Repenser l'attrition

Repenser l’attrition

Peu de choses à ajouter à cette chronique, parue en décembre 2009 dans le n°54 de DSI, si ce n’est qu’en dépit de l’expérience de la dernière décennie, la difficulté à penser l’attrition demeure toujours aussi marquée dans des armées que la fin de leurs engagements contre-insurrectionnels incitent à revenir au mirage d’une approche fondée seulement sur la « manoeuvre ». Celle-ci, réifiée sans cependant être réellement pensée et convenablement définie, est en fait un retour à une pensée de stratagème (très bien décrite par Thierry Widemann dans son article à propos du mythe de Cannes dans la pensée militaire allemande dans Guerres & Histoire n°7) visant une victoire au moindre coût, au moindre effort, mais aussi le témoin de l’incapacité constante des armées – en Europe en particulier – à penser autrement qu’en termes de tactique élémentaire. Or une approche tactique fondée sur la manœuvre n’est pas antinomique – au contraire ! – avec une conception opérative nécessairement attritionnelle. On ira même plus loin en affirmant ici qu’il ne peut y avoir de pensée opérative sans pensée sur l’attrition, puisque celle-ci traduit simplement la prise en compte de la notion de durée dans la conception des opérations.

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Il n’est peut-être pas, en matière d’art militaire, de concept moins bien compris que celui de l’attrition. Lorsqu’il est évoqué comme mode d’action stratégique, par exemple dans l’expression « guerre d’attrition » (attrition warfare dans la langue de Shakespeare), c’est généralement sous la forme d’un repoussoir. L’attrition est considérée comme un mode de guerre particulièrement inintelligent, où la force brute est opposée à la force brute jusqu’à épuisement de l’un – et généralement des deux – adversaires. Dans cette vision, l’attrition est vue comme synonyme de « boucheries » inutiles, et généralement illustrée d’exemples pris dans les batailles de la guerre de position en 1914-1918. Une telle perception de l’attrition relève d’une incompréhension profonde du concept et de ses applications possibles. Bien comprise et employée, l’attrition peut en effet s’avérer un outil efficace dans le cadre d’une stratégie d’ensemble.

T-34/76 - Sebastopol
Le discrédit jeté sur l’attrition est donc le fait d’une incompréhension. Celle-ci trouve d’abord sa source dans une lecture biaisée de l’Histoire militaire, qui confond « attrition » et « pertes ». Selon cette lecture pauvre, une guerre provoquant de nombreuses pertes sans aboutir à un résultat décisif est une guerre d’attrition. Ce raccourci est particulièrement visible lorsque l’on évoque la première guerre mondiale. Celle-ci y est vue comme une guerre d’attrition par le simple fait que les batailles y sont extraordinairement coûteuses : il y a ainsi par exemple 200 000 morts britanniques pendant la bataille de la Somme, dont près de 20 000 la première journée. Cette bataille fit au total, tous camps confondus, plus d’un million de morts, blessés et disparus. Pourtant, considérer la Somme, le Chemin des Dames ou même Verdun comme des batailles d’attrition est un grave contresens, dans la mesure où ces batailles ont été conçues comme des percées destinées à déboucher sur des batailles d’annihilation. Ainsi si Verdun en particulier est souvent considérée comme une bataille volontairement pensée comme attritionnelle par l’état-major allemand, des études historiques récentes conduisant néanmoins à mettre en doute cette perception (voir à ce sujet Holger Afflerbach « Planning Total War ? Falkenhayn and the Battle of Verdun, 1916, » in Great War, Total War: Combat and Mobilization on the Western Front, 1914-1918, Roger Chickering and Stig Foerster, New York, Cambridge, 2000). Si guerre d’attrition il y a eu pendant le premier conflit mondial, c’est bien plus dans la série d’offensives limitées menées à partir de l’été 1918 par les Alliés, qui débouchèrent sur l’effondrement du front allemand et l’armistice. Si les opérations conduites jusqu’en 1917 peuvent être considérées comme inintelligentes, elles ne doivent donc pas être confondues avec des batailles d’attrition, bien au contraire. Il existe en effet une différence essentielle entre attrition et annihilation.
Dans le second cas, il s’agit d’un mode d’action direct dans lequel la destruction physique totale de l’adversaire est recherchée, dans le laps de temps le plus bref possible. Il s’agit bien d’un idéal de la destruction dans lequel l’élimination de l’adversaire est vue comme une fin en soi, susceptible à elle seule de garantir la victoire. Il s’agit d’un mode de guerre total, qui ramène le choix stratégique à un binaire « vaincre ou mourir ». La nature de l’attrition est en tout point différente. L’attrition est pour l’essentiel un mode d’action indirect, aux effets immédiats limités, dans lequel l’effondrement de l’adversaire est poursuivi par le biais d’une usure graduelle – et donc inscrite dans la durée – de ses forces vives tant physiques que morales et mentales, ces deux dernières catégories étant atteintes au travers de l’usure physique, tant humaine que matérielle. Mode d’action progressif, l’attrition est tout sauf l’opposition brutale de deux masses armées, et repose au contraire généralement sur l’évitement de la bataille. L’exemple le plus célèbre, et l’un des plus aboutis, d’emploi de l’attrition est connu sous le nom de « stratégie fabienne ».
Pendant la seconde guerre punique (218-202 av. J.C.), devant les désastres subis par les Romains face à Hannibal, le consul Quintus Fabius – élu dictateur – choisit d’éviter l’affrontement direct et de frapper la logistique et les alliés italiens des Carthaginois, tout en se contentant de harceler l’armée d’Hannibal. La dégradation des approvisionnements des carthaginois, l’élimination progressive de leurs alliés, le climat moral devenu difficile dans une armée composée essentiellement de mercenaires finirent par contraindre Hannibal, incapable de prendre Rome, à abandonner l’Italie. Si ce résultat demanda aux Romains près de dix ans, il leur rendit l’initiative stratégique et ne les empêcha pas de simultanément mener des opérations en Grèce et dans la péninsule ibérique. Adoptée par la suite par des chefs militaires aussi différents que Du Guesclin, George Washington, Koutouzov ou Võ Nguyên Giáp, ce type de guerre d’attrition fut souvent couronné de succès.
De manière différente, mais tout aussi efficace, l’attrition peut être conjuguée à une approche plus directe. Ainsi l’aéronavale japonaise, pendant la seconde guerre mondiale, a-t-elle été détruite par la conjonction d’une bataille d’anéantissement, la bataille de Midway, et d’une bataille d’attrition, celle de Guadalcanal. Si à Midway le cœur de cette aéronavale fut détruite en trois jours de bataille intense (4-6 juin 1942), Guadalcanal vit la disparition graduelle sur sept mois (d’août 1942 à février 1943) du reliquat des pilotes nippons expérimentés. La pression américaine, mais surtout la lenteur du système japonais de formation des pilotes et la pratique consistant à ne pas retirer du front les plus expérimentés – à la différence des américains qui les affectaient comme instructeurs – ne permirent jamais à la marine impériale japonaise de reconstituer ses groupes aéronavals.
Bien employée, l’attrition est donc très éloignée du choc frontal meurtrier décrit par ceux qui lui opposent une approche indirecte dont elle fait au contraire partie. Les théoriciens américains de la « guerre de manœuvre » (maneuver warfare), notamment, en dénigrant l’approche attritionnelle, et surtout en la confondant avec une stratégie d’annihilation, ont considérablement appauvri le répertoire stratégique en discréditant un concept pourtant riche en possibilités. Dans le cadre d’une stratégie directe, l’attrition peut ainsi être combinée à la manœuvre pour préparer celle-ci et en démultiplier les effets. On retrouve ici la vision soviétique des opérations dans la profondeur, où les forces sont séparées entre des éléments de choc chargés de produire la rupture et d’user les réserves de contre-attaque adverses, et des éléments de manœuvre chargés de l’exploitation. Au niveau stratégique, au lieu d’une bataille d’annihilation, c’est par la succession d’opérations – la bataille étant considérée comme un concept obsolète – que le produit conjugué de l’attrition et de la manœuvre est obtenu, conduisant à l’effondrement adverse. Dans le cadre d’une stratégie indirecte, l’attrition conduit à l’usure progressive non tant des moyens humains et matériels que du moral et de la capacité de penser clairement de l’adversaire. Moyen privilégié de toutes les guérillas du monde, l’attrition – assidument pratiquée par les Talibans aujourd’hui, notamment par l’emploi d’engins explosifs improvisés (IED) – est entre leurs mains une arme redoutablement efficace, ses effets physiques étant démultipliés sur le plan moral par la disproportion des enjeux entre les belligérants.
Nous invitant à cesser de penser la guerre autrement que sur le seul temps court, et ouvrant de multiples possibilités d’application dans le cadre des guerres limitées que nous menons aujourd’hui, en Afghanistan notamment, l’attrition mérite donc d’être réhabilitée, et pleinement intégrée à notre pensée stratégique.

Illustration : Un T-34/76 dans les ruines de Sébastopol libérée, au printemps 1944. La suprématie de la pensée opérative soviétique ne s’affirme qu’à partir du moment où, sous la pression des événements, le culte de l’offensive propre tant à Staline qu’à Toukatchevski et aux « manœuvristes » de l’entre-deux-guerres encore prégnant est abandonné au profit d’une logique d’attrition mise en œuvre tant dans la défensive que dans l’offensive, d’abord à Koursk à l’été 1943 puis systématiquement jusqu’à la fin de la guerre. (c) DR