"Il faut que la France se donne à nouveau les moyens de décider souverainement de sa stratégie" (Entretien pour Les Grands Dossiers de Diplomatie)

« Il faut que la France se donne à nouveau les moyens de décider souverainement de sa stratégie » (Entretien pour Les Grands Dossiers de Diplomatie)

J’ai été interviewé par le magazine Les Grands dossiers de Diplomatie sur la défense de la France. L’entretien, réalisé par Thomas Delage, est paru dans le n°27 (juin-juillet 2015), sous le titre : « Défense française : des ambitions sans moyens… et inversement ! ». J’en reproduis ici un extrait.

Les Grands Dossiers de Diplomatie : Alors que le budget et les effectifs de la Défense française font face à des coupes drastiques, la France multiplie les interventions militaires et doit également faire face à une menace intérieure très élevée. Quelles sont aujourd’hui les capacités opérationnelles de la France ?

Benoist Bihan : Les coupes drastiques que vous évoquez ne datent pas d’hier. En fait, le budget militaire français n’a cessé de diminuer, en proportion du PIB, depuis 1991, passant de 3,6 % à moins de 2 % en 2015. Les deux livres blancs sur la défense et la sécurité nationale, celui de 2008 et celui de 2013, rédigés sous des présidences et des majorités parlementaires de camps opposés, et qui correspondent à deux lois de programmation militaire quinquennales successives (2009-2014 et 2014-2019), sont de ce point de vue des documents remarquables par leur déconnexion entre leur discours – le monde devient plus complexe, les menaces plus nombreuses et variées – et leurs conclusions : il faut réduire les budgets et engager les armées dans la voie de « restructurations » qui, comme dans une entreprise – mais il est vrai que les principes managériaux qui président aux destinées de l’État sont les mêmes que ceux d’un grand groupe – sont des réduction de coûts – soit d’effectifs et de capacités – à périmètre opérationnel constant, voire croissant. On voit rapidement que cela n’est pas tenable, et c’est en partie ce qui explique que le gouvernement soit revenu, en avril dernier, sur le volume et le rythme des baisses d’effectifs prévues dans la LPM 2014-2019.

Ceci dit, la puissance militaire peut se mesurer dans l’absolu, et dans ce cas les capacités opérationnelles de la France sont désormais relativement médiocres, en particulier lorsqu’il s’agit pour ses forces d’agir seules – la dépendance envers les États-Unis n’a jamais été aussi forte depuis le début de la Ve République – ou de manière relative à d’autres puissances. C’est, fort logiquement, ce dernier étalon de mesure qui a été retenu par le discours officiel, qui ne manque pas de remarquer que la France est l’une des deux seules puissances militaires « crédibles » en Europe, avec le Royaume-Uni, et qu’elle dispose même de capacités que celui-ci ne possède plus : opérations aéroportées, porte-avions, avions de patrouille maritime, entre autres. En fait, les capacités militaires françaises, bien que de plus en plus restreintes, continuent de couvrir l’ensemble des domaines opérationnels : nous savons encore presque tout faire, quand les Britanniques, et bien avant eux les autres pays européens, ont fait le choix d’abandonner certaines compétences. C’est une grande force, qui permet en particulier à la France, seule parmi les États européens, de conserver la capacité de remonter relativement rapidement en puissance dans tous les domaines si sa situation stratégique l’exigeait, ou si telle devait être la volonté manifestée par le politique. Mais c’est une force que nous sommes aujourd’hui en passe de perdre. Le livre blanc de 2013 marque de ce point de vue un tournant, puisqu’il accepte et prévoit, au travers du principe dit de « différenciation » que l’ensemble des forces ne disposent désormais plus des mêmes capacités opérationnelles, seule une portion restreinte de celles-ci continuant à pouvoir être engagé dans les opérations les plus exigeantes.

Couverture - GDD 27

GDD : Les coupes budgétaires de la Défense française constituent elle un danger pour le pays et menacent elles la position de la France sur la scène internationale ?

B.B. : Le danger est clair, mais les coupes budgétaires ne sont elles-mêmes qu’un symptôme de quelque chose de plus profond. Le problème est, en fait, en amont, et c’est d’ailleurs le drame du débat public sur la défense en France que de ne se concentrer que sur la dimension budgétaire. En étant provocateur, je dirais que si l’on triplait le budget de la défense, rien ne s’améliorerait. Le danger en effet ne vient pas seulement du manque de moyens : il vient d’une véritable crise de la pensée politique et de l’absence de stratégie qui en résulte.

La crise politique, c’est celle d’élites qui, pour diverses raisons – générationnelles, mais aussi de formation intellectuelle et, hélas, parfois d’idéologie – ont chassé la guerre de leur horizon mental. Voici sans doute la première génération dans l’histoire de l’humanité qui prétend penser le politique sans penser la guerre ! Et cela ne se limite pas au personnel politique : médias, enseignement secondaire et supérieur, société civile sont, de ce point de vue, dans une attitude de « fin de l’Histoire » : la guerre est désormais objet de mémoire, et plus un fait historique – c’est-à-dire appartenant non seulement au passé de notre pays, de notre société, mais à son présent et, aussi, à son avenir. On peut le déplorer, on peut tout faire pour essayer de l’éviter. Mais se refuser à le penser est irresponsable.

Le résultat de cette crise, c’est évidemment l’absence de stratégie. Si la stratégie contemporaine n’est pas seulement la guerre, mais, si vous me permettez cette formule qui emprunte à Clausewitz et au général Beaufre, l’art de la dialectique des puissances dans l’élaboration de leur relation politique, l’origine historique de cette discipline, de cet art, c’est bien la guerre. Il faut penser la guerre pour bien penser la stratégie, même en temps de paix… n’étant pas capable de faire cela, nous nous avérons incapables de développer une stratégie. Notons qu’on ne pense plus non plus la puissance en France, ce qui est un autre problème. La sécurité comme unique horizon stratégique est, alors que l’environnement international se complexifie – pas seulement les « menaces », mais plus largement les actes politiques posés par l’ensemble des acteurs mondiaux – un concept plus que réducteur : il témoigne d’un abandon de la moindre volonté d’agir sur le monde par et pour nous-mêmes. Ce qui explique, sans doute, des décisions comme le retour dans les structures de commandement intégrées de l’OTAN, qui s’il a amélioré le statut de la France auprès de certains de ces alliés, se traduit par l’abandon à d’autres de la définition de notre stratégie : un signe fort d’abaissement de notre position internationale.

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GDD : Depuis que Washington a perdu de son interventionnisme militaire, la France donne aujourd’hui l’impression d’être le gendarme du monde « par intérim ». L’intervention française au Mali a suscité l’admiration de bon nombre de professionnels – en particulier des militaire américains et britanniques. Qu’est en il aujourd’hui du savoir faire et de la culture militaire française ? Quelle est sa réputation à l’étranger ?

B.B. : Il faut nuancer l’admiration manifestée par les Américains et les Britanniques. Chez les premiers, c’est certes une reconnaissance que l’armée française a des qualités qui leur font défaut – l’acceptation du risque et la capacité d’adaptation aux circonstances en particulier – mais aussi une manifestation de leur méconnaissance assez profonde des forces françaises. Nombre d’Américains, même chez les militaires et les analystes, en étaient restés aux propos caricaturaux d’avant l’invasion de l’Irak, qui présentaient l’armée française comme une armée de lâches et d’incapables, n’ayant cessé de perdre au cours de son histoire… Et puis, c’était aussi une manière de manifester de la satisfaction que la France, effectivement, joue le « sheriff adjoint » des États-Unis en Afrique. S’agissant des Britanniques, j’y voit effectivement de l’estime, mais aussi teintée d’envie : eux ne sont plus capables de mener une opération comme « Serval ».

Ceci posé, il faut aussi raison garder : que l’on s’extasie sur la projection, certes dans l’urgence, d’environ 3 000 personnels, montre que l’on est tombé assez bas en matière d’ambitions militaires… « Serval » est une très belle petite opération, mais n’en reste pas moins une petite opération. Le problème est que, seuls, nous ne serions guère capables de faire davantage, et que déjà, sans l’aide américaine en matière de transport aérien, de ravitaillement en vol, de moyens de reconnaissance et de surveillance (drones, en particulier), il aurait été difficile de conduire cette opération. Aussi ne sommes-nous pas « gendarme par intérim », mais bien plutôt « adjoint de sécurité » : un adjoint qui ne peut pas faire grand chose seul.

C’est dire si l’ambition gaullienne d’une indépendance militaire de la France est loin.

GDD : En avril 2015, la France disposait d’environ 12 000 militaires engagés dans les forces prépositionnées en dehors de la métropole. Cette présence sur l’ensemble des régions du globe constitue elle un atout stratégique nécessaire à nos ambitions géopolitique ou une charge financière qui pourrait être sacrifiée ?

B.B. : Il faut distinguer dans ce total les forces dites « de souveraineté », déployées outre-mer, et celles prépositionnées sur le territoire d’États tiers, avec lesquels la France a des accords. S’agissant des premières, leur présence est évidemment un atout stratégique, puisqu’il permet aux forces françaises de disposer de points d’appuis sur l’ensemble des océans du globe, mais il ne faudrait pas oublier que ces forces sont, au même titre que celles de métropole, d’abord présentes pour défendre les citoyens français des collectivités ultramarines. Retirer ces forces sous prétexte qu’elles coûtent cher, ce serait considérer que les citoyens d’outre-mer valent moins d’être protégés que ceux de métropole, que nous sommes, finalement, encore au temps des colonies et que ceux qui y vivent sont des citoyens de deuxième ordre. Ce serait tout simplement indigne, et je ne peux évidemment pas croire qu’un gouvernement français digne de ce nom puisse un jour prendre une telle décision : il perdrait alors toute légitimité à gouverner.

Mais reconnaissons que nous n’en sommes hélas pas si loin, si l’on considère que les moyens consacrés à la défense de l’outre-mer, et en particulier ceux permettant de défendre la souveraineté de la France, et donc celle de ses collectivités d’outre-mer, même lorsqu’elles disposent d’un statut d’autonomie particulière comme c’est, par exemple, le cas de la Nouvelle-Calédonie, sont vieillissants et bien souvent insuffisants au regard de missions en expansion. C’est particulièrement vrai en matière aérienne et navale, alors que les zones économiques exclusives sont appelées à s’accroître.

Pour les autres forces, c’est moins clair. Ainsi, si les forces françaises prépositionnées en Afrique font sens, c’est nettement moins évident s’agissant des Émirats Arabes Unis.

GDD : Quels seraient aujourd’hui les réformes nécessaires pour améliorer les capacités et l’efficacité de la Défense française ?

B.B. : Vaste question ! Y répondre en quelques mots est évidemment impossible, mais l’essentiel du problème est, je l’ai déjà dit, politique. Il faut que la France se donne à nouveau les moyens de décider souverainement de sa stratégie, et qu’elle soit en mesure d’en définir une : rien ne servirait, par exemple, de quitter à nouveau l’OTAN si cela ne débouche pas sur une redéfinition de la politique étrangère française comparable dans son ampleur à celle opérée par le général De Gaulle dans les années soixante. Il faut donc d’abord résoudre la crise politique, puis définir une stratégie. Ce n’est qu’ensuite que peut se poser la question du modèle militaire adapté. Chercher, comme l’ont fait plusieurs auteurs, à repenser les forces sans reposer d’abord la question politique, c’est mettre la charrue avant les bœufs et se condamner à l’échec. Qui, en la matière, se paie quand même à la fin au prix du sang. C’est donc aussi inepte qu’irresponsable : se perdre sur l’accessoire alors qu’il faut revenir à l’essentiel.

Photos : en haut, soldats français au Mali lors de l’opération « Serval », en 2013, (c) Ministère de la Défense ; au milieu, couverture des Grands Dossiers de Diplomatie n°27. (c) DR/Areion Group