Géo-stratégie

Géo-stratégie

Cette chronique est parue en avril 2010 dans le n°58 de DSI. Elle constitue de ma part une première approche des relations entre espace et art militaire. Certains points seraient à nuancer considérablement, comme l’affirmation selon laquelle « la déconnexion progressive de la puissance occidentale de son ancrage territorial a, en effet, conduit celle-ci à l’impuissance stratégique ». L’appui sur la géographie humaine, également, mériterait d’être approfondi : de quoi parle-t-on ici ? S’il s’agit simplement de faire un usage instrumental des liens sociaux, comme tente de le faire la contre-insurrection, cette approche est condamnée à l’échec. Il s’agirait plutôt d’investir à nouveau l’art de la guerre de sa dimension politique, y compris au niveau infra-étatique, autrement dit de faire un usage instrumental de la force (soit l’exercice de la violence pour protéger ou contraindre) pour s’emparer d’un espace humain. Réécrite aujourd’hui, cette chronique serait donc substantiellement différente et approfondie en plusieurs points.

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« La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre », écrivait en 1976 Yves Lacoste en titre de son célèbre ouvrage (Lacoste, Yves, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, Paris, 1976). De fait, la relation de l’Homme à l’espace joue un rôle déterminant dans sa manière de penser la guerre, et par voie de conséquence, la stratégie.
Pendant des millénaires, jusqu’à l’ère industrielle, la stratégie s’est inscrite dans une vision territoriale de l’espace favorisée par une cartographie pensée d’abord autour des concepts de route et de lieu-dit. La fragmentation spatiale du pouvoir politique, exacerbée dans la Grèce antique ou l’Europe médiévale, mais toujours présente dans la négociation permanente entre pouvoir local et central qui fait le quotidien de la politique intérieure de l’Empire romain comme de celle des monarchies européennes issues de la Renaissance, conduit à ancrer la stratégie dans une dimension d’abord locale, puisque la puissance globale se construit sur l’empilement des pouvoirs locaux. Il en résulte des guerres d’ampleur limitée, dans lesquelles la fortification – et son pendant offensif, la poliorcétique, l’art d’assiéger une place – joue un rôle déterminant. Les campagnes militaires se construisent ainsi, de ville prise en ville assiégée, tandis que la faible autonomie des navires les rend de même dépendant des ports et littoraux, et conduit à des guerres navales que l’on qualifierait aujourd’hui de littorales. On citera, à titre d’exemple, les guerres Anglo-Hollandaises, livrées entre Anvers et Londres au XVIIe siècle. Guerres de territoires, les conflits jusqu’à l’aube du XVIIIème siècle participent d’une construction de l’État et de sa souveraineté ancrée, d’abord, sur la géographie physique, et conduisent au développement d’une pensée stratégique spécifique.

France_Afghanistan
À partir de la seconde moitié du siècle des Lumières toutefois, une série d’évolutions se produit qui transforme en profondeur le rapport entre l’Homme, l’espace et la guerre, pour donner naissance à la stratégie moderne. La guerre de Sept Ans (1756-1763), première guerre livrée, dans son volet franco-anglais, à l’échelle mondiale, peut être considérée comme l’acte de naissance de la stratégie telle que nous la pensons. Ce conflit en effet marque sans doute le début d’une « déterritorialisation » de la stratégie qui prendra toute son ampleur aux XIXe et XXe siècles. Les transformations considérables que subissent, entre la fin du XVIIIe siècle et celle du XIXe siècle, les sociétés européennes, changent le visage de la guerre, alors que le rapport de l’Homme à l’espace – et par là sa conception de la puissance – se transforme également.
La stratégie déterritorialisée, telle qu’elle apparaît progressivement à partir de la fin du XVIIIe siècle, s’inscrit pleinement dans le nouveau rapport à l’espace que construit la Révolution industrielle capitaliste : le contrôle des flux est désormais plus important que celui des territoires, favorisant des pouvoirs polarisés, tandis que le développement et le perfectionnement, du navire de ligne océanique au bombardier stratégique, de moyens mobiles de projection de puissance change l’incarnation de celle-ci : là ou l’étendue du territoire était autrefois le symbole de la grandeur, c’est désormais l’allonge stratégique qui en devient le déterminant, comme le prouve la plus grande puissance du XIXe siècle, le Royaume-Uni. La guerre, dans ces nouvelles conditions, devient un affrontement total, dans lequel la puissance cesse de s’inscrire dans l’espace local mais au contraire suppose une maîtrise de ce que les Américains appellent aujourd’hui les global commons, ces espaces partagés qui lient entre eux les différentes parties du monde.
Dans ce nouveau monde, où la technique et ses artefacts déconstruisent l’espace, et nient le lieu au profit d’une logique de flux organisée naturellement de manière réticulaire, la « déterritorialisation » (concept développé par les philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur duologie Capitalisme et schizophrénieAnti-Œdipe, Paris, Éditions de Minuit, 1972, et Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980 – pour désigner le processus par lequel un concept ou un objet est privé de ou échappe à son sens originel) joue à plein, et favorise naturellement celles des puissances qui ont fait, très tôt, le choix d’adopter cette mort du lieu au profit d’une pensée de la profondeur, et qui imposent leur logique aux États continentaux. Cette logique trouvera son apogée pendant la seconde guerre mondiale, pendant laquelle la succession de succès locaux des puissances de l’Axe – qui raisonnent, y compris le Japon, en termes de territoires à conquérir et de succès avant tout tactiques – sera finalement inapte à vaincre les puissances de la profondeur, navales – États-Unis et Grande-Bretagne – comme continentales – URSS (pour le cas spécifique de l’URSS, il n’est pas inutile de revenir à la théorie du « heartland », développée par le britannique Mackinder au début du XXème siècle, dans laquelle celui-ci identifie un pivot continental eurasiatique permettant à celui qui le contrôle de concurrencer par la terre une puissance contrôlant les mers ; ce pivot se situerait approximativement à la jonction entre Russie d’Europe et Russie asiatique). Entérinée par l’irruption de l’arme nucléaire dans le champ de la stratégie, cette domination du global sur le local, du flux sur le lieu, est structurante jusqu’à la fin de la guerre froide.
Lorsqu’ils développent la notion de « déterritorialisation », Deleuze et Guattari envisagent deux cas de figure possible : celui d’une déterritorialisation « absolue », processus que l’on peut considérer au final comme destructeur, et celui, créateur, de la déterritorialisation « relative », qui doit aboutir à une « reterritorialisation », autrement dit une réinscription du concept ou de l’objet déterritorialisé dans une nouvelle acception. Il semble bien que la stratégie, aujourd’hui, soit entrée dans cette phase. Après la fin de la guerre froide, les deux décennies écoulées ont vu à la fois l’apogée de la déterritorialisation de la stratégie – et de l’économie et du politique – et l’obsolescence quasi-immédiate de cette pensée dans tout ce qu’elle a d’excessif. Les nouveaux conflits du XXIe siècle, en effet, consacrent le retour des territoires, et imposent de repenser l’articulation entre puissance et espace sur des bases nouvelles. Si, au XXe siècle, la puissance globale, organisée en flux, dominait nettement la puissance locale, ancrée dans un territoire, les évolutions du monde contemporain imposent de relativiser considérablement cette domination, et invitent à renégocier les équilibres de la puissance. La déconnexion progressive de la puissance occidentale de son ancrage territorial a, en effet, conduit celle-ci à l’impuissance stratégique.
La déconnexion progressive de la guerre, et avec elle de la stratégie et des armées qui en sont l’outil, de la géographie dans toute sa complexité physique mais aussi, et peut-être même surtout, humaine au profit d’une approche « lisse » de l’espace conduit aujourd’hui les puissances dites « occidentales » à être incapables de vaincre des acteurs locaux qui, sans renoncer à leur inscription territoriale, savent employer à leur profit les outils de la puissance globale. Car la guerre n’est pas un pur duel de puissance brute : bien qu’elle puisse temporairement en prendre la forme, sa nature est celle d’un affrontement politique, et c’est cette dimension politique qui, seule, permet l’existence de la stratégie. Il ne s’agit pas, ici de prôner un retour à la stratégie de l’ère pré-industrielle : le retour en arrière n’est pas une option. Mais il est indispensable de trouver un nouvel équilibre, une nouvelle articulation, entre la puissance locale et la puissance globale. Une véritable géo-stratégie, fondée sur une appréhension de l’espace non uniquement physique mais humain, et réconciliant les flux, ou liens, et les nœuds d’un monde dans lequel réticulation ne signifie pas uniformisation, serait de nature à créer ce nécessaire équilibre.

Illustration : des soldats français servent un missile antichar Milan depuis une position surplombant une vallée afghane, dans la province de Kapisa peu de temps avant le retrait des forces françaises d’Afghanistan. (c) ECPAD