Guerre au sein des populations ?

Guerre au sein des populations ?

Cette seconde chronique, publiée dans DSI n°52 en octobre 2009, n’a pas fondamentalement vieilli dans son propos. Le cœur de l’argument, c’est-à-dire l’impossibilité de distinguer corps politique et corps social dans le rapport avec une « population », un peuple, et le danger d’une pensée stratégique dogmatique, demeure d’actualité. L’incapacité à penser la politique autrement que comme une prescription morale (« la responsabilité de protéger », par exemple) et la guerre autrement que comme une série d’actions techniciennes (tactique, etc.) expliquent probablement l’échec en cours en Afghanistan et le retour à des approches encore plus fondamentalement techniques (frappes aéronavales, raids d’opérations spéciales) pour tenter de peser sur des situations politiques de moins en moins comprises. Leur efficacité à moyen terme ne sera pas meilleure que celle de la « guerre parmi les populations ».

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Depuis qu’elle est apparue sous la plume de l’ancien général britannique sir Rupert Smith (Rupert Smith, The Utility of Force. An Art of War for the Modern World, Allen Lane, Londres, 2005), la « guerre au sein des populations » – War amongst the people en V.O. – est devenue une expression à la mode. Reprise aussi bien par des journalistes et des analystes que par les armées elles-mêmes, elle figure ainsi entre autres dans le manuel FT-01 publié en 2007 par le Centre de Doctrine et d’Emploi des Forces de l’armée de terre française. Selon ce concept, l’ère de la « guerre industrielle interétatique » – caractéristique du XXe siècle, et dont la seconde guerre mondiale serait l’apothéose – est désormais révolue, et les conflits futurs seront des guerres au sein des populations, dans lesquelles la force armée ne sera plus décisive mais devra simplement créer les conditions du succès politique, en suscitant l’adhésion de la population du pays où se déroule « l’intervention » au projet politique défendu. Selon Smith, là où dans l’ancien modèle l’armée adverse et sa destruction étaient le centre de gravité stratégique, le nouveau schwerpunkt serait désormais la population.
Pour qui observe les conflits qui se sont déroulés depuis la fin de la guerre froide, l’idée peut sembler séduisante. Elle l’est d’autant plus pour des armées comme l’armée britannique ou française, dont elle flatte le passé colonial tout en atténuant le complexe d’infériorité existant envers la « grande sœur » américaine depuis 1945. Pourtant, cette théorie est fondée sur une analyse discutable à la fois du point de vue de l’Histoire militaire et de celui de la stratégie, et elle recouvre des phénomènes différents. Projetant des représentations tout autant qu’elle expose des réalités, elle pourrait bien en l’état s’avérer dangereuse. C’est qu’il y a dans la guerre au sein des populations deux dimensions fondamentalement différentes, qu’il importe de bien distinguer.

Marine_Helmand

La première recouvre les interactions entre une armée et la population civile qui l’entoure. Parce que la guerre est un phénomène politique, et parce qu’une force armée – régulière ou non – est au service d’une autorité politique dont l’objectif est de contrôler un espace géographique – physique et humain –, ces interactions ont lieu depuis que la guerre existe. Des innombrables tâches administratives des légions romaines, dans un empire en déficit constant de fonctionnaires, aux Provincial Reconstruction Teams opérant dans l’Afghanistan d’aujourd’hui, des troupes levant des contributions sur les villages de Flandre au XVIIe siècle aux sinistres einsatzgruppen nazis, des unités militaires ont constamment opéré « au sein des populations », pour le meilleur et pour le pire. Symétriquement, les populations ont toujours été actrices des conflits, des peuples en armes de l’Antiquité à la Résistance en France pendant la seconde guerre mondiale, en passant par l’Espagne et le Tyrol napoléoniens ou les révoltes paysannes moyenâgeuses.
Bien au-delà de l’expérience coloniale, les armées ont donc toujours opéré au sein des populations, y compris dans le cadre de conflits dits conventionnels. De ce point de vue, opposer un modèle de guerre industrielle à celui de la guerre au sein des populations relève de la sur-simplification. La différence entre les deux types de guerre n’existe, en fait, que dans l’esprit d’institutions militaires dont l’horizon s’est trop longtemps limité au seul combat.
La seconde dimension ne se situe plus sur le plan historique, mais stratégique, et dans une certaine mesure éthique. La guerre parmi les populations s’inscrit en effet dans la continuité d’un courant de la pensée militaire que l’on pourrait qualifier de « colonial », à la suite de penseurs comme Gallieni, Lyautey, Lawrence, Galula, Trinquier, etc., qui sont d’ailleurs aujourd’hui redevenus des références. S’il est indéniable que du point de vue opérationnel ce sont ces penseurs qui, par nécessité, ont pensé plus et mieux que d’autres la question de l’interaction entre la force armée et les populations, ceux-ci font de la population un corps politiquement inanimé – Il est significatif que la traduction française de people ne soit pas « peuple », terme politique, mais « population », terme social -, balloté entre les arguments politiques des deux camps mais sans volonté propre.
Or la plupart des guerres civiles – du type de l’ex-Yougoslavie – et des insurrections – comme en Afghanistan – n’ont pas deux camps, la force amie et un adversaire, mais une multitude d’acteurs aux motivations variées. Les membres de ces entités ne sont pas extérieurs à, mais font partie de la population, au moins pour partie. La « population » n’existe donc pas dans la forme générique, simpliste, qui est la sienne dans le modèle de guerre parmi les populations. L’inspiration coloniale, ancrée dans une vision réifiée et « romantique » – pour ne pas dire ingénue – de populations réduites parfois à des images d’Épinal, cadre assez mal avec la réalité de systèmes d’individus aux loyautés multiples et aux aspirations complexes et variées. La population non seulement n’a pas l’unité de façade que l’on voudrait lui donner, mais n’est pas dissociable de « l’adversaire ». Au contraire, celui-ci ne se contente pas de se dissimuler dans la population mais en fait partie intégrante.
On touche ici aux limites du modèle. Celles-ci sont semblables aux carences des théories coloniales, en dépit des différences de finalités. Solidement ancré dans une approche morale des relations internationales, proche du libéralisme idéaliste post-Wilsonien, le modèle de guerre au sein des populations s’inscrit dans une approche universaliste qui cadre assez mal avec la réalité des perceptions des peuples auxquels sont confrontées au quotidien les armées des Nations dites occidentales. Un droit moral international remplace la mission civilisatrice de l’Europe, mais le procédé mental est le même.
Suivre ce schéma, comme le fait – en dépit de la finesse de ses analyses – sir Smith, c’est s’engager dans une impasse. Un occupant, même bien intentionné, est rarement populaire. Mais un occupant venu persuader – et persuadé – de la supériorité de sa morale, transportant dans ses bagages un droit étranger, ne sera jamais perçu autrement que comme un envahisseur. « Personne n’aime les missionnaires armés », disait Robespierre.
Car le problème, en fait, est toujours le même. Si l’on considère que les populations – les peuples – sont composées d’individus dotés d’un libre arbitre et d’une conscience politique (et faire autrement serait à la fois méprisant et hypocrite), alors la question n’est-elle pas non de les convaincre de la supériorité de notre cause, mais d’écouter leur volonté ? Non de leur imposer notre bienveillance et de se décréter protecteurs, mais d’attendre leur demande ? Le cas irakien, que ce soit au Kurdistan, dans le cadre du « Réveil d’Anbar » (Anbar Awakening), ou à travers la politique actuellement poursuivie par le premier ministre Nouri al-Maliki, semble ne pas favoriser la guerre au sein des populations, mais au contraire plaider pour une guerre au sein des peuples, aux implications très différentes.
Car au cœur de la guerre au sein des populations se cache un paradoxe. Sauf à estimer qu’il est de notre devoir de transformer la planète en espace de démocratie libérale – voie dans laquelle nos propres peuples ne nous suivront heureusement pas –, il convient de répondre rapidement à la question de la finalité stratégique des interventions. Les guerres au sein des populations ne sont des guerres qui nous sont imposées que lorsqu’elles se déroulent sur le sol national. Si développer des méthodes adaptées aux opérations contemporaines est indispensable, la guerre – au sein des populations ou non – n’est que la poursuite de la politique par d’autres moyens. Elle ne peut en aucun cas en être le substitut.

Illustration : Un Marine sur un marché dans la province du Helmand, en Afghanistan. Photo US Navy.