Grande stratégie

Grande stratégie

Cette chronique est parue en janvier 2010 dans le n°55 de DSI. Il n’y a guère d’éléments à changer sur le fond, sauf un, mais celui-ci est particulièrement important : il s’agit du terme même de « grande stratégie », dont je considère désormais qu’il n’a plus lieu d’être. En effet, distinguer la « grande » stratégie d’une stratégie classique uniquement concernée par l’emploi de la force armée revient à considérer que l’essence de la stratégie est d’abord militaire : or, si la guerre est bien d’essence politique, la stratégie l’est également et son champ est donc l’intégralité de celui du politique. Il n’existe donc qu’une seule stratégie, et celle-ci est nécessairement de nature « intégrale » au sens où l’entendait le général Poirier. Celle-ci est ensuite subdivisée soit fonctionnellement (militaire, diplomatique, économique, etc.), soit en plusieurs stratégies intégrales sectorielles (la « stratégie maritime » par exemple), et cette subdivision dépend de la manière dont l’entité politique se pense et pense son rapport au monde : les subdivisions de la stratégie sont donc des manifestations de l’entité politique qui la formule. « Stratégie » doit donc être substitué à « grande stratégie » dans le texte qui suit et dans son titre.

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Poor strategy is expensive, bad strategy can be lethal, while when the stakes include survival, very bad strategy is almost always fatal (« Une stratégie médiocre est coûteuse, une mauvaise stratégie peut être mortelle, tandis que lorsque la survie est en jeu, une très mauvaise stratégie est presque toujours fatale »). Ainsi Colin Gray ouvre-t-il son ouvrage, Modern Strategy (Oxford University Press, 1999). On pourrait y ajouter que, à tout prendre, mieux vaut sans doute une stratégie faillible que pas de stratégie du tout.
Or aujourd’hui, la France, et à son instar l’Europe toute entière, n’a pas de stratégie. Ou plus exactement manque-t-elle d’une grande stratégie, cette « partie sublime » de la stratégie qui intègre en un ensemble cohérent la totalité des vecteurs de puissance à disposition de l’État au service d’objectifs politiques bien compris, et sans laquelle toutes les initiatives sectorielles – militaires, diplomatiques, économiques, etc. – , ne peuvent atteindre leur plein rendement. Bien que la France pratique, depuis de nombreuses années déjà, le smart power comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, elle l’a jusqu’ici fait sans dessein. Or c’est justement cette intentionnalité que réside l’essence d’une grande stratégie, intentionnalité qui fait aujourd’hui défaut.%% Au regard de l’histoire pourtant, rien ne remplace pour la prospérité d’une Nation une grande stratégie mise au service d’une véritable volonté de puissance. Et si l’historiographie aborde généralement la grande stratégie d’empires au faîte de leur puissance, l’importance d’une telle construction stratégique se fait davantage encore sentir lorsque l’environnement stratégique est ouvert et fortement compétitif. Sur cette question, on se réfèrera aux deux ouvrages magistraux d’Edward Luttwak consacrés respectivement à la grande stratégie des empires romain et byzantin (The Grand Strategy of the Roman Empire, from the first century A.D. to the Third, John Hopkins University Press, 1976, et The Grand Strategy of the Byzantine Empire, Belknap Press of Harvard University Press, 2009).

Singapore_City
Ainsi au Moyen-Âge la remarquable prospérité de la République de Venise, pendant plus de quatre siècles (approximativement du milieu du XIIe siècle à la fin du XVIe) s’explique par la capacité de la cité-État à intégrer de manière harmonieuse sa puissance commerciale, diplomatique et maritime. En combinant la possession de points d’appuis en mer Adriatique et en mer Égée – acquis tant par transaction que par conquête –, la maîtrise des routes commerciales vers le Levant, et le développement d’un réseau commercial et bancaire couvrant l’Europe entière, la Sérénissime République poursuivant des objectifs avant tout commerciaux réussit non seulement à accumuler une remarquable richesse mais à s’assurer la maîtrise de la Méditerranée orientale jusqu’à la fin du XVe siècle, tout en étendant son influence en Italie même. Bien que l’ascension de l’Empire Ottoman et les guerres franco-espagnoles en Italie menèrent finalement Venise sur le chemin du déclin, la remarquable longévité de la domination vénitienne sur l’Adriatique et la Méditerranée orientale doit cependant être vue comme le symbole de la réussite d’une grande stratégie ayant su combiner la puissance maritime avec les réseaux commerciaux et bancaires – ces derniers donnant de nombreux moyens d’incitation mais aussi de pression –, tout en y intégrant une diplomatie fondée sur la fourniture de services militaires aux puissances de la région : la République de Venise est ainsi, au Moyen-Âge, le principal fournisseur en navires de guerre de l’Empire Byzantin mais également des différentes croisades.
De l’autre côté de l’Europe, la Suède de la fin du XVIe et du XVIIe siècle fournit un autre exemple remarquable d’application d’une grande stratégie, en l’occurrence pour s’assurer la domination sur la mer Baltique et son pourtour. Pour accomplir cet objectif, le royaume de Suède va, sous la direction notamment du roi Gustave II Adolphe et d’Axel Oxenstierna, le « Richelieu suédois », utiliser une combinaison de puissance militaire, de diplomatie et de développement commercial, mais surtout d’influence religieuse, la Suède s’affirmant à la suite de son engagement dans la guerre de Trente Ans comme championne de la cause protestante. Cette combinaison va s’avérer payante, la Suède obtenant lors des traités de Westphalie de 1648 non seulement le contrôle total des littoraux orientaux de la Baltique – privant ainsi la Russie d’un accès à cette mer – mais surtout le contrôle des débouchés de l’Oder, de l’Elbe et de la Weser, importantes voies commerciales vers le cœur de l’Europe, tout en devenant la puissance protestante la plus importante en Europe. Si ce succès ne sera pas pérenne, la « Grande guerre du Nord » faisant s’effondrer la puissance suédoise au profit de la Russie au début du XVIIIe siècle, il permet néanmoins à la Suède, état faiblement peuplé et sans atouts naturels notables, d’accéder au rang de grande puissance européenne.
Plus proche de nous, et de manière plus pacifique, le cas singapourien mérité également d’être mentionné. Depuis la séparation de la cité-état d’avec la Malaisie, en 1965 – séparation « accidentelle » du point de vue singapourien, la cité étant exclue de la Fédération de Malaisie par décision du parlement malaisien -, Singapour a su jouer de sa situation géographique privilégiée en Asie pour s’affirmer comme une puissance régionale importante, préservant ses intérêts tout en devenant un acteur incontournable du jeu politique en Asie du Sud-Est. Pour ce faire Singapour, sous l’influence de Lee Kuan Yew, premier ministre de 1965 à 1990 – et demeuré au gouvernement jusqu’à ce jour – a su combiner les bénéfices du commerce maritime pour favoriser le développement d’une industrie de haute technologie et d’un important marché financier, tout en s’appuyant sur une forte puissance militaire (l’armée singapourienne est l’une des plus performantes de la région, et peut s’appuyer sur une industrie de défense dynamique) et à la mise en place à l’intérieur d’un système politique fortement contrôlé. Destinée à préserver la stabilité tant à l’intérieur – la société singapourienne étant multi-ethnique et regroupant plusieurs confessions – qu’à l’extérieur de la cité-État, cette grande stratégie a jusqu’ici été couronnée de succès.
Ces trois exemples, que l’on pourrait multiplier, montrent dans des contextes différents les bénéfices pouvant être tirés par un État de la mise en place d’une grande stratégie. En effet si Venise s’était contentée de l’influence commerciale, sans lui combiner les moyens militaires adaptés, elle aurait très vite périclité. De même la Suède, en employant l’argument religieux, a-t-elle pu légitimer son action militaire mais aussi accroître son influence diplomatique en parlant au nom des États protestants. Singapour enfin montre l’intérêt d’une stratégie intégrant politique intérieure et extérieure, le maintien d’autorité de la cohésion de la société singapourienne étant indispensable à son succès économique et à sa capacité à projeter sa puissance à l’extérieur.
Pour la France, dont la stratégie nationale à souvent été déterminée par des menaces existentielles à ses frontières, la projection de puissance est peut-être moins naturelle que pour des nations maritimes ou commerciales. Mais, désormais devenue une « île stratégique », la France ne peut plus faire l’économie d’une grande stratégie dont elle doit désormais, en l’absence de menace immédiate, déterminer seule les objectifs. L’alternative, rester sur la défensive stratégique en poursuivant un statu-quo de plus en plus difficile à maintenir, n’est pas viable. Mais pour mettre en place cette grande stratégie, et s’assurer la maîtrise de son destin au XXIe siècle, la France doit accepter à nouveau de penser la puissance sous toutes ses formes, mais surtout exprimer sa volonté de l’exercer et de la projeter.

Illustration : Vue de la ville de Singapour au crépuscule. (c) DR