Vaincre l’État islamique : un problème stratégique insoluble ?

Vaincre l’État islamique : un problème stratégique insoluble ?

NDLA : ce texte est la reprise, légèrement amendée et actualisée, d’un article paru dans le magazine Défense & Sécurité Internationale Hors-série n°40 (février-mars 2015), numéro entièrement consacré à la guerre contre l’État islamique, et en particulier au rôle des armées du Golfe persique dans ce conflit. Il n’intègre donc pas certains des derniers éléments d’actualité – l’accord trouvé avec l’Iran sur la question nucléaire, et l’intervention militaire de la Turquie, en particulier. Le constat dressé ici ne reposant toutefois pas sur une analyse événementielle, mais se situant à un niveau plus fondamental, il me semble demeurer pertinent. L’absence d’évolution significative de la situation militaire six mois après sa rédaction tend d’ailleurs à confirmer l’analyse ébauchée ici.

La lutte contre l’État islamique implique, directement ou indirectement, une soixantaine d’États et plusieurs organisations armées non-étatiques. Ce vaste rassemblement n’est toutefois pas une coalition structurée. Certes, depuis le mois d’août 2014 les États-Unis ont entamé une campagne de frappes aériennes contre l’EI, campagne à laquelle participent plusieurs pays européens, dont la France, ainsi que les pays non-européens du monde anglo-saxon : Canada, Australie.

Certes, Washington a impliqué dans cette campagne plusieurs de ses alliés régionaux au Moyen-Orient, au premier rang desquels l’Arabie Saoudite, la Jordanie et les Émirats Arabes Unis, ainsi que son principal allié au Maghreb, le Maroc. Parallèlement à ces frappes, les États-Unis et plusieurs des membres de la coalition ont mené un effort de formation des forces armées, étatiques (l’armée irakienne) ou non (les forces kurdes, certains mouvements armés syriens), au contact direct des forces de l’EI. Mais tous ces efforts n’ont pas permis de détruire l’État islamique, pas même d’en enrayer l’avancée : entre août 2014 et janvier 2015, l’EI a largement accru son ancrage territorial en Syrie comme en Irak.

Comment expliquer non seulement les succès initiaux de l’État islamique, mais encore la difficulté manifeste d’une coalition rassemblant certaines des principales puissances militaires mondiales à venir à bout de cette organisation ? Le volume de forces de l’EI est certes estimé à plusieurs dizaines de milliers de combattants (voir note de fin), mais les capacités militaires de l’organisation, qu’il s’agisse de son armement ou de ses compétences opérationnelles, demeurent malgré tout en-deçà de ce que peuvent en principe déployer les forces armées régulières engagées contre elles. La question posée n’a donc pas une réponse capacitaire ou tactique.

Ainsi, si les groupements tactiques de l’EI semblent manœuvrer de manière raisonnablement compétente, leurs lacunes n’en demeurent pas moins nombreuses. Par ailleurs, la qualité des différents groupements est très variable. Ajoutons que, à ses débuts au moins, l’essentiel des succès tactiques remportés par l’EI l’a été contre des forces irrégulières peu ou mal entraînées et équipées (l’opposition armée syrienne à Bachar al-Assad) ou des forces régulières convenablement équipées et en principe convenablement entraînées, mais démoralisées (l’armée irakienne).

En réalité, la résistance de l’EI aux efforts déployés pour le détruire s’explique principalement par l’effet de déstabilisation profonde que cette organisation a sur l’ensemble du « système stratégique » du Moyen-Orient, voire au-delà sur les systèmes stratégiques du « monde musulman » (nous n’employons ce raccourci que par souci de concision), et par son habileté à exploiter cette déstabilisation. Profondément et durablement fragilisé par l’intervention américaine en Irak, en 2003, et plus largement pas près de quinze ans de « guerre contre le terrorisme », ce(s) système(s) a(ont) été déstabilisé(s) par des chocs internes, partiellement, mais pas uniquement, liés à la « longue guerre » américaine : les révoltes et révolutions arabes de 2011, et les conflits internes qui les ont suivi, en Syrie tout particulièrement. L’expansion rapide de l’État islamique n’a fait qu’achever cette déstabilisation, et met aujourd’hui chacun des acteurs de ce système face à ses propres limites stratégiques, crûment révélées.

Couverture - DSI HS40

Les limites stratégiques des armées du Moyen-Orient

La première de ces limites est militaire. L’État islamique fait en effet peser sur les forces armées des États du Moyen-Orient une menace pour laquelle celles-ci n’ont pas été préparées, et face à laquelle elle se trouvent dès lors opérationnellement dépourvues.

Pour l’essentiel en effet, ces forces ont été conçues pour remplir deux types de missions. La première est une mission de sécurité intérieure, au sens de la défense d’États souvent fragiles, et fréquemment contestés. C’est, évidemment, davantage vrai pour les forces terrestres : nombre de celles-ci, si elles sont équipées et organisées sur la base de modèles tactiques de type « occidental » et vouées en théorie au combat aéroterrestre interarmes conventionnel, sont en réalité employées au quotidien davantage comme des gendarmeries (très) lourdes que pour mener d’authentiques opérations de combat. L’on touche ici à la frontière délicate à définir, et d’ailleurs souvent fluctuante dans les faits, entre l’emploi policier des forces armées et ce que l’on pourrait qualifier d’opérations de combat légères contre des adversaires irréguliers : historiquement (et sans spécificités géographiques) les forces armées ont en effet fréquemment été mises en œuvre pour ce type de missions « mixtes », et l’un des obstacles rencontrés dans l’adaptation des forces armées à la contre-insurrection provient précisément de la difficulté à y séparer les tâches policières de celles plus spécifiquement militaires.

Pour revenir au Moyen-Orient, cette confusion entre rôle théorique et emploi réel s’est doublée dans plusieurs pays d’une implication directe des forces armées dans le jeu politique, celles-ci constituant directement une faction, se trouvant fractionnées entre les différentes factions s’opposant au sein de chaque État, ou a minima « travaillées » par celles-ci. Ceci a pu favoriser la création de forces spécifiquement destinées à assurer la défense du régime ou de l’État, et la sécurité intérieure : l’exemple de la Garde nationale saoudienne est ici particulièrement parlant, cette force étant spécifiquement conçue pour ces missions, et considérée comme plus fiable que les autres forces armées, au sein d’un outil sécuritaire et militaire saoudien par ailleurs particulièrement dense en organisations redondantes.

Mais, même lorsque existent de telles organisations dédiées, cela ne signifie pas nécessairement que le reste des forces armées peut se consacrer pleinement à la conduite d’opérations de combat complexes. La performance opérationnelle réelle, dans nombre de forces de la région, est en effet secondaire par rapport à la capacité à mener une forme de « dissuasion conventionnelle » dont le ressort principal est la possession d’arsenaux aussi massifs et modernes – faisant le bonheur des industries d’armement mondiales – que peu cohérents. L’Arabie Saoudite fournit ici encore un exemple particulièrement frappant de cette logique, qui permet non seulement d’entretenir un rang de puissance régionale par la possession de capacités militaires théoriquement considérables mais aussi de dissuader effectivement un éventuel adversaire, en l’occurrence l’Iran, de se montrer trop agressif ou de se lancer dans une course aux armements qu’il peinerait à suivre, vu les ressources financières du royaume. Une telle logique, en dépit de sa cohérence diplomatique, fait toutefois largement l’économie de l’efficacité militaire, au risque de n’apparaître que comme un bluff coûteux lorsque apparaît une menace réelle, et non seulement potentielle.

Essentiellement conçues pour contrer des menaces internes ou peser dans la concurrence interétatique régionale, ces forces sont donc, même lorsqu’elles disposent d’un niveau de préparation satisfaisant, mal préparées à faire face aux problèmes opérationnels que pose un adversaire comme l’État islamique. Celui-ci en effet ne présente à la fois que rarement un déploiement permettant de déployer efficacement contre lui des moyens de frappe, tout en opérant en groupements tactiques largement supérieurs aux bandes irrégulières pour la défaite desquelles sont taillées les unités de sécurité. Ni corps blindé, ni guérilla, les forces de l’EI mettent à mal les schémas opérationnels des forces du Moyen-Orient. Que celles-ci éprouvent depuis plus d’un an les plus grandes difficultés à s’y adapter révèle toutefois que ces limites militaires ont des racines plus profondes.

Les fragilités des nations inachevées du Moyen-Orient

Les capacités militaires d’une force armée ne sont en effet jamais meilleures que la solidité des fondements de l’État ou de l’autorité politique qu’elles servent. Bien que cela soit trop fréquemment le cas, la compétence tactique et le talent opérationnel d’une force armée ne peuvent être considérés de manière entièrement distincte de la solidité des « forces morales » de celles-ci. Or ces dernières forces sont elles-mêmes dépendantes d’un contexte social et politique. À ce titre, la performance pour le moins inégale des forces armées du Moyen-Orient face à l’EI renvoie davantage à un contexte social qu’à des lacunes tactiques.

Tout porte en effet à croire qu’elles auraient été compensées si elles n’avaient d’autres causes qu’un déficit de formation ou d’équipement. La performance tactique des combattants Kurdes, celle (pas seulement face à l’EI) des forces demeurées loyales au régime syrien depuis 2011, montrent en effet qu’une contre-performance à ce niveau, si elle ne se traduit pas par une défaite décisive – c’est-à-dire qui puisse être exploitée stratégiquement par l’adversaire – est tout à fait récupérable et peut même, le temps passant, être convertie profitablement en expérience. Empiriquement, et en élargissant le propos à des exemples historiques plus nombreux et plus anciens, de quelques semaines à quelques mois d’expérience du combat suffisent, en fonction du niveau de départ, pour qu’une force, si elle parvient à demeurer opérationnelle, surmonte ses lacunes tactiques initiales.

La condition en est cependant que la dite force conserve pendant ce laps de temps sa cohésion : c’est ici qu’entrent en considérations les grandeurs morales précitées, et qu’interviennent des facteurs sociaux. La cohésion d’une unité élémentaire a plusieurs ressorts, sur lesquels on ne s’attardera pas ici (on pourra se référer par exemple sur ce sujet aux travaux de Michel Goya. Voir en particulier Goya, Michel, Sous le feu. La Mort comme hypothèse de travail, Paris, Tallandier, 2014). La cohésion d’une force armée dans son ensemble, ou à tout le moins de ses grandes unités, repose quant à elle non seulement sur un équilibre entre la confiance existant entre les différents niveaux de commandement à l’intérieur de celle-ci, sur l’importance accordée à la mission confiée, sur la confiance dans leurs propres compétences techniques et tactiques qu’ont ses membres, mais avant tout sur un sentiment d’appartenance à l’entité politique au service de laquelle est placée cette force.

Or il n’est pas certain que les États du Moyen-Orient – à l’inverse, de toute évidence, de l’EI – soient en mesure de réellement susciter ce dernier sentiment, faute d’un référent national bien partagé dans des pays où ce dernier doit se conjuguer avec des organisations sociales concurrentes : le tribalisme, le sectarisme, souvent conjugués à une dimension ethnique, rendent extrêmement hétérogènes les sociétés de la majeure partie des pays de la région. Le cas historique du Liban, celui très actuel de la Syrie et de l’Irak – précisément les deux pays où l’État islamique s’est implanté – ou encore, en Afrique du Nord, celui de la Libye, soulignent la fragilité de sociétés « nationales » où la cohésion est bien souvent artificiellement fondée sur, et entretenue par, la domination d’une faction sur les autres, chaque faction instrumentalisant les facteurs tribaux, religieux, etc. tout en en étant simultanément dépendante. L’on perçoit immédiatement la fragilité de telles constructions, lorsqu’elles ne parviennent pas à donner naissance à un discours « nationaliste » suffisamment construit, et qu’elles n’évoluent pas vers l’ouverture des rangs de la faction dominante à une base sociale plus large que son groupe tribal ou sectaire initial.

Le contraste est ainsi saisissant entre des régimes comme la Libye, où l’effondrement du pouvoir de Muammar Kadhafi s’est accompagné de celui de tout forme d’État, et d’autres comme l’Égypte mais aussi l’Iran où l’État est parvenu à se doter d’une assise sociale qui dépasse les limites étroites des structures traditionnelles. Le premier de ces pays l’ayant réussi par la mise en place d’un État national modernisateur sur des bases « laïques », le second en ayant au contraire utilisé la religion – et la guerre avec l’Irak de 1980 à 1988 – mais tous deux ayant pu s’appuyer sur l’existence d’une histoire « nationale » égyptienne et perse, puis iranienne, remontant non au démantèlement de l’Empire ottoman en 1918 ou à l’après-1945, mais jusqu’à l’Antiquité.

À l’exception évidente de la Turquie, peu nombreux sont ceux des autres États de la région qui disposent d’une base sociale de gouvernement aussi large. Paradoxalement, l’un de ceux qui s’en sort(ait) le moins mal est le régime syrien de Bachar al-Assad, dont la base politique si elle s’appuie de manière privilégiée sur la minorité Alaouite, a su s’élargir à d’autres minorités – dont les chrétiens, protégés par le régime – mais aussi à des pans entiers des classes moyennes urbaines, par exemple. Pour le reste, la fragilité intérieure des États « inachevés » – ou volontairement inaboutis – du Moyen-Orient réduit leur capacité à s’opposer directement aux forces de l’EI, qui savent par ailleurs cibler celles des unités qui leur font face les plus susceptibles de s’effondrer – ou, au contraire, concentrer leurs efforts sur les plus solides pour les mettre hors de combat, et provoquer du même coup le flottement du reste des dispositifs. C’est une combinaison de ces deux approches que l’EI a employé contre les forces irakiennes, aboutissant à leur effondrement.

Il faut d’ailleurs noter que le problème se pose de la même manière en dehors du Moyen-Orient, et ne relève en aucun cas d’un particularisme culturel ou régional : en Afghanistan, en Afrique… mais aussi en Ukraine, la faiblesse de la cohésion interne d’un État et de l’assise sociale de son gouvernement fragilisent la performance opérationnelle de ses forces armées, et en conséquence la capacité à obtenir des résultats stratégiques positifs.

Les limites de la sous-traitance stratégique

Tout ceci rendrait déjà plus qu’incertaine la « sous-traitance stratégique » actuellement privilégiée par les États-Unis et les autres puissances intervenantes extérieures à la région. Certes, cette approche satisfait politiquement l’ensemble des États qui y prennent part. Elle satisfait les États du Moyen-Orient, parce qu’une campagne de frappes aériennes épargne à leurs armées l’épreuve de force d’un affrontement direct dont leurs gouvernements n’ont aucune certitude qu’elles seraient en mesure d’en sortir victorieuses. Elle satisfait les États-Unis et les États européens car ceux-ci ne sont pas prêts à s’engager directement contre l’État islamique, y compris pour de bonnes raisons : outre les risques de renforcement de l’organisation si celle-ci était directement opposée à des forces « occidentales » au sol, et pas seulement exposée à des frappes de ces dernières, la défaite tactique des forces de l’EI ne pourrait être exploitée stratégiquement que par des forces locales, sous peine de voir cet adversaire reconstituer ses forces dans la clandestinité, puisque les territoires actuellement sous son contrôle demeureraient non-gouvernés.

Mais elle satisfait aussi l’ensemble de ces acteurs parce que nombre de ceux-ci poursuivent, simultanément à leur lutte plus ou moins engagée contre l’État islamique, d’autres buts stratégiques : la Turquie souhaite à la fois la destruction du régime de Bachar al-Assad et la défaite des Kurdes, mais aussi la mise en place d’un gouvernement sympathique à ses intérêts en Syrie, et s’oppose à l’Iran ; l’Arabie Saoudite veut détruire l’EI, mais n’est pas prête à le payer d’une implantation durable d’une sphère d’influence iranienne en Irak et en Syrie. L’Iran est tout aussi intéressé à la survie du régime de Bachar al-Assad – et donc à la défaite de l’opposition tant modérée qu’islamiste en Syrie – et à l’implantation solide d’un régime favorable à Téhéran – et hostile à Riyad – en Irak, qu’à la défaite de l’EI.

Autant dire que la sous-traitance stratégique telle que les États-Unis entendent la pratiquer ne peut fonctionner, et que cette désunion des buts poursuivis par ses adversaires permet à l’EI de se jouer pour l’heure des efforts déployés pour le détruire. Le mouvement a ainsi, assez habilement, concentré visiblement ses efforts contre les Kurdes, faisant de la ville de Kobané à la frontière syrienne un abcès de fixation. Ceci lui a certes coûté, au terme de plusieurs mois de combats, des pertes significatives et a finalement abouti à un échec tactique, les forces kurdes appuyées par l’aviation américaine parvenant en janvier 2015 à reprendre le contrôle de la majeure partie de la ville.

Mais les combats au Kurdistan syrien, en accaparant l’attention des opinions et des gouvernements aux États-Unis et en Europe, aboutissant à la concentration dans ce secteur – plus de 700 frappes aériennes américaines sur 800 – des frappes menées en Syrie, ont laissé le champ libre à l’EI pour s’étendre ailleurs, au détriment des autres mouvements d’opposition syriens : fin janvier 2015, les territoires contrôlés par l’EI en Syrie avoisinaient en conséquence 50 % de la superficie du pays. En Irak, dans le même temps, les frappes ont certes permis de dégrader les capacités offensives de l’organisation, mais n’ont pas permis de rendre l’initiative à des forces irakiennes qui ne se sont toujours pas remises des défaites subies en juin-juillet 2014. Et il a fallu l’intervention de milices chiites entraînées et encadrées par l’Iran pour que les forces « irakiennes » obtiennent des succès militaires.

Un emploi inapproprié de l’arme aérienne ?

Plus gênant peut-être, du point de vue de la conduite opérationnelle d’une guerre d’ores et déjà extrêmement complexe, la coalition semble avoir adopté un plan de frappes privilégiant quatre modes d’action :

  • la désorganisation du commandement de l’organisation par des frappes ciblées contre ses cadres identifiés, sur le modèle des frappes ciblées menées par les États-Unis au Pakistan, au Yémen, ou en Afghanistan contre les différentes organisations jihadistes ou, toujours en Afghanistan, contre les Taliban ;
  • l’interdiction des forces de l’EI, surtout en Irak – nombre de forces aériennes ne menant pas de frappes en Syrie –, en particulier de leur approvisionnement en hydrocarbures et en munitions ;
  • la « reconnaissance armée », avec des frappes d’opportunité contre les convois et moyens militaires lourds (chars et véhicules blindés en particulier) et positions fixes identifiées ;
  • l’appui direct des combats au sol, en particulier en appui des unités Kurdes, tant en Syrie (autour de Kobané) qu’en Irak.

Ces frappes voient l’emploi d’une combinaison de moyens variant selon les circonstances : les trois premiers modes d’action impliquent essentiellement des appareils de combat, le premier des appareils de combat et des drones armés, plus des unités spéciales, celles-ci et, de plus en plus, des unités conventionnelles déployées dans des missions de conseil et de formation des forces irakiennes et kurdes, guidant également vraisemblablement des frappes d’appui dans certains secteurs.

Le problème qui se pose est celui de l’efficacité de telles frappes. Si la reconnaissance armée et l’interdiction ont un effet attritionnel immédiat, et contribuent en limitant tant le volume que l’armement et l’autonomie opérationnelle des groupements pouvant être rassemblés par l’EI, à limiter les capacités offensives de l’organisation, les frappes contre les cadres de l’organisation sont davantage discutables. De telles frappes n’ont en effet pratiquement aucun effet immédiat sur la performance des forces de l’EI, sauf si elles sont menées en conjonction directe avec une opération terrestre susceptible d’exploiter la désorganisation momentanée qu’elles créent. Il est en outre peu probable qu’elles aient un effet durable sur une organisation dont l’organisation se rapproche plus de celle des Taliban afghans ou du Hezbollah libanais que des réseaux terroristes d’al-Qaïda. Ce type d’organisation a une organisation davantage liée à des hiérarchies fonctionnelles qu’à des hiérarchies d’individus : l’on peut certes tuer celui qui occupe un poste, mais plus difficilement sa fonction.

L’appui tactique, et l’interdiction à condition que celle-ci soit intégrée à une planification d’ensemble des opérations aéroterrestres, semble demeurer l’emploi le plus pertinent de l’arme aérienne. Bien que tardif – novembre 2014 – autant pour des raisons de ciblage liées à la faible priorité accordée initialement à l’appui et à l’interdiction par rapport à des frappes présentées comme « stratégiques » contre le leadership de l’EI, que parce que l’US Air Force cherche à se débarrasser de l’appareil, l’engagement des A-10 contre l’EI et le fait que ces appareils avaient, en janvier 2015, déjà assumé 11 % des 16 000 sorties menées souligne un évolution bienvenue des priorités des planificateurs de la coalition. Mais ces adaptations d’ordre tactique laissent béantes la question de la stratégie poursuivie, qui apparaît pour le moins peu claire.

Une stratégie à repenser

Il faut dire que le développement d’une stratégie crédible semble hors de portée. D’une part, en raison des faiblesses stratégiques tant militaires que diplomatiques et sociales des États de la région, exposées précédemment. Ensuite, en raison de l’absence d’alternative crédible de la part d’un acteur extérieur, à commencer par les États-Unis, au demeurant largement responsables de la situation ayant permis à l’État islamique d’émerger, et dont les marges de manœuvre diplomatiques apparaissent aujourd’hui comme réduites. Notons que ce dernier point accrédite l’idée d’un déclin, au moins relatif, de la puissance américaine dont le déploiement, qu’il soit militaire, économique (contre la Russie par exemple) ou diplomatique (y compris contre la Turquie, pourtant membre de l’OTAN…) n’obtient plus qu’avec difficultés des résultats stratégiques au demeurant en deçà des ambitions affichées par Washington, et dont l’obtention même ne résout en réalité rien.

La seule stratégie valable serait de mener contre l’EI une guerre offensive jusqu’à ce que l’organisation soit défaite militairement, et de lui substituer dans les territoires libérés des administrations légitimées par leur attachement à des pouvoirs politiques forts et bénéficiant d’une assise politique solide. Mais les moyens n’y sont pas. Les forces armées locales sont incapables de mener les opérations, vraisemblablement longues et coûteuses, de reconquête. Les forces armées américaines ou européennes, qui y seraient confrontées à des combats bien plus durs que ceux menés jusqu’ici en Irak, en Afghanistan, ou dans le Sahel, en ont de moins en moins les moyens humains – il s’agirait d’opérer en masse – mais aussi matériels – il suffit de regarder l’état échantillonnaire des arsenaux français. En outre, les gouvernements qui en déterminent l’emploi stratégique n’en ont pas la volonté, les instances politiques américaines et européennes n’acceptant plus la guerre qu’à la condition évidemment illusoire que celle-ci puisse être livrée de manière unilatérale. Ces derniers gouvernements persistent par ailleurs à laisser leur stratégie être prise en otage par les intérêts particuliers de leurs « alliés » régionaux, au premier rang desquels l’Arabie Saoudite, mais aussi la Turquie. Mais surtout, les États de la région apparaissent incapables de réaffirmer sur les régions aujourd’hui contrôlées par l’EI une autorité suffisante pour que, l’organisation défaite, elle ne soit pas en mesure de reconstituer ses forces ou que ne lui en succède pas une autre.

À défaut, il faut se contenter aujourd’hui de jouer la montre et de poursuivre l’attrition des forces de l’EI – et plus directement des jihadistes en provenance de pays tiers, dont la France, qui rejoignent l’organisation – tout en espérant que la guerre en cours suscitera une réorganisation du système stratégique du Moyen-Orient dans un sens favorisant l’émergence d’États forts fonctionnant selon des principes adaptés aux réalités sociales des pays qu’ils entendent gouverner, quitte à accepter de revenir sur certains principes aux fondements surtout idéologiques, et qui sont aujourd’hui de moins en moins réalistes, à commencer par celui d’intangibilité des frontières. On en est aujourd’hui loin, et la guerre se poursuivra tant que les options de son règlement se conformeront moins aux représentations et aux buts de ses participants que ne le fait sa poursuite. Il s’agit là d’une prise de risque non négligeable, y compris pour la France, impliquée directement, et le résultat en sera très certainement un environnement stratégique très dégradé, dont le terrorisme en France et l’accroissement des migrations de masse vers l’Europe ne sont que des signes avant-coureurs.

 

Note sur les estimations du nombre de combattants de l’EI : les estimations des effectifs de l’EI ont fluctué de quelques dizaines de milliers à plus de 200 000 combattants. L’état-major général russe, par exemple, donnait fin 2014 une estimation « médiane » de 70 000 combattants effectifs, et une fourchette de 70 000 à 100 000 combattants semble crédible. Voir « Islamic State formations comprise up to 70,000 gunmen — Chief of Russia’s General Staff », TASS, 10 décembre 2014. La CIA estimait elle à 30 000 le nombre de combattants de l’EI en septembre 2014, mais pour l’Irak seulement. On notera que, en dépit des bilans affichés des frappes, ce chiffre n’a pas depuis évolué à la baisse…

 

 

Photos : En haut, un A-10 de l’US Air Force lors d’un ravitaillement en vol au-dessus de l’Irak pendant l’opération « Inherent Resolve » © US Air Force ; au-milieu, couverture de DSI Hors-série n°40 © DR/Areion Group