La Plume et le Sabre

11 janvier 2010

Conférence d'Alain de Nève à l'EHESS

Dans le cadre du séminaire pluridisciplinaire co-organisé par l'EHESS et l'IRSEM et consacré aux "Mutations et révolutions militaires", Alain de Nève, attaché de recherche à l’Institut Royal Supérieur de Défense, doctorant en sciences politiques à l’Université catholique de Louvain, membre du RMES et, last but not least, membre d'Alliance Géostratégique avec son blog "Guerres et systèmes", donnera jeudi 21 janvier à la Maison des Sciences de l'Homme, 54 boulevard Raspail (et non plus au 105 comme c'était le cas les années précédentes) une conférence intitulée Nanotechnologies et révolution dans les affaires militaires – Entre promesses technologiques et technologies de la promesse, dont voici le résumé :

"Depuis plusieurs années, l’hypothèse de l’émergence d’une troisième révolution dans les affaires militaires (3RAM) a vu le jour. Les progrès significatifs intervenus dans les sciences et les technologies, notamment dans le domaine de la nanotechnologie, tendent à accréditer l’imminence d’une mutation sans précédent des conditions techniques dans lesquelles seront conduites à l’avenir les opérations militaires et de gestion de crise. La connaissance et la maîtrise des techniques de manipulation de la matière à l’échelle du milliardième de mètre (échelle dite « nanométrique ») présagent, en effet, de ruptures technologiques majeures qui modifieront en substance la structuration des forces de même que les rapports entre le combattant et la machine. Au-delà, la nanotechnologie est également présentée comme le vecteur d’une révolution des perspectives stratégiques, plus globale, marquée par des altérations profondes des fondements techniques et sociopolitiques des équilibres militaires. Le débat sur les dimensions militaire et sécuritaire de la nanotechnologie est cependant récent. Les scénarios de mises en œuvre des nanotechnologies font florès. Ils oscillent entre prophéties technologiques auto-réalisatrices et anticipations raisonnées mais néanmoins critiques sur ce que pourrait être, demain, l’architecture des rapports de forces dans un monde globalisé. Débattre de l’impact de la nanotechnologie et de la convergence technologique qui lui est associée dans le domaine sécuritaire s’avère donc une nécessité."

Les nanotechnologies étant un sujet ou l'on entend de tout et surtout, me semble-t-il, de n'importe quoi, cette conférence est l'occasion de faire le point sur un champ technologique en devenir, et je ne peux donc que chaudement recommander d'y assister.

24 décembre 2009

Quartiers d'hiver

Comme les lecteurs de ce blog ont pu le constater, La Plume et le Sabre est entré depuis quelques temps maintenant en quartiers d'hiver. Plus que la météo, c'est un agenda personnel très chargé, entre recherche d'emploi et recherche de logement, travail autour de ma thèse et de divers autres travaux qui m'a conduit, malgré moi, à ralentir le rythme. Ces quartiers d'hiver vont évidemment se prolonger pendant les fêtes, mais j'entends entrer en campagne en 2010 dès la mi-janvier. Rendez-vous donc autour du 15 janvier 2010, pour la reprise des billets.
En attendant, je vous souhaite à tous un très joyeux noël et une bonne et heureuse année 2010, en vous remerciant pour votre fidélité. En un peu plus d'un an d'existence, ce blog m'a beaucoup apporté, et j'espère bien dans l'année à venir continuer à le développer. Merci donc, et meilleurs vœux à tous.

25 novembre 2009

La suppression de l'Histoire et de la Géographie du programme des terminales S, une erreur dramatique

Comme Joseph Henrotin et Olivier Kempf sur leurs blogs respectifs, je suis scandalisé de cette suppression annoncée, qui constitue une erreur lourde de conséquences à la fois sur le plan politique et sur celui de la formation intellectuelle des citoyens français. La légèreté avec laquelle est prise une telle décision ne plaide pas en faveur de la classe politique française, qui devrait s'interroger davantage sur la portée de ses actes, et faire ce pour quoi elle est élue et payée, c'est à dire de la politique au sens noble du terme. Je reproduis donc ici un texte de Jacques Sapir, économiste dont nous avons déjà plusieurs fois évoqué les travaux, et qu'il me semble important de lire et de relayer. Comme Olivier, je ne peux qu'appeler les lecteurs de ce blog à réagir à ce billet, et à faire le plus de publicité possible à ce texte. Merci à L.H., qui a relayé ce texte et que je salue au passage.

"Je viens d'apprendre que le Ministre de l'Éducation Nationale vient de décider de supprimer l'Histoire et la Géographie comme matières obligatoires (il se propose de les maintenir dans un cadre optionnel) en Terminale Scientifique. Je suis anéanti et scandalisé par une telle décision.

Tout le monde peut comprendre, au vu de ce qu'est un lycéen aujourd'hui, et plus particulièrement dans une section scientifique avec une spécialisation renforcée par la réforme, qu'une telle décision va aboutir à la suppression totale de cet enseignement. Très peu nombreux seront les élèves qui prendront une telle option. Nous ne devons donc nourrir aucune illusion. Le caractère démagogique de la mesure est évident. Il fait reposer sur les élèves la décision de prendre ou de ne pas prendre les cours d'Histoire et Géographie à un moment où la spécialisation de la filière vient d'être réaffirmée. Alors que, aujourd'hui, plus de 50% des élèves ont choisi la Terminale Scientifique, ceci revient à enlever l'enseignement d'Histoire et Géographie à cette même proportion. Seul le rétablissement de l'Histoire et de la Géographie dans le cadre de cours obligatoires peut garantir qu'elles seront suivies par les élèves des Terminales Scientifiques.

Cette scandaleuse décision survient au moment même où, de la commémoration de l'anniversaire de la mort de Guy Môquet au grand débat sur « l'identité nationale », en passant par le projet d'un musée de l'Histoire de France, la question de l'Histoire, mais aussi de la Géographie (car la conscience nationale s'enracine dans des pays et des paysages) occupe une place centrale dans notre pays. On se souvient du livre de Fernand Braudel Identité de la France, et de la place qu'il donnait à la fois aux paysages et à l'Histoire dans la construction d'un sentiment national. Ce dernier ne saurait renier ce qu'il doit à ces deux disciplines ou alors, mais nous n'osons croire que tel soit le projet du gouvernement, cela reviendrait implicitement à le faire reposer sur une couleur de peau ou une religion, avec ce que cela impliquerait pour le coup comme rupture avec ce qui fait l'essence même du sentiment national en France. On peut alors s'interroger sur la logique d'une telle politique qui prétend faire de la conscience nationale une priorité, qui va même jusqu'à créer à cette fin un Ministère de l'Intégration, et qui la retire en réalité à la moitié des élèves de Terminale. Ce n'est plus de l'incohérence, c'est de la schizophrénie. Samy Cohen <cohen@ceri-sciences-po.org> Au-delà, les raisons sont nombreuses qui militent pour le maintien d'un enseignement d'Histoire et de Géographie pour les Terminales Scientifiques. Dans la formation du citoyen, ces disciplines ont un rôle absolument fondamental. La compréhension du monde contemporain, de ses crises économiques ou géostratégiques, des rapports de force qui se nouent et se dénouent en permanence entre les nations, implique la maîtrise de l'Histoire et de la Géographie. Est-ce à dire que, pour le Ministère de l'Éducation Nationale, les élèves des Terminales Scientifiques sont appelés à être des citoyens de seconde zone ? Est-ce à dire que l'on n'attend plus d'un mathématicien ou d'un physicien qu'il soit aussi un citoyen ? Ou bien, voudrait on ici organiser à terme une France à deux vitesses où d'un côté on aurait de grands décideurs dont la science serait au prix de leur conscience, et de l'autre le simple citoyen auquel on pourrait laisser ce savoir si nécessaire car devenu sans objet dans la mesure où ce dit citoyen ne pourrait plus peser sur les décisions politiques ? Il est vrai que l'on peut s'interroger aujourd'hui devant la réduction, sans cesse croissante, de la démocratie à ses simples formes, qui ont elles-mêmes été bafouées comme on l'a vu pour le vote du referendum de 2005.

Par ailleurs, cette décision est en réalité autodestructrice pour notre économie dont on prétend cependant que l'on veut en pousser l'externalisation. Aujourd'hui, dans les formations de pointe, qu'il s'agisse de Polytechnique (Chaire de management interculturel), des autres Grandes Écoles (École des Mines, École des Ponts et Chaussées) ou des Écoles de commerce et de gestion (HEC, ESSEC, SupdeCo, etc…), qui toutes impliquent de la part de l'étudiant une Terminale Scientifique, l'accent est mis sur la compréhension du monde contemporain. Ceci nécessite une formation de base en Géographie (humaine, économique et géopolitique) mais aussi une formation en Histoire afin de fournir les bases de compréhension des évolutions du monde contemporain. Ceci correspond à une demande spécifique des entreprises françaises qui sont de plus en plus engagées dans un processus d'internationalisation de leurs activités. Qu'il s'agisse de la question des contrats, ou encore du développement d'activités à l'expatriation, la connaissance des fondements historiques, géographiques et culturels de ces sociétés, qui pour certaines sont très différentes de la nôtre, est absolument indispensable. L'absence de ces disciplines, ou la réduction de leurs horaires à la portion congrue, défavoriseraient considérablement ceux des élèves de Terminale Scientifique qui ne veulent pas s'orienter vers des activités strictement en liaison avec les sciences de la nature.

C'est donc avec le sentiment que quelque chose de très grave est en train de se produire si nous n'y prenons garde que jécris. Moi-même, en tant qu'économiste, je ne cesse de mesurer ce que ma discipline doit à l'Histoire (pour l'histoire des crises économiques mais aussi des grandes institutions sociales et politiques dans lesquelles l'activité économique est insérée) mais aussi à la Géographie avec son étude des milieux naturels et humains, des phénomènes de densité tant démographique que sociale. Comment peut-on penser la crise actuelle sans la mémoire des crises précédentes ? Comment peut-on penser le développement de l'économie russe hors de tout contexte, comme si ce pays n'avait pas sa spécificité de par son histoire mais aussi de par son territoire ? Nous savons bien que les processus économiques ne sont pas les mêmes dans les capitales, à Moscou et à Saint-Pétersbourg, et dans les régions. On voit donc bien que si l'Économie n'est pas le simple prolongement de l'Histoire et de la Géographie, elle perd toute pertinence à ne pas se nourrir à ces deux disciplines, et ceci sans que cela soit exclusif d'autres (comme l'Anthropologie ou la Sociologie). Et je ne parle pas ici de mes activités de recherches stratégiques, qui, bien entendu, nécessitent l'Histoire et la Géographie.

Il faut donc arrêter cette mesure avant qu'il ne soit trop tard, et pour cela susciter le mouvement de protestation le plus important possible."

25 octobre 2009

Réfugiés ou déserteurs ?

Jean-Dominique Merchet, sur son blog Secret Défense, se fait écho des réactions d'officiers généraux en deuxième section face à la polémique suscitée par l'expulsion hors du territoire français de civils afghans en situation irrégulière. Il convient avant de lire ce qui va suivre de prendre au préalable connaissance de ces déclarations.
Sans rentrer en aucune manière dans la polémique en ce qui concerne la pertinence ou non de l'expulsion de ces personnes, il semble donc important de revenir sur les propos tenus à l'égard de ceux-ci par plusieurs généraux (2S), et ce de la manière la plus apaisée possible. Ceux-ci, en substance, font reproche aux réfugiés afghans d'avoir fui un combat juste pour leur pays en préférant à celui-ci le confort matériel de la société occidentale. Nous nous permettons de manifester notre désaccord sur le fond comme sur la forme quand à ces déclarations. Sur la forme d'abord. Ces propos manifestent certes l'empathie légitime et louable que ressentent ces grands soldats à l'égard de leurs frères d'armes de tous grades engagés dans une lutte difficile en Afghanistan, à laquelle nous nous associerons toujours ici. Cependant, à notre sens ils ne contribuent pas à apaiser le débat; au contraire ils attisent une polémique dont il serait préférable de faire l'économie, puisqu'elle masque les véritables questions que soulève la présence de réfugiés afghans sur le territoire français. Ces questions de fond sont donc également une cause de désaccord. Que l'ensemble des volontés et des énergies soit nécessaire pour accomplir l'objectif d'un Afghanistan en paix et prospère, on ne peut que le souhaiter. Que cet objectif doive en premier lieu être poursuivi avec toute l'énergie possible par les Afghans eux-mêmes, il s'agit là également d'une conviction. Mais que l'on puisse en conclure que tout Afghan ne prenant pas part au combat contre les Talibans est un lâche ou un traître, nous ne l'admettrons pas. Il ne s'agit pas ici de bien-pensance, à laquelle nous ne pensons pas avoir habitué le lectorat de ce blog. Cet avis est au contraire fondé sur un ensemble de raisons qui relèvent à la fois du pragmatisme et de l'éthique, par opposition au jugement moral dont ces déclarations relèvent.
La première de ces raisons est pratique. Quel que soit le conflit, et quel que soit le pays concerné, il est illusoire d'espérer que l'intégralité d'une population soit disposée à faire le sacrifice suprême, et ce quelle que soit la justesse de la cause. Sur ce point aucun pays ne nous semble en mesure de donner des leçons. Une seconde raison d'objecter à un tel jugement est que les personnes concernées ne sont pas des soldats. Cet état de fait à plusieurs conséquences. La première est bien évidemment que des civils ne peuvent être considérés comme des déserteurs, statut qui est celui d'un soldat qui quitte son poste de manière non autorisée. La seconde est liée au droit international, et au statut que celui-ci accorde aux réfugiés de guerre. L'attribution de ce statut n'est fondée que sur la réalité de la menace sur la vie d'un individu qui le revendiquerait, et non sur son aptitude ou non à participer à la lutte en cours dans son pays. Ici il nous semble que le jugement moral ne devrait pas entrer en ligne de compte. Si tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, un lâche a autant le droit au statut de réfugié que le plus courageux des hommes, que cela nous plaise ou non. Mais la dernière, et la plus importante, des raisons pour laquelle nous objectons au jugement porté est éthique. Notre engagement en Afghanistan, dit le général Le Borgne, n'est pas tant lié à notre propre défense qu'à celle du peuple - des peuples - d'Afghanistan. Soit. Mais dans ce cas, dès l'instant où le premier soldat de l'OTAN a posé le pied en Afghanistan, nous nous sommes implicitement engagés à protéger les citoyens de ce pays des menaces qui pèsent sur eux. Que ce conflit engendre des réfugiés de guerre témoigne de notre incapacité jusqu'à présent à remplir cette mission parmi les plus sacrées du soldat, qui est la protection de l'innocent. Cette protection ne peut être que désintéressée, et de ce fait il ne nous appartient pas de juger de l'attitude de ceux que nos soldats protègent au péril de leur vie. Et ce n'est pas en stigmatisant le(s) peuple(s) d'Afghanistan que nous obtiendrons qu'ils soutiennent l'action de la coalition présente en Afghanistan et s'engagent à ses côtés. Au contraire, c'est en faisant preuve d'empathie et de tolérance, et par notre force de conviction - qui ne peut s'appuyer que sur le respect d'une éthique irréprochable - que nous serons en mesure d'emporter l'adhésion. La directive McChrystal ne dit, en réalité, pas autre chose.
En nous engageant en Afghanistan, et quelque puissent être nos arrière-pensées actuelles, nous avons pris un engagement auprès de la population de ce pays. Cet engagement est à sens unique. Si nous voulons que les Afghans où qu'ils soient s'engagent à nos côtés, porter un jugement moral sur leurs décisions que l'on peut imaginer difficiles - quel que soit le confort matériel de nos sociétés, il ne remplace pas la proximité des êtres chers - ne nous semble ni pertinent ni digne de la hauteur de vue que l'on peut exiger d'hommes tels que les généraux ayant pris position. Oui, il faut que les Afghans se battent s'ils veulent construire un pays digne d'eux. Mais dès lors que nous nous sommes engagés en Afghanistan de notre propre initiative, nous avons obligation d'au minimum faire preuve d'empathie à l'égard de ceux chez qui aujourd'hui nous livrons une guerre dont ils sont avant même nos soldats les premiers à pâtir. Il ne s'agit pas de tomber dans une victimisation d'autant plus abjecte qu'elle ne dissimule souvent que la lâcheté de ceux qui tiennent un tel discours, et encore moins d'inciter à l'abandon ou au manque de courage. Mais avant de juger autrui rappelons-nous que, une fois que tout est dit, la grandeur ne réside pas dans la droiture de notre morale mais dans la justesse de nos actes. Que ceux qui n'ont jamais péché jettent les premières pierres. Pour ma part, je crois qu'en la circonstance un peu de retenue ne serait pas de trop.

19 octobre 2009

En recherche active d'emploi

Si les publications se font moins fréquentes sur ce blog, la raison en est simple : en plus d’une phase intense de travail sur ma thèse, je suis actuellement en recherche active d'un emploi, prioritairement dans le domaine de l’analyse et du conseil en stratégie ou dans le secteur de la sécurité et de la défense.

Ce billet vise à porter cette recherche à la connaissance de ceux qui me lisent depuis maintenant un peu plus d'un an et portent un intérêt fidèle à la réflexion conduite ici.

Je suis ouvert à toute proposition qui serait en cohérence avec mon projet personnel à court / moyen terme : terminer ma thèse de doctorat et construire une expérience professionnelle auprès d'entreprises ou d'institutions au sein desquelles je pourrais mettre en œuvre mes capacités en matière d'analyse et de prospective.

Merci par avance à celles et ceux qui auraient des pistes ou des conseils à offrir, qui voudraient prendre connaissance de mon CV ou, mieux encore, me rencontrer.

Vous pouvez me contacter à l'adresse suivante : stent[at]laplumelesabre[dot]com

29 septembre 2009

Drones : pour une approche systémique

Dans les réflexions sur les structures de force futures, la question de la place et du rôle des drones et systèmes "non habités" (unmanned) occupe désormais une part non négligeable. De nombreux contributeurs (presque exclusivement américains), dans la littérature spécialisée comme sur internet, considèrent ainsi que les UAV (Unmanned Air Vehicles aussi appelés UAS pour Unmanned Aerial Systems, drones aériens) sont susceptibles à plus ou moins court terme de remplacer l'ensemble des aéronefs pilotés pour les missions les plus variées. Les plus extrêmes vont jusqu'à envisager à plus long terme le remplacement total des combattants humains par des machines. Il est évident que ce type de perception contient une part non négligeable de fantasme, sur lesquels on ne s'étendra pas ici. Mais, au delà, le débat sur les drones révèle la confusion qui continue de régner en matière de technologie entre ce qui relève du niveau stratégique et ce qui dépend du niveau tactique. Hors, bien que représentant des outils particulièrement prometteurs, susceptibles d'ouvrir de nouvelles perspectives (notamment en matière d'ISR - Intelligence, Surveillance, Reconnaissance - persistante et de frappe déportée), les drones ne constituent évidemment pas une réponse aux défis stratégiques posés par les conflits contemporains. Plus encore, la manière dont est abordée cette technologie - ou plus exactement cette famille de technologies - encore émergente révèle la persistance d'une approche obsolète des systèmes d'armes, centrée sur les plates-formes.
En effet le débat sur les drones et leurs performances, particulièrement en ce qui concerne les UAV, tout en prétendant dépasser cette approche, en reste en réalité prisonnier. À la fixation sur tel ou tel modèle se substitue bien une logique de "famille" (HALE/MALE, par exemple, ou UAS/UCAS), mais celle-ci n'est que la transposition à l'échelon supérieur de la logique de plate-forme. Tout en affirmant réformer la manière dont sont pensés les armements et/ou les systèmes de force, les promoteurs des systèmes non habités font en réalité preuve d'un manque assez flagrant d'originalité. Car si les performances permises par tel ou tel modèle de drone, qu'il soit terrestre, naval ou aérien, sont bien sûr à considérer et ne sont en aucun cas négligeables, le véritable intérêt d'un drone ne réside pas tant dans ses caractéristiques propres que dans la place qu'il occupe au sein d'un système de forces global. La véritable richesse de l'outil drone est bien la création de synergies entre celui-ci et les forces qu'il est chargé de soutenir. Plus que le domaine aérien sur lequel se concentrent nombre des commentateurs - aidés en cela par les troubles de l'identité que connaît actuellement l'US Air Force - c'est dans le domaine naval que les meilleurs exemples sont à trouver. Équipé de drones, qu'ils soient aériens, de surface ou sous-marins, un navire se transforme de plate-forme en système de combat aux multiples "bras" et "yeux" dispersés dans l'espace, augmentant ainsi sa valeur propre. C'est dans une certaine mesure ce qui était amorcé par les hélicoptères sur les frégates, qui agissaient comme une extension de celle-ci. Mais les drones autorisent, parce qu'ils sont contrôlés depuis le navire, un degré supérieur d'intégration : là où l'hélicoptère une fois quitté le pont de son bâtiment base devenait dans les faits une plate-forme autonome, la nature inanimée du drone reste une extension parfaite de la volonté du navire. Autrement dit, au delà de la performance, l'intérêt du drone réside davantage dans le lien existant entre celui-ci et l'entité le contrôlant que dans ses performances. Dans la conception d'un système combattant, ce sont ces liens qui comptent plus finalement que la performance brute des machines. Prenons cette fois le cas d'un groupe de combat mécanisé. Celui-ci est, de manière native, un système combattant composé d'une entité de commandement (le chef de groupe), d'un véhicule blindé qui joue le rôle de plate-forme "mère" - abri, moyen de transport - tout en étant lui-même un sous-système combattant (pilote, chef de bord, armes, capteurs, etc.), et d'un nombre de combattants (variable selon les armées) qui sont autant d'"yeux" (capteurs) et de "bras" (effecteurs). L'intégration d'un "membre" supplémentaire sous la forme d'un drone crée naturellement des synergies nouvelles et augmente le système de départ : ainsi un micro-UAS de reconnaissance peut éclairer la progression du véhicule du groupe, améliorant la fonction de transport de celui-ci. Dans le même temps, il donne un œil supplémentaire au chef de groupe. Le double lien créé ici (entre le drone et le véhicule, entre le drone et le chef de groupe) crée une synergie nouvelle au sein du système combattant que constitue le groupe. En imaginant l'intégration d'un drone terrestre armé, celui-ci apporterait un bras supplémentaire. La possibilité ultérieure de relier les deux drones génèrerait une synergie supplémentaire (à trois voies : chef de groupe/micro-UAS/UGV armé), démultipliant encore l'action du groupe. C'est donc bien le lien entre volonté humaine et action de la machine qui est déterminant dans le potentiel d'un drone, plus que la performance intrinsèque de la machine.
Ce n'est qu'en abordant les drones non plus comme nœuds d'un réseau dont seraient progressivement évacuées les composantes humaines, mais en fonction des synergies qu'ils permettent de créer - autrement dit en prenant le réseau par ses liens et non ses nœuds - qu'il sera possible de tirer pleinement parti de leur potentiel, tout en offrant aux systèmes habités de nouvelles possibilités de développement. Plus largement, une véritable approche capacitaire moderne doit s'attacher à ne plus considérer seulement les performances individuelles des matériels - habités ou non - et des personnels, mais doit au contraire s'efforcer de penser la capacité du système de manière globale et de s'attacher aux liens de synergie qu'il est possible de créer entre les différents nœuds du réseau ainsi tissé.

20 septembre 2009

Quelle stratégie en Afghanistan ?

Un débat s'est - enfin - ouvert au niveau opératif et stratégique sur le conflit Afghan. Comme annoncé dans le billet précédent, ce débat, en gestation depuis plusieurs semaines, est notamment relayé dans les colonnes du ''Small Wars Journal''. Romain Lalanne fait sur AGS le point sur les arguments avancés jusqu'ici respectivement en faveur ou de la mise en œuvre d'une campagne de contre-insurrection - sur le "modèle" irakien -, ou d'un retrait des forces conventionnelles, remplacées par une combinaison de frappes à distance - sur le modèle des frappes de drones au Pakistan - et d'opérations spéciales. Ce débat, qui survient quelques mois après la nomination du général McChrystal à la tête de l'ISAF (International Security and Assistance Force, force de l'OTAN en Afghanistan), répond à ce qui ressemble de plus en plus à de l'indécision de la part de l'administration Obama - et de la plupart des gouvernements des nations participant à l'ISAF - quant à la stratégie à adopter en Afghanistan. Alors que le président Obama a annoncé n'avoir pas encore arrêté de stratégie définitive sur l'Afghanistan - et ce bien qu'il en ait officiellement adopté une en mars dernier -, il n'est plus exagéré de parler d'une crise de la stratégie de la coalition en Afghanistan.
Cette crise en gestation trouve son origine dans une incapacité à fixer des buts stratégiques positifs à l'action de la force. Les buts stratégiques annoncés par les partisans du maintien des forces de la coalition en Afghanistan, à savoir empêcher que l'Afghanistan ne redevienne un abri pour le terrorisme islamiste d'une part, et empêcher la déstabilisation du Pakistan d'autre part, sont des objectifs négatifs, c'est-à-dire des possibilités que l'on ne veut pas voir se réaliser. Mais rien n'est dit sur les possibilités que l'on veut voir se réaliser, l'émergence d'un Afghanistan démocratique étant davantage à prendre comme de la propagande que comme un objectif crédible, en tout cas à moyen terme. Résoudre la crise stratégique doit commencer par la détermination d'un ou plusieurs buts positifs. L'importance de buts de ce type est en effet capitale. Le conflit afghan n'est en effet aujourd'hui pas tant l'affrontement de deux idéologies - les Talibans sont moins idéologues qu'on ne veut bien le penser - mais celui de deux projets politiques non seulement pour l'Afghanistan en tant que pays, mais aussi par le haut pour la zone Af-Pak (Afghanistan-Pakistan) et par le bas pour l'ethnie pachtoune. Or pour l'heure seuls les Talibans sont en mesure de proposer un projet pour chacun de ces niveaux, ce qui leur donne un avantage stratégique majeur. En l'absence de projet politique susceptible d'emporter l'adhésion - autrement dit en l'absence de buts stratégiques positifs - les forces de la coalition en Afghanistan sont condamnées à "stabiliser" indéfiniment (et avec de moins en moins de succès) le pays, et ne pourront ni vaincre les Talibans, ni susciter durablement l'adhésion à la fois des peuples afghans (le pluriel est ici volontaire) et pakistanais et celle des opinions nationales des pays engagés sur le théâtre. A court terme, le risque est grand de voir le soutien - déjà largement étiolé - pour la guerre s'évaporer dans la plupart des pays de la coalition, conduisant ainsi à des retraits en série d'alliés y compris parmi les plus fidèles, comme la Grande-Bretagne. Si les pays membres de l'ISAF, et en premier lieu les États-Unis, veulent parvenir à rétablir la situation stratégique en Afghanistan, il leur faut donc de toute urgence affirmer des buts de guerre à la fois pragmatiques et suffisamment ambitieux pour constituer un projet politique capable de susciter l'adhésion.
Une stratégie pour l'Afghanistan devra commencer par proposer un projet politique admissible à la fois par les Afghans eux-mêmes et par les opinions des pays de la coalition, dont le soutien conditionnera la poursuite de l'engagement. Ce projet devra être décliné à la fois en objectifs visant l'ensemble de la zone Af-Pak, en objectifs concernant l'Afghanistan dans son ensemble, et en objectifs visant plus spécifiquement les Pachtounes, tout en étant formulé de manière à permettre la poursuite du soutien des opinions nationales des pays engagés (et plus particulièrement des opinions des "grands" pays : États-Unis, Royaume-Unie, France, Pologne, Espagne, etc.). Sur ce dernier point, il sera sans doute plus pertinent de raisonner en termes d'intérêt national et de présenter clairement les choses de cette manière aux opinions que de chercher à présenter l'intervention de nos forces comme un combat "pour des valeurs" qui outre qu'il accroît la méfiance des peuples locaux à l'égard de nos intentions n'est plus une justification suffisante aux pertes de nos forces. Les peuples, contrairement à ce que semblent penser nombre de communicants officiels, sont adultes et moins naïfs qu'on ne le pense. S'ils doivent soutenir une intervention encore longue dans un pays lointain, l'intérêt national - et non la défense des droits de la femme afghane[1] - est sans doute la seule justification raisonnable.
Déterminer le visage exact d'une stratégie en Afghanistan est une entreprise complexe. N'étant pas spécialiste de la région, je ne me hasarderais pas à en proposer un. Mais il est clair qu'aucune campagne militaire, de contre-insurrection ou autre, ne réussira en Afghanistan en l'absence d'objectifs stratégiques positifs clairs et réalistes. Elle ne pourra au mieux qu'obtenir un résultat similaire au surge irakien, à savoir une stabilisation temporaire de la situation sécuritaire débouchant sur un échec stratégique. Et ce n'est pas à l'aune des succès tactiques que l'Histoire détermine les vainqueurs d'un conflit.

Notes

[1] Il ne s'agit pas ici de dire que ces droits ne sont pas importants, ni qu'ils ne doivent pas être promus et défendus. Mais ils ne peuvent constituer seuls la base d'une stratégie.

14 septembre 2009

Débat stratégique sur l'Afghanistan

Un véritable débat de niveau opératif/stratégique sur l'Afghanistan, en gestation depuis quelques temps déjà, s'est - enfin - ouvert, en prenant pour plate-forme l'excellentissime ''Small Wars Journal'' (SWJ), sur lequel je reviendrais dans la semaine dans un billet qui promet d'être dense.
Deux camps se dessinent d'ores et déjà. D'un côté, les "COINdinistas" - Paul Yingling, John Nagl - qui prônent une approche similaire à celle adoptée en Irak à partir du surge de 2007. De l'autre, après l'article d'opinion remarqué de George F. Will, nul autre que le général "Chuck" Krulak - ancien commandant du Marine Corps et auteur du fameux concept de Three Block Wars - et le colonel (en retraite) T.X. Hammes (l'un des pères de la guerre de "quatrième génération") se sont joint aux voix de ceux qui prônent un désengagement pour adopter une approche indirecte, similaire à celle adoptée au Pakistan, en Somalie ou au Yémen. L'article de Chuck Krulak peut être lu ici, et la page du SWJ consacrée à la question ici.
Ce débat est au cœur du thème du mois de l'Alliance Géostratégique - dans lequel j'interviendrais également dans les jours à venir. Il est essentiel qu'il ne reste pas limité aux cercles américains, sous peine de se voir imposer les conclusions des dits cercles. Plus encore, il pose la question de savoir à quel modèle d'interventions il est aujourd'hui nécessaire de se préparer. Les interventions se comptant en années dans des pays étrangers sont-elles véritablement l'avenir de la guerre ?

26 août 2009

L'altérité comme condition première d'une réflexion stratégique autonome

Le numéro 33 de la revue Héraclès du Centre de Doctrine et d'Emploi des Forces (CDEF) de l'armée de terre offre en ouverture un article du général Lecerf, qui dirige le Commandement des Forces Terrestres. Simplement intitulé "Le combat terrestre", cet article se veut un point de départ pour une réflexion de fond sur les engagements actuels et futurs de l'armée de terre française. Il propose neuf "pistes" destinées à lancer le débat.
À la lecture de ces pistes, il est difficile de ne pas se sentir gêné. Au travers de ce texte transparaît en effet l'un des problèmes majeurs du débat stratégique qui est - et c'est là une excellente chose - en train de prendre son essor en France, au sein et en dehors des armées. Ce problème, cet écueil, est l'alignement presque inconscient de ce débat sur celui qui, depuis 2001, s'est développé outre-Atlantique. Lorsqu'on lit les pistes de l'article d'Héraclès, et particulièrement les pistes 3, 4, et 5, il est frappant de trouver des assertions qui pourraient être copiées/collées d'un document américain. La notion d'inter-agences, par exemple, est une traduction littérale de l'anglais (interagency) mais ne correspond pas à la réalité française - il serait sans doute plus juste de dire inter-administrations. L'ensemble de la piste numéro 5 pourrait être de même tiré directement d'un document américain, et correspond à une lecture donnée du monde de demain. En adoptant des expressions créées aux États-Unis, en adhérant à des modèles qui sont ceux de la vision stratégique américaine, cet article est significatif de l'état de la réflexion stratégique en France et en Europe, qui est victime d'une attaque saturante de la part de la production de pensée stratégique américaine. Dit autrement, le débat stratégique français ressemble de plus en plus à une nuance du débat américain, et non à une réflexion indépendante qui témoignerait d'une véritable autonomie de pensée.
Ce qui est gênant ici n'est pas de lire la production américaine, bien au contraire. La qualité et la variété des publications, la liberté de ton de la sphère stratégique américaine doivent être prises en exemple en France, et il est sain de lire ce qui est produit à l'étranger. Mais il est nécessaire de le faire en n'oubliant jamais que le débat stratégique US, et ses conclusions aussi pertinentes soient-elles, reflètent la vision stratégique d'un pays certes allié, mais étranger, dont les intérêts et la vision du monde ne coïncident pas nécessairement avec la nôtre. En employant des concepts que nous n'avons pas nous-mêmes développés, que nous ne nous sommes pas appropriés, le risque est grand de perdre de vue cette altérité fondamentale, indispensable au maintien d'une pensée stratégique française indépendante. Dire "je pense" et enchaîner sur une parole étrangère peut aisément conduire à faire perdre l'indépendance de sa pensée. Depuis de nombreuses années déjà, le débat stratégique américain est façonné autour de "modèles de guerre" concurrents, les uns remplaçant les autres. Cette structure est largement narrative, c'est-à-dire que chaque modèle est avant tout un récit, qui réarrange les éléments factuels de l'environnement stratégique - nouveaux armements, nouvelles tactiques, nature et actions des acteurs mondiaux, etc. - en un tout cohérent puisque sous-tendu par une vision stratégique dont le modèle est en quelque sorte le manifeste. C'est la vision stratégique qu'il promeut, le fameux "paradigme" qu'il s'agit de changer, qui constitue la raison d'être d'un modèle de guerre. Il n'y à là rien de choquant en soi, cela prouve simplement la nature éminemment politique de tout débat stratégique.
Adopter un modèle, c'est adhérer à la vision politique qu'il sous-tend. Autrement dit, c'est soutenir une politique. En adoptant les modèles de guerre américains, en reprenant des termes et des concepts - "inter-agences", "guerres hybrides", etc. - développés dans un cadre spécifique, la communauté stratégique française prend le risque de perdre son altérité, et de ne devenir qu'une succursale des think-tanks de l'intérieur de la beltway de Washington DC. Ce n'est pas de cette manière que la France pourra demain faire entendre une voix qui lui soit propre, ni sera en mesure de saisir les opportunités que le futur offre. Il ne s'agit pas de tout rejeter en bloc, ni de s'isoler dans une autarcie superbe. Par sa seule masse, la pensée stratégique américaine n'est pas contournable. Mais tout en s'en nourrissant, il ne faut rien prendre pour argent comptant, et surtout ne jamais oublier que nous ne sommes pas Américains, mais Français, et que bien que nous partagions la même planète, nous ne vivons pas dans le même monde. Autrement dit, que nos représentations et nos intérêts ne sont pas identiques, bien qu'ils puissent ponctuellement coïncider. La force de la France en Europe a toujours été cette capacité à suivre sa propre voie - et à faire entendre une voix différente - , à ne jamais oublier qu'elle était autre. C'est là l'héritage le plus essentiel du général De Gaulle. C'est aussi notre plus grande force en comparaison d'États - tous les États européens en fait - qui sont désormais incapables d'une pensée autonome. La puissance stratégique demain n'ira pas aux plus grands budgets, ni aux armements les plus sophistiqués. Ce ne sont là que des moyens. La puissance sera l'apanage de ceux qui auront su se définir comme dotés d'une identité propre, non pas figée ou fermée - au contraire - mais apte à évoluer en permanence sans se perdre. L'altérité, première étape d'une réflexion stratégique autonome, est aussi la condition première d'une puissance véritable. Il convient de ne pas l'oublier.

De retour pour de bon

Après un faux départ, le blog va reprendre pour de bon une activité normale. Bonne fin de vacances à ceux qui y sont encore, bonne reprise aux autres.
Je saisis l'opportunité de ce billet pour poser une question (répondre dans les commentaires de ce billet) : y a-t-il des sujets particuliers que vous souhaiteriez me voir aborder ? Non que je manque d'idées, mais il me semble intéressant de savoir ce que vous, lecteurs de ce blog, avez à cœur de débattre. Merci d'avance de vos réponses.

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