’objet de ma prochaine chronique dans la revue DSI, à paraitre début février).

Mise à jour : sur son blog, JGP relaie ce billet en y ajoutant très justement ses réserves sur l’importance de la « mobilisation numérique », des réserves que je partage. Des outils tels que Twitter donnent aux mouvements contestataires un avantage tactique, en accroissant la rapidité de leur mobilisation et en diminuant leur temps de réaction. Pour parler en termes de cycle de Boyd, ces outils leur permettent de « compresser leur boucle OODA ». Ils ne remplacent pas les moyens traditionnels de pression, de mobilisation et d’action, ils les complètent et peuvent en améliorer l’efficacité à condition d’être bien utilisés. Autrement dit, il s’agit de raison garder et de cesser de crier à la révolution technologique à chaque nouvel outil.