Rattrapage technologique : vers des scénarios à la japonaise ?

Rattrapage technologique : vers des scénarios à la japonaise ?

Trois ans après sa parution dans DSI n°53, en novembre 2009, je reproduis une chronique dont l’actualité récente incite à dire que celle-ci n’a pas fondamentalement vieillie : le 23 novembre dernier, la Chine a effectué les premiers appontages et décollages depuis son premier porte-avions, le Liaoning, poursuivant sa montée en puissance dans ce domaine. Parallèlement, le pays est aujourd’hui le seul à développer en parallèle deux programmes d’avions de combat furtifs, les J-20 et J-31. Au-delà des matériels eux-même et de leurs performances estimées, mais aussi au-delà du certes emblématique exemple chinois, force est de constater que le rattrapage technologique et la diffusion de technologies avancées qui accompagne ce phénomène se poursuivent et s’amplifient un peu partout, y compris par la diffusion de moyens avancés vers des organisations non-étatiques. Faire reposer, comme le font la majeure partie des forces armées des nations dites occidentales, l’ensemble de leur supériorité militaire sur la technologie est donc bien une illusion dangereuse, surtout lorsqu’elle conduit, comme aujourd’hui en France, à une véritable atrophie de la réflexion en matière tant de stratégie que d’art militaire.« 

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Le 14 juillet 1853, quatre navires de l’US Navy entrent en baie d’Edo (aujourd’hui Tokyo). Le commodore Matthew C. Perry, qui commande l’escadre, a reçu pour mission de conduire le Bakufu(ce mot, qui signifie littéralement « gouvernement de la tente », désigne le gouvernement shôgunal) à signer un accord commercial. Devant l’échec des négociations, Perry décide d’une démonstration de force et fait tirer ses navires sur le port d’Edo. Presque entièrement fermé au monde depuis 1635, le Japon ne dispose d’aucun moyen de défense côtière moderne, pas plus que d’une marine. Face à l’armement des bâtiments américains, les défenseurs d’Edo ne disposent que de canons vieux de deux siècles, voire de canons en bois, et ne peuvent répliquer.
Quand, après avoir laissé un an aux Japonais pour accepter sa proposition, Perry revient en février 1854 à la tête d’une escadre deux fois plus imposante, les autorités shôgunales n’ont d’autre choix que de céder aux exigences américaines. Mais c’est un gouvernement moribond qui ratifie la convention de Kanagawa. Elle marque le début de l’ouverture du Japon à la modernité. Le choc de l’arrivée des « bateaux noirs » américains, et l’humiliation provoquée par le bombardement d’Edo, précipitent une évolution politique jusqu’ici figée par les shôguns Tokugawa. En 1868, à l’issue d’une guerre civile, la restauration Meiji met définitivement fin au shôgunat, rétablit l’autorité politique de l’empereur et fonde le Japon moderne. À l’opposé de la politique autarcique menée par les Tokugawa, l’empereur Meiji lance son pays dans une politique de modernisation accélérée, qui transforme en moins d’un demi-siècle le Japon – pays médiéval – en une grande puissance moderne.

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Du point de vue militaire, là où en 1853 le Japon ne disposait d’aucune arme moderne, l’armée et la marine impériales japonaises sont au tournant du XXe siècle parmi les plus modernes au monde. Cette remarquable modernisation – moins de 35 ans entre la restauration Meiji et la bataille de Tsushima – va permettre au Japon de remporter, d’abord contre la Chine en 1894-1895, puis surtout contre la Russie en 1904-1905, deux guerres qui vont le hisser au niveau des grandes puissances européennes. La flotte qui remporte en 1905 la bataille de Tsushima est aussi moderne que son adversaire russe. Trente-six ans plus tard, en 1941, l’aéronavale japonaise est la meilleure du monde et la marine impériale dispose même sur sa rivale américaine d’un léger avantage technologique dans des domaines comme les torpilles ou le combat de nuit. Si cet avantage va disparaître en 1943 face à l’effort de guerre américain, le rattrapage technologique réussi par les Japonais est remarquable.
Il s’avère d’autant plus remarquable qu’il est à l’époque unique en son genre. La majeure partie des pays du monde sont alors sous la domination coloniale des puissances européennes, ou comme la Chine sous leur influence, et sont donc incapables de mettre en œuvre une politique concertée de rattrapage technologique des puissances occidentales. Au-delà des spécificités socioculturelles du Japon, c’est bien en réussissant à échapper à la colonisation et en refusant de se soumettre à l’influence étrangère que ce pays a réussi à rattraper en si peu de temps l’Europe et les États-Unis. Bénéficiant depuis les Tokugawa d’un État central fort – dont l’empereur Meiji saura se servir – le Japon pourra rapidement mettre en œuvre son rattrapage technologique, mettant ainsi en évidence ce qui apparaît comme la donnée essentielle dans la conduite d’un tel processus : la volonté politique.
Aujourd’hui, de nombreux États semblent avoir une telle volonté, et entendent prendre rang avec les États-Unis, le Japon et les grands pays européens dans le concert des grandes puissances mondiales. Au plan militaire, cette détermination à faire sinon jeu égal, du moins à soutenir la comparaison avec les puissances dites occidentales, pousse de plus en plus d’États à emprunter le même chemin que le Japon. S’il est parfois jugé pertinent de douter de la crédibilité des outils militaires chinois ou indien, en réaction peut-être à l’exagération de la menace soviétique dans les années 1970-1980, ces puissances – et à leur suite d’autres comme le Brésil, l’Iran, la Corée du Sud entre autres – pourraient bien en réalité rééditer la performance japonaise. En effet, sauf à considérer des États non-occidentaux comme incapables d’atteindre un niveau de maîtrise technologique équivalent – ce qui, dans le cas du Japon, s’est avéré une erreur grossière – rien n’empêche plus ces nations d’atteindre un niveau comparable à celui des puissances occidentales. Les efforts déployés par de nombreux États, en particulier en termes de transfert de technologie et de développement d’industries de défense locales, laissent peu de doutes quand à la réalité du processus enclenché.
Il serait certes dangereux de verser dans l’excès inverse, et d’affirmer que les conflits futurs verront les armées occidentales irrémédiablement surclassées. Une telle situation est très improbable, et supposerait un abandon volontaire par celles-ci du leadership technologique qui a peu de chance de se produire. Mais il semble inévitable à terme de voir restreinte la supériorité technologique occidentale à un niveau où celle-ci ne sera plus stratégiquement déterminante. La combinaison de technologies suffisamment avancées et de méthodes de contournement dissymétriques et/ou asymétriques, telles celles mises en œuvre aujourd’hui par la Chine ou l’Iran, constitue bien une menace sérieuse susceptible sinon de conduire à des défaites, au moins d’éloigner définitivement la perspective de victoires rapides et décisives y compris dans un conflit « conventionnel ». Ainsi, l’effet produit par l’exportation éventuelle de systèmes de défense sol-air S-300 à l’Iran par la Russie montre l’importance stratégique d’un rattrapage technologique même sectoriel.
L’affirmation par des États de plus en plus nombreux de leur volonté de puissance – et simultanément leurs efforts pour empêcher toute ingérence étrangère, résultat de près de vingt ans d’interventions militaires occidentales – rend presque inévitable à terme un rattrapage technologique. La combinaison d’une pression budgétaire de plus en plus importante, dans un contexte de croissance économique atone, et d’engagements épuisants pour les forces, à l’instar des conflits irakien et afghan, risque de favoriser ce rattrapage en conduisant les armées occidentales à des choix cornéliens : d’une part diminuer volontairement leur niveau technologique au profit d’un accroissement de leur masse, ce qui mettrait en danger leur supériorité dans ce domaine plus rapidement ; d’autre part, préserver leur avance technologique au détriment de leurs capacités opérationnelles, ce qui en ferait des « armées à un coup », inaptes à des engagements d’ampleur dans la durée. Résoudre cette contradiction impose sans doute de changer d’approche. Une approche synergistique entre technologie et art de la guerre, dans une logique d’ensemble systémique, offrirait sans doute la meilleure perspective de préservation durable d’un avantage militaire qui ne pourra plus reposer sur la seule maîtrise technologique.

Illustration : Un appareil de combat embarqué J-15 décolle du porte-avions Liaoning, premier navire de ce type en service dans la marine de la République populaire de Chine, le 23 novembre 2012. (c) Xinhua