La Plume et le Sabre

18 décembre 2013

Passage à France Culture dans l'émission "Du grain à moudre" du 17 décembre 2013

J'étais le 17 décembre 2013, aux côtés de Michel Goya et Jean-Dominique Merchet, invité de l'émission "Du grain à moudre" sur France Culture, présentée par Hervé Gardette.

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Le sujet, pour le moins vaste, était : "Toute intervention militaire est-elle un piège ?". Le prétexte à cette question était le début difficile de l'opération "Sangaris", en République Centrafricaine, mais le débat était d'emblée posé de manière plus large, ne se limitant pas à l'actualité la plus immédiate.
L'émission peut être réécoutée en ligne et téléchargée pendant une durée limitée sur le site de France Culture.

Bonnes fêtes à tous !

06 décembre 2013

Le vide stratégique français à la lumière du Livre blanc 2013

NDLA : cet article constitue la version définitive, amendée et légèrement remaniée, de celui paru dans Défense & Sécurité Internationale n°93 (juin 2013). En six mois, le contenu et le vote de la Loi de Programmation militaire, la séquence diplomatique syrienne, dont la France n'est pas sortie grandie, la séquence diplomatique iranienne, où Paris est apparu incapable d'une vision de long terme, et l'apparente absence de vision de long terme pour l'Afrique, tendent à renforcer les analyses ci-après. Le vide stratégique français, s'il ne date en aucun cas de la publication du dernier Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale, ne s'approfondit cependant pas moins. Quoi qu'affirment les déclarations officielles, la France n'est plus une grande puissance car elle s'avère incapable de se penser et de penser et d'agir sur le monde qui l'entoure comme telle.

Toute reproduction ou citation sont interdites sans mon autorisation expresse.

Bien que son objectif soit la détermination d’une « stratégie de défense et de sécurité nationale », le Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale (LBDSN), version 2013, reste loin en-deçà de cet objectif. Révélateur d’une identité stratégique en crise, il illustre la déshérence de la pensée stratégique française contemporaine, et les incohérences de la politique extérieure de la France, tout en soulignant le poids, dans la détermination des options diplomatiques et militaires, des corporatismes.
France_Mali
Il est illusoire de chercher, dans ce Livre blanc, une stratégie nationale. Celle-ci est en effet absente de ce document qui, au fil de ses sept chapitres et 160 pages, est davantage un reflet de l’approfondissement de la « crise des fondements »(1) qui touche depuis plus de vingt ans la stratégie et, plus largement, la politique extérieure de la France. C’est donc à ce titre de révélateur que nous l’étudierons ici : la courte portée de ses orientations capacitaires – pas plus de cinq ans très probablement(2) – et son positionnement en amont des documents opérationnels réduisent de facto l’intérêt de son analyse d’un point de vue strictement militaire.

L’identité stratégique de la France : la fin de la singularité

Depuis le retrait de Paris du commandement intégré de l’OTAN, en 1966, la stratégie française s’était caractérisée par sa volonté de se singulariser de celle de ses principaux alliés. Sans jamais cesser d’appartenir au bloc occidental – ni d’ailleurs à l’Alliance atlantique elle-même –, la France a ainsi promu, de manière plus ou moins affirmée jusqu’à la fin de la Guerre froide, l’idée que sa souveraineté et la maîtrise de son destin dépendaient de sa capacité à élaborer une stratégie indépendante et à se donner les moyens de sa mise en œuvre. Or, en dépit des multiples références à l’autonomie de décision et d’action nationales, le LBDSN 2013 confirme l’inflexion marquée dès la fin de la Guerre froide vers une « dé-singularisation » de la stratégie française vis-à-vis de celle des autres pays européens et des États-Unis.
Certes de manière moins explicite que la précédente, l’édition 2013 du LBDSN n’envisage plus la France comme une nation dotée d’une stratégie spécifique ; elle en fait plus que jamais un membre parmi d’autres d’une communauté « de valeurs et d’intérêts » (p. 16) déterminant des « interdépendances librement consenties » (p. 21) dont les contours sont ceux à la fois de l’Union européenne et de l’OTAN. De manière notable, l’ambition première de la France au sein de ce concert de dépendances mutuelles n’est plus d’y faire valoir ses intérêts propres : si multiplicateur de puissance il y a, celui-ci est mis « au service de la paix et de la stabilité du monde » (p. 15).
Telle qu’elle est définie dans le LBDSN, l’identité stratégique nationale de la France n’a ainsi de spécificités que celles liées à la géographie, l’outre-mer en particulier. La mention régulière des intérêts à défendre est quant à elle soluble dans « la paix et la stabilité du monde », deux concepts auxquels le livre blanc accorde une valeur intrinsèque, indépendamment de la situation stratégique réelle. Inscrite « dans la perspective plus large de la contribution de notre pays à un ordre international fondé sur la paix, la justice et le droit » (p. 12) par le LBDSN, la finalité ultime de la stratégie de la France relève ainsi davantage de la déclaration d’intentions morales que de la volonté politique.

L’illusion d’un vaste espace a-conflictuel

Le refus du réalisme politique constitue la première caractéristique de l’identité stratégique décrite par le LBDSN. Ce réalisme est d’ailleurs, dans une phrase à la formulation pour le moins surprenante, récusé à demi-mot : « certaines puissances occidentales sont en effet gagnées par la lassitude ou le réalisme politique » (p. 31 ; italiques ajoutés par l'auteur).
Ce refus s’illustre par une négation systématique de la possibilité de conflits d’intérêts au sein de la communauté d’interdépendances à laquelle la France se rattache, le mot « conflit » étant entendu dans son sens le plus restrictif de « conflit armé », là où une acception plus large de ce terme aurait pu ouvrir sur une tout autre perception du monde. L’Union européenne est ainsi d’emblée réputée rendre « impensable la perspective d’un conflit en son sein » (p. 13), tandis que l’affirmation « entre les États-Unis, le Canada et l’Europe d’une profonde communauté de valeurs et d’intérêts » (p. 16) étend cet espace de négation de conflit à l’ensemble euro-atlantique.
Ce consensus tout diplomatique exclut d’emblée la possibilité d’une stratégie intégrale comme horizon du Livre blanc : la négation du conflit suggère celle de toute possibilité d’interactions dialectique ou de relations de concurrence/compétition entre États alliés, relations qui peuvent pourtant occasionnellement déboucher sur des conflits, ceux-ci n'étant pas nécessairement armés.
Ce postulat témoigne, parmi d’autres, du manque de recul historique du LBDSN ; les exemples de « conflits amicaux », même si l’on veut en exclure l’actualité, sont pourtant nombreux. Ainsi, les accords de Bretton Woods, signés en octobre 1944 – mentionnés par le Livre blanc dans l’énumération des institutions multilatérales auxquelles la France participe (p. 15) – ont été pensés avant tout par les États-Unis comme une instrumentalisation de l’économie et du droit international pour éliminer définitivement le rival politique et économique qu’était alors le Royaume-Uni, en prévision de l’après-guerre(3).
Cette absence de profondeur historique caractérise également l’identité stratégique française définie par le LBDSN. En cohérence avec ce qui précède, le Livre blanc positionne assez logiquement la France comme une puissance du statu quo. Son identité stratégique est ainsi résolument conservatrice, sécurité et stabilité étant les maîtres mots du LBDSN. Les « priorités stratégiques » définies au chapitre 4 ressortent ainsi uniquement de buts négatifs : après la protection du territoire national, des citoyens (« ressortissants ») et de l’État (« fonctions essentielles de la Nation »), il s’agit de « garantir la sécurité » ou de « stabiliser » les trois zones prioritaires définies (espace euro-atlantique, puis « voisinage de l’Europe » et « Proche-Orient et golfe Arabo-Persique »), la dernière priorité (« contribuer à la paix dans le monde ») résumant la posture stratégique française dans le reste du monde).
Pour l’essentiel, il s’agit pour Paris de garantir le maintien de l’ordre international construit initialement en 1945, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, puis redéfini en 1991 avec la chute de l’URSS, hors de tout affrontement de puissances. L’identité stratégique française est sous cet angle avant tout déterminée par la défense du « nouvel ordre mondial » tel que pouvait le définir le président américain George H. W. Bush à l’issue de la Guerre du Golfe de 1990-19914. En dépit des références, pourtant nombreuses, aux évolutions profondes du monde et de ses équilibres depuis plus de deux décennies, le Livre blanc semble n’envisager en réponse que de « s’adapter avec agilité » sic (p. 9).
Ce conservatisme stratégique fonde une conception strictement sécuritaire de l’emploi par la France des outils de sa puissance.

La « sécurité nationale », horizon imprécis

Puissance du statu quo, n’inscrivant pas sa stratégie dans la perspective de conflits de puissance – le LBDSN ne conçoit ceux-ci que comme un cas limite et strictement sous forme d’affrontements militaires pris à l’initiative d’un tiers –, la France n’envisage son action internationale que sous la forme d’une défense d’arrière-garde de « ses valeurs et ses intérêts », tout en contribuant à la stabilité et à la paix mondiales. L’approche de la politique extérieure telle qu’elle transparaît dans la définition donnée par le LBDSN de la « stratégie de défense et de sécurité nationale » la rend de fait mue uniquement par des buts négatifs(5) de préservation et sécurisation.
Le Livre blanc commence ainsi par définir la sécurité nationale, concept introduit dans l’édition de 2008, comme « visant un objectif plus large que la simple protection du territoire et de la population contre des agressions extérieures imputables à des acteurs étatiques » (p. 10). Cette première affirmation, qui s’attache à distinguer « défense nationale » et « sécurité nationale », témoigne surtout d’une conception restreinte de la première notion : en effet, l’idée de défense ne saurait se comprendre uniquement face à « des acteurs étatiques ».
La définition se poursuit par l’inclusion au périmètre de la sécurité nationale de « la nécessité, pour la France, de gérer les risques et les menaces, directs ou indirects, susceptibles d’affecter la vie de la Nation » (pp. 10-11). Le niveau d’ambition fixé n’est ainsi en aucun cas celui d’une stratégie nationale intégrale(6). Bien qu’effectivement plus large que celui d’une stratégie militaire, le périmètre de la sécurité nationale est moins précis. Il introduit simultanément des notions de « menaces » et de « risques » qui débordent également du périmètre de la politique extérieure – et de la politique tout court – pour y inclure un ensemble de cas où n’existent pas d’acteurs tiers, tels que les catastrophes naturelles ou les accidents industriels. Ni stratégie militaire, ni politique extérieure intégrée, la « stratégie de défense et de sécurité nationale » s’inscrit surtout sous l’égide du métaconcept de crise, qui recouvre une large variété de situations sans rapport entre elles. Or dans l’usage sémantique du couple « menaces/risques », visant à définir un « éventail des possibles » (p. 47) auxquels il s’agit de répondre par les moyens disponibles, la définition de chacun des deux concepts pose problème.
Les menaces sont définies par le LBDSN comme « les situations où la France doit être en mesure de faire face à la possibilité d’une intention hostile sic » (p. 11). Or cette formulation fait de la menace une situation et non un ennemi (ou à tout le moins un adversaire). Cohérente avec le refus de l’idée de conflictualité évoqué plus tôt, cette définition ramène finalement la menace à un risque provoqué, les « risques » étant quant à eux définis comme « tous les périls susceptibles, en l’absence d’intention hostile, d’affecter la sécurité de la France : ils comprennent donc aussi bien des événements politiques que des risques naturels, industriels, sanitaires ou technologiques » (p. 11). Ce très vaste spectre place finalement sur le même plan des événements aussi variés dans leur nature, leur forme et leur ampleur que les « printemps arabes » de 2011, la guerre au Mali depuis le début de cette année, une éventuelle crue exceptionnelle de la Seine ou un accident similaire à celui de la centrale nucléaire japonaise de Fukushima en 2011, mais également une myriade d’événements de moindre ampleur ou de phénomènes plus diffus comme « le crime organisé » ou « la prolifération des armes de destruction massive » (p. 10). Ce flou est certes clarifié par la définition de priorités stratégiques, mais il n’en fait pas moins de la « stratégie de défense et de sécurité nationale » un agrégat de politiques publiques de nature différentes : militaire, certes, mais aussi policière et judiciaire, sanitaire, économique et industrielle, éducative et scientifique, etc. sans autre dénominateur que celui, très imprécis, de « sécurité », qui pose un double problème.
Le premier avait déjà fait débat lors de l’introduction du concept de sécurité nationale dans le Livre blanc en 2008 : la sécurité n’est pas une donnée quantifiable, mais relève essentiellement du domaine des perceptions. Si la non-réalisation d’un risque – par exemple une attaque terroriste – est certes un objectif tangible pour une politique de sécurité, il n’en va pas de même pour des risques impossibles à empêcher (par définition un accident par exemple) ou des menaces qui, là encore par définition, existent ou peuvent être perçues comme existant, qu’elles se concrétisent par des actions hostiles ou non. Le LBDSN n’est à ce titre pas clair. Si la nécessité de « bâtir la résilience de la Nation » (p. 12) est un objectif tangible – encore que le concept de résilience ne soit pas défini en dépit d’ouvrages et d’articles multiples sur le sujet depuis 2008 et son introduction dans le LBDSN(7) –, une définition des risques et menaces selon leur nature (potentiellement évitable ; potentiellement inévitable ; à gérer et/ou minimiser, par exemple) aurait permis de fixer davantage qu’un horizon de moyens sécuritaires, et aussi de définir plus clairement ce qui relève de la sauvegarde du territoire et des populations et ce qui dépend de la défense à strictement parler.
Le second problème est, du point de vue de l’élaboration d’une stratégie, encore plus gênant : le LBDSN n’aborde la marche du monde que comme un risque ou une menace, c’est-à-dire qu’il ne juge d’un événement que sous l’angle de son impact sur la « sécurité nationale ». Ce faisant, il se refuse d’emblée à toute élaboration de buts positifs à une stratégie nationale, et favorise à l’inverse une posture de repli et de simple réaction. La politique étrangère française, à laquelle le général de Gaulle pouvait fixer pour but – certes très imprécis – la « grandeur de la France », se voit ici ramenée à une simple extension lointaine de la fonction de garde-frontière. L’un des concepts centraux de toute stratégie pérenne, la notion d’opportunité, brille ainsi par son absence, seule l’idée d’influence étant mentionnée. Et encore cette dernière n’est-elle pas précisée, et est en outre décorrélée de la stratégie de défense et de sécurité nationale : l’action diplomatique, économique, culturelle est ainsi conçue comme strictement distincte de l’action militaire, hors de la protection étroite d’intérêts menacés. La promotion de ces mêmes intérêts n’est donc envisagée que de manière indirecte.

Le triomphe des corporatismes sur la stratégie

La conséquence de cette approche sécuritaire est de faire de la « stratégie de défense et de sécurité nationale » telle que définie dans le livre blanc un simple exercice de mise en rapport de risques et/ou menaces avec des capacités, celles-ci faisant l’objet du chapitre le plus volumineux, le chapitre 7 (« Les moyens de la stratégie », qui représente avec 45 pages plus du quart du document). Ces capacités sont à leur tour organisées selon deux approches. La première approche repose sur cinq « fonctions stratégiques » : connaissance et anticipation, protection, prévention, dissuasion, intervention. La seconde approche est la définition d’un « modèle d’armée » précisant à la fois des volumes globaux de personnels et d’équipement, et des « contrats opérationnels » qui décrivent des modules de forces répondant à des scénarios spécifiques.
Ces capacités sont remarquables par l’absence presque totale de choix qu’elles reflètent, hormis une baisse du volume global des personnels et des équipements. Il s’agissait déjà d’une tendance observé dans le LBDSN de 2008, qui lui-même reprenait un modèle d’armée défini lors de la professionnalisation de 1997, qui a son tour perpétuait un modèle élaboré au début de la décennie 1990 en l’adaptant à la fin de la conscription. Autrement dit, les fondamentaux du modèle d’armée et des structures de forces, comprises comme l’organisation tactique, opérative et stratégique des moyens et la conception de ceux-ci et de leur emploi en fonction de cette organisation dans le cadre d’un processus dialectique entre organisationnel et matériel, demeurent inchangés depuis plus de vingt ans. Mais il est vrai que la plupart des matériels nouveaux remontent eux aussi, dans leur conception, à la fin de la Guerre froide.
Le Livre blanc est sur ce point desservi par son positionnement singulier dans l’édifice de la défense française : ni stratégie nationale intégrale – il demeure, on l’a vu, sectoriel –, ni stratégie militaire à proprement parler, ni loi de programmation budgétaire, et encore moins doctrine opérative ou tactique, il est pourtant supposé déterminer un modèle d’armée et fixer des « contrats opérationnels » qui en déterminent le cadre d’emploi. Or ce modèle d’armée, qui constitue le « LBDSN utile » pour l’institution militaire, ne peut être défini par une stratégie militaire à partir de laquelle serait déclinée une doctrine opérative adaptée, cette stratégie étant inexistante. Le Concept et la Doctrine d’emploi des forces(8) ne sont pas en effet des documents stratégiques ni opératifs. Tout en déterminant une partie du cadre technique/tactique, ils sont en réalité des hybrides entre les deux. Le Livre blanc définit en fait un modèle d’armée par combinaison entre les doctrines spécifiques à chaque armée et l’enveloppe budgétaire disponible. Il en vient dès lors à refléter davantage le résultat des équilibres entre armées, autrement dit du poids respectif de chaque corporatisme, y compris celui des organismes interarmées.
La logique de réservoir de forces qui prime se fait de plus sans que soit en amont menée une réelle réflexion tactique et opérative sur le caractère des opérations futures, ce qui n’est pas sans conséquences sur les structures de forces. La principale contrainte apparaît en réalité comme logistique (les capacités de projection) et témoigne de la faible synergie interarmées en dehors des théâtres d’opérations. Chaque armée s’efforce en fait de défendre son format et les financements afférents au lieu de contribuer à la cohérence de l’ensemble, ce qui aboutit à des structures interarmées strictement ad hoc et dès lors peu efficaces hors d’affrontements limités. La pression budgétaire considérable à laquelle sont soumises les armées ne facilite certes pas les rapprochements ; mais c’est en réalité le modèle de chaque armée qui pose problème. Chaque armée est en effet essentiellement organisée pour agir seule, et tend naturellement à privilégier ses missions spécifiques, qu’elle considère comme son cœur de métier : l’armée de Terre et l’armée de l’Air ne sont ainsi pas davantage une force aéroterrestre intégrée que l’armée de Terre et la Marine nationale une force amphibie intégrée, et l’idée d’une « AirSea Battle à la française » relève sans doute aujourd’hui du vœu pieux(9). Le « concert interarmées » peut ainsi être une réalité en opérations, mais sans que les conséquences en soient tirées au plan institutionnel. Ceci entrave une révolution organisationelle pourtant rendue plus vitale à chaque baisse de format et que la mise en place de superstructures interarmées de plus en plus macrocéphales ne constitue pas.
Le Livre blanc, dont l’un des objectifs affichés est de permettre une plus grande cohérence de l’action publique, pourrait ainsi constituer un frein à l’innovation militaire, tant dans le domaine organisationnel et doctrinal que dans le domaine technologique. Des structures de forces destinées à préserver inchangé le panel de capacités de chaque armée ne constituent en effet pas une base solide pour une stratégie militaire, surtout lorsque viennent s’y empiler des capacités transverses (spatial, cyber, renseignement, opérations spéciales) dont l’intégration est généralement ou incomplète ou soumise à ce qui apparaît davantage comme des effets de mode. Dans l’édition 2013 du LBDSN, c’est ainsi le cas du cyberespace et des opérations spéciales, comme cela a failli être le cas pour la défense antimissile balistique.
Il en va de même pour l’articulation entre les différents domaines, susceptibles pourtant, une fois fédérés, de constituer les piliers d’une stratégie nationale intégrale. En séparant le sécuritaire du reste de l’action extérieure de la France, cette « stratégie de défense et de sécurité nationale » tend à scinder cette action en « tuyaux » relativement hermétiques – diplomatique, économique, militaire, etc. –, alors qu’il conviendrait au contraire de l’intégrer. La mise en avant de tel ou tel volet apparaît ainsi comme strictement conjoncturelle, la norme étant un ordre dispersé peu propice à l’atteinte par la France d’une situation d’avantage stratégique durable dans l’environnement contemporain(10).

Souveraineté nationale et légitimité de l’action : la crise des fondements

L’inscription de l’action internationale de la France dans un cadre où le conflit est sinon nié, du moins considéré comme l’exception – témoignant d’un irénisme qu’il conviendrait d’ajouter aux caractéristiques de l’identité stratégique définie plus haut – se combine à un rapport ambigu à l’exercice de la souveraineté nationale, qui commence par une définition de celle-ci pour le moins étonnante.
Le Livre blanc affirme que « la souveraineté est un fondement de la sécurité nationale » et qu’elle « repose sur l’autonomie de décision et d’action de l’État » (p. 19). Il poursuit en citant l’article III de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 (« le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément ») et affirme que « le maintien de la souveraineté nationale est une responsabilité essentielle du pouvoir politique. Il fonde la mission des forces armées ». Simultanément, le LBDSN indique que « souveraineté et légitimité internationale sont donc deux fondements essentiels et complémentaires de sa stratégie de défense et de sécurité nationale » (p. 19). Ces différentes affirmations relatives aux « fondements de la stratégie de défense et de sécurité nationale » méritent que l’on s’y attarde. Elles révèlent l’approfondissement de la crise des fondements décrite il y a vingt ans par le général Poirier(11).
La définition de la souveraineté nationale, affirmée comme fondant la stratégie française, est en effet simultanément absolument imprécise et foncièrement erronée en termes de philosophie politique, car confondant plusieurs notions. Lorsqu’elle est définie comme « l’autonomie de décision et d’action de l’État », il est moins question de souveraineté que d’indépendance nationale : en d’autres termes, de capacité pour la France, et pour reprendre les propres termes du LBDSN, « de peser sur un environnement extérieur dont elle ne peut s’isoler » (p. 19). La préservation de l’indépendance nationale est ainsi l’un des deux objets premiers de la dissuasion nucléaire, avec l’intégrité territoriale. Or la dissuasion, qualifiée par le LBDSN d’« ultime garantie de notre souveraineté », ne garantit pas la souveraineté nationale : seule la volonté populaire le peut. La dissuasion ne peut que préserver l’espace physique et politique d’exercice de la souveraineté, ce qui est fort différent.
De la même manière, le contresens est manifeste dans l’assertion selon laquelle la souveraineté « fonde » la sécurité nationale. Or la souveraineté définit l’existence de la nation en tant que corps politique autonome ; la sécurité nationale, acte purement technique, n’intervient pas ici. Cette maladresse de vocabulaire témoigne à vrai dire d’un problème plus large, et sans doute beaucoup plus profond, dans l’ensemble du document : celui d’un usage du langage approximatif, voire fautif, comme le montre cette autre confusion dans la légitimation de l’action entre la légitimité, concept politique, et la légalité, concept technique. Le chapitre 2, qui aurait dû clarifier ces notions, fait procéder de la légitimité internationale l’action de la France (par ailleurs distinguée au même endroit de « l’influence », qui est pourtant un type d’action). Il semble qu’il s’agisse en réalité de la légalité – respect du droit international et, en interne, du droit français. Or si le postulat retenu est bien « qu’est légitime ce qui est légal », il s’agit là d’une option politique sérieuse… dont la légitimité ne peut provenir que de l’exercice de la souveraineté nationale.
Les fondements affirmés de la stratégie de défense et de sécurité nationale sont donc, sous l’aspect d’un apparent classicisme, le reflet d’une crise profonde des fondements de la pensée stratégique française. Le choix d'ancrer la stratégie nationale dans un droit international alternativement considéré comme un référent moral – implicitement jugé supérieur à la politique – ou comme un simple objet technique pose problème, particulièrement s'agissant d'un document officiel, et pas uniquement parce que, de toutes les branches du droit, le droit international est celui dont l'élaboration est la plus profondément liée non seulement aux intérêts de chacune des parties, mais aux rapports de puissance existant entre celles-ci(12). Plus fondamentalement en effet, ce choix procède d'un refus d'admettre que la nature même de la stratégie est de mettre en acte une pensée politique. Pour la France, la seule légitimité possible de cette pensée est la souveraineté nationale ; dès lors le droit international ne fonde aucune légitimité. Il n'est qu'un outil parmi d'autres, qu'investit dans le cadre de sa stratégie la puissance souveraine française afin d'accomplir ses buts politiques.

Un vide stratégique aux racines politiques

Les maladresses et les incohérences du document reflètent, certes, sa gestation tourmentée, le Livre blanc version 2013 ayant été remanié à de multiples reprises, presque jusqu’à la veille de sa publication. Mais elles illustrent surtout la crise profonde de la pensée militaire, stratégique, et plus largement politique, qui semble aujourd’hui toucher la France et son État. Le statut de la souveraineté nationale et l’appréhension de la notion de légitimité sont ainsi symptomatiques d’une difficulté plus générale à penser la stratégie comme concrétisant une volonté politique, en l’occurrence une volonté de puissance.
Au final, le Livre blanc ne définit pas une stratégie nationale, intégrale, et se cantonne à une « stratégie de sécurité nationale » déclinée sous une forme strictement technique, abritée derrière le paravent double d’une prétendue analyse géopolitique et d’un rappel erroné de fondamentaux politiques. Cela ne l’empêche pourtant pas de régulièrement postuler ou prédéfinir les finalités politiques de l’action extérieure de la France, ôtant à l’autorité politique l’exercice libre de la souveraineté dont elle est dépositaire, et qui est censée fonder son action. Ainsi la définition des fonctions opérationnelles, en précisant une typologie des opérations, présuppose-t-elle les buts de guerre poursuivis pour chacune de celles-ci. Par exemple les « opérations de gestion de crise » auront pour « objectif politique principal de rétablir et de maintenir les conditions de sécurité nécessaires à une vie normale ... il s’agira de contraindre les adversaires à déposer les armes, plus que de rechercher leur destruction » (p. 84). De même, « dans des conflits conventionnels, l’action militaire visera à contraindre de vive force la volonté politique de l’adversaire, en neutralisant, par exemple par une campagne d’attrition, les sources de sa puissance » (p. 83). Non seulement les buts de guerre, mais aussi les formes opératives permettant d’atteindre ceux-ci sont présupposés, niant le caractère unique de chaque conflit et ramenant la guerre, « poursuite de la politique par d’autres moyens », à un simple acte technique de « gestion de crise ».
L’ambiguïté d’une posture stratégique promouvant simultanément la souveraineté nationale – supposant la liberté d’action stratégique la plus totale – et le strict respect des formes de la légitimité internationale est ici mise en évidence : la stratégie nationale affirmée n’a pas de buts précis, mais chaque catégorie d'intervention s’en voit attribuer un a priori.
Cette volonté de réduire au champ technique de leur mise en œuvre des problématiques politiques n’empêche pas les « priorités stratégiques » d’être définies de manière particulièrement imprécise. C’est, par exemple, le cas de la zone Antilles-Guyane, pour laquelle le LBDSN indique que « la France se doit d’assumer les responsabilités que lui confère sa présence dans cette région complexe sic » (p. 50)… Difficile de discerner iciune pensée stratégique. En fait, le Livre blanc ne parvient jamais à s’extraire de son ambiguïté fondamentale : est-il l’expression d’une vision stratégique ou bien la feuille de route devant permettre sa mise en œuvre ? L’annonce de sa révision tous les cinq ans, c’est-à-dire au rythme des mandats présidentiels, renforce l’idée selon laquelle il doit proposer une stratégie nationale, mais dans le même temps son périmètre comme son contenu témoignent d’un grand soin à ne jamais aborder autrement que de manière absolument consensuelle les principales questions stratégiques du moment. Au final, ce Livre blanc apparaît bel et bien comme une manière de justifier par l’emploi abusif et répété du mot « stratégie » un exercice institutionnel à la visée purement capacitaire.

De ce point de vue, force est de constater que le propos est, encore une fois, incohérent. En présentant un monde empli de menaces et de risques toujours plus nombreux, ce que l’analyse confirme en effet, et en proposant en réponse un modèle sécuritaire à la fois incomplet(13) et de plus en plus contraint ; en conservant des ambitions mondiales tout en ne s’en donnant aucun moyen ; en parlant de souveraineté sans être capable de la définir et sans se donner les moyens de son exercice plein et entier, le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, édition de 2013, consacre surtout un déclassement qui est, d’abord, celui de la pensée stratégique française. Or l’intelligence est l’atout primordial d’une stratégie nationale. Un pays dont les documents de référence produits par l’État en semblent dépourvus peut-il encore se prétendre souverain ?

Notes
(1) Poirier, Lucien, La crise des fondements, Paris, Economica, 1994.
(2) Comme le suggère l'introduction du LBDSN : « La stratégie de défense et de sé... sera désormais régulièrement révisée tous les cinq ans » (p. 9).
(3) Comme l'expose l'ouvrage récent de Benn Steil, The Battle of Bretton Woods. John Maynard Keynes, Harry Dexter White and the Making of a New World Order, Princeton, Princeton University Press, 2013. Cette politique agressive vis à vis du Royaume-Uni sera dépassée et entièrement inversée avec la mise en place du Plan Marshall, reconnaissant le différentiel de puissance désormais écrasant entre Washington et son ancienne puissance coloniale.
(4) George H.W. Bush, « Address Before a Joint Session of the Congress on the Persian Gulf Crisis and the Federal Budget Deficit », 09 septembre 1991. Texte intégral disponible en ligne sur le site de la George Bush Presidential Library and Museum à l'adresse suivante : http://bushlibrary.tamu.edu/research/public_papers.php?id=2217&year=1990&month=9
(5) Au sens où ce terme est compris en stratégie théorique ; le mot « négatif » n'est ici pas un jugement sur la valeur de ces buts, mais un descriptif de leur nature strictement défensive.
(6) Telle que nous pouvions la définir dans un précédent article. Voir Benoist Bihan, « Pour une stratégie nationale française », Défense et Sécurité internationale n°90, mars 2013.
(7) Voir notamment les travaux de Joseph Henrotin sur le sujet.
(8) DIA-01 – Doctrine d'Emploi des Forces – N°127/DEF/CICDE/NP, Centre interarmées de Concepts, de Doctrines et d'Expérimentations (CICDE) / État-major des Armées, Paris, 2011.
(9) Il faut remarquer que cette situation n'est en aucun cas spécifique à la France.
(10) L'avantage stratégique ne doit pas être compris comme synonyme de « domination » ou « prééminence », mais bien comme l'atteinte et la conservation durable d'une situation permettant à la France de tirer un rendement supérieur des atouts et attributs de sa puissance, de manière comparable à l'avantage compétitif d'une entreprise, qui voit celle-ci être plus profitable que le marché dans lequel elle opère. La notion d'avantage stratégique peut fonder une stratégie intégrale dépassant la simple sécurité/défense, intégrant des notions comme la prospérité, etc.
(11) Poirier, Lucien, Op.Cit.
(12) Qui ne sont pas identiques au rapports de force, une nuance que les spécialistes des relations internationales, en France en tout cas, semblent ignorer.
(13) La prise en compte de l’économie, par exemple, n’est ainsi que le prétexte à la baisse du budget, pas à la mise en place de capacités de « guerre/défense économique ».

Illustration : Un hélicoptère Tigre et un VBCI lors de l'opération "Serval", au Mali. (c) armée de Terre

30 juin 2013

Café stratégique le jeudi 4 juillet : rencontrez les blogueurs d'AGS !

Pour bien terminer la troisième saison des Cafés stratégiques d'Alliance Géostratégique, nous vous proposons de venir partager une conversation autour d'un verre avec plusieurs des blogueurs AGS.

Cafe_strategique_04-07-2013
Venez débattre et échanger avec :
Cidris – Cyberwarfare
Guilhem Penent – De la Terre à la Lune
Sonia Le Gouriellec – Good Morning Afrika
Stéphane Mantoux – Historicoblog
clarisse – les carnets de clarisse
F. de St V. – Mars Attaque
Stent – La Plume et le Sabre
Michel Goya – La voie de l’épée
Olivier Schmitt – War Studies Publications
MGN – Zone d’Intérêt

Rendez-vous le jeudi 4 juillet 2013, 19-21h au Café Le Concorde, 239, boulevard Saint-Germain, 75007 Paris (métro Assemblée nationale).

05 juin 2013

Géo-stratégie

Cette chronique est parue en avril 2010 dans le n°58 de DSI. Elle constitue de ma part une première approche des relations entre espace et art militaire. Certains points seraient à nuancer considérablement, comme l'affirmation selon laquelle "la déconnexion progressive de la puissance occidentale de son ancrage territorial a, en effet, conduit celle-ci à l'impuissance stratégique". L'appui sur la géographie humaine, également, mériterait d'être approfondi : de quoi parle-t-on ici ? S'il s'agit simplement de faire un usage instrumental des liens sociaux, comme tente de le faire la contre-insurrection, cette approche est condamnée à l'échec. Il s'agirait plutôt d'investir à nouveau l'art de la guerre de sa dimension politique, y compris au niveau infra-étatique, autrement dit de faire un usage instrumental de la force (soit l'exercice de la violence pour protéger ou contraindre) pour s'emparer d'un espace humain. Réécrite aujourd'hui, cette chronique serait donc substantiellement différente et approfondie en plusieurs points.

Toute reproduction ou citation sont interdites sans mon autorisation expresse.

« La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre », écrivait en 1976 Yves Lacoste en titre de son célèbre ouvrage (Lacoste, Yves, La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre, Paris, 1976). De fait, la relation de l'Homme à l'espace joue un rôle déterminant dans sa manière de penser la guerre, et par voie de conséquence, la stratégie.
Pendant des millénaires, jusqu'à l'ère industrielle, la stratégie s'est inscrite dans une vision territoriale de l'espace favorisée par une cartographie pensée d'abord autour des concepts de route et de lieu-dit. La fragmentation spatiale du pouvoir politique, exacerbée dans la Grèce antique ou l'Europe médiévale, mais toujours présente dans la négociation permanente entre pouvoir local et central qui fait le quotidien de la politique intérieure de l'Empire romain comme de celle des monarchies européennes issues de la Renaissance, conduit à ancrer la stratégie dans une dimension d'abord locale, puisque la puissance globale se construit sur l'empilement des pouvoirs locaux. Il en résulte des guerres d'ampleur limitée, dans lesquelles la fortification – et son pendant offensif, la poliorcétique, l'art d'assiéger une place – joue un rôle déterminant. Les campagnes militaires se construisent ainsi, de ville prise en ville assiégée, tandis que la faible autonomie des navires les rend de même dépendant des ports et littoraux, et conduit à des guerres navales que l'on qualifierait aujourd'hui de littorales. On citera, à titre d'exemple, les guerres Anglo-Hollandaises, livrées entre Anvers et Londres au XVIIe siècle. Guerres de territoires, les conflits jusqu'à l'aube du XVIIIème siècle participent d'une construction de l'État et de sa souveraineté ancrée, d'abord, sur la géographie physique, et conduisent au développement d'une pensée stratégique spécifique.

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À partir de la seconde moitié du siècle des Lumières toutefois, une série d'évolutions se produit qui transforme en profondeur le rapport entre l'Homme, l'espace et la guerre, pour donner naissance à la stratégie moderne. La guerre de Sept Ans (1756-1763), première guerre livrée, dans son volet franco-anglais, à l'échelle mondiale, peut être considérée comme l'acte de naissance de la stratégie telle que nous la pensons. Ce conflit en effet marque sans doute le début d'une « déterritorialisation » de la stratégie qui prendra toute son ampleur aux XIXe et XXe siècles. Les transformations considérables que subissent, entre la fin du XVIIIe siècle et celle du XIXe siècle, les sociétés européennes, changent le visage de la guerre, alors que le rapport de l'Homme à l'espace – et par là sa conception de la puissance – se transforme également.
La stratégie déterritorialisée, telle qu'elle apparaît progressivement à partir de la fin du XVIIIe siècle, s'inscrit pleinement dans le nouveau rapport à l'espace que construit la Révolution industrielle capitaliste : le contrôle des flux est désormais plus important que celui des territoires, favorisant des pouvoirs polarisés, tandis que le développement et le perfectionnement, du navire de ligne océanique au bombardier stratégique, de moyens mobiles de projection de puissance change l'incarnation de celle-ci : là ou l'étendue du territoire était autrefois le symbole de la grandeur, c'est désormais l'allonge stratégique qui en devient le déterminant, comme le prouve la plus grande puissance du XIXe siècle, le Royaume-Uni. La guerre, dans ces nouvelles conditions, devient un affrontement total, dans lequel la puissance cesse de s'inscrire dans l'espace local mais au contraire suppose une maîtrise de ce que les Américains appellent aujourd'hui les global commons, ces espaces partagés qui lient entre eux les différentes parties du monde.
Dans ce nouveau monde, où la technique et ses artefacts déconstruisent l'espace, et nient le lieu au profit d'une logique de flux organisée naturellement de manière réticulaire, la « déterritorialisation » (concept développé par les philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur duologie Capitalisme et schizophrénie - Anti-Œdipe, Paris, Éditions de Minuit, 1972, et Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980 - pour désigner le processus par lequel un concept ou un objet est privé de ou échappe à son sens originel) joue à plein, et favorise naturellement celles des puissances qui ont fait, très tôt, le choix d'adopter cette mort du lieu au profit d'une pensée de la profondeur, et qui imposent leur logique aux États continentaux. Cette logique trouvera son apogée pendant la seconde guerre mondiale, pendant laquelle la succession de succès locaux des puissances de l'Axe – qui raisonnent, y compris le Japon, en termes de territoires à conquérir et de succès avant tout tactiques – sera finalement inapte à vaincre les puissances de la profondeur, navales – États-Unis et Grande-Bretagne – comme continentales – URSS (pour le cas spécifique de l'URSS, il n'est pas inutile de revenir à la théorie du « heartland », développée par le britannique Mackinder au début du XXème siècle, dans laquelle celui-ci identifie un pivot continental eurasiatique permettant à celui qui le contrôle de concurrencer par la terre une puissance contrôlant les mers ; ce pivot se situerait approximativement à la jonction entre Russie d'Europe et Russie asiatique). Entérinée par l'irruption de l'arme nucléaire dans le champ de la stratégie, cette domination du global sur le local, du flux sur le lieu, est structurante jusqu'à la fin de la guerre froide.
Lorsqu'ils développent la notion de « déterritorialisation », Deleuze et Guattari envisagent deux cas de figure possible : celui d'une déterritorialisation « absolue », processus que l'on peut considérer au final comme destructeur, et celui, créateur, de la déterritorialisation « relative », qui doit aboutir à une « reterritorialisation », autrement dit une réinscription du concept ou de l'objet déterritorialisé dans une nouvelle acception. Il semble bien que la stratégie, aujourd'hui, soit entrée dans cette phase. Après la fin de la guerre froide, les deux décennies écoulées ont vu à la fois l'apogée de la déterritorialisation de la stratégie – et de l'économie et du politique – et l'obsolescence quasi-immédiate de cette pensée dans tout ce qu'elle a d'excessif. Les nouveaux conflits du XXIe siècle, en effet, consacrent le retour des territoires, et imposent de repenser l'articulation entre puissance et espace sur des bases nouvelles. Si, au XXe siècle, la puissance globale, organisée en flux, dominait nettement la puissance locale, ancrée dans un territoire, les évolutions du monde contemporain imposent de relativiser considérablement cette domination, et invitent à renégocier les équilibres de la puissance. La déconnexion progressive de la puissance occidentale de son ancrage territorial a, en effet, conduit celle-ci à l'impuissance stratégique.
La déconnexion progressive de la guerre, et avec elle de la stratégie et des armées qui en sont l'outil, de la géographie dans toute sa complexité physique mais aussi, et peut-être même surtout, humaine au profit d'une approche « lisse » de l'espace conduit aujourd'hui les puissances dites « occidentales » à être incapables de vaincre des acteurs locaux qui, sans renoncer à leur inscription territoriale, savent employer à leur profit les outils de la puissance globale. Car la guerre n'est pas un pur duel de puissance brute : bien qu'elle puisse temporairement en prendre la forme, sa nature est celle d'un affrontement politique, et c'est cette dimension politique qui, seule, permet l'existence de la stratégie. Il ne s'agit pas, ici de prôner un retour à la stratégie de l'ère pré-industrielle : le retour en arrière n'est pas une option. Mais il est indispensable de trouver un nouvel équilibre, une nouvelle articulation, entre la puissance locale et la puissance globale. Une véritable géo-stratégie, fondée sur une appréhension de l'espace non uniquement physique mais humain, et réconciliant les flux, ou liens, et les nœuds d'un monde dans lequel réticulation ne signifie pas uniformisation, serait de nature à créer ce nécessaire équilibre.

Illustration : des soldats français servent un missile antichar Milan depuis une position surplombant une vallée afghane, dans la province de Kapisa peu de temps avant le retrait des forces françaises d'Afghanistan. (c) ECPAD

16 avril 2013

Dépasser la dissuasion nucléaire

Ce billet a originellement été publié sur le site de l'Alliance géostratégique.
S'il est un tabou dans la pensée stratégique française actuelle, c'est bien celui de la dissuasion nucléaire. Celle-ci constitue, depuis sa mise en place progressive dans la seconde moitié des années 1960, le socle de la politique française en matière de défense nationale. Systématiquement exclue par les exécutifs présidentiels successifs du périmètre de la réflexion institutionnelle en matière militaire, la dissuasion nucléaire n'a jusqu'ici été que très peu critiquée.

Généralement motivées par la volonté de dégager davantage de moyens financiers pour les forces conventionnelles, ces critiques sont de trois ordres. Une première catégorie de contempteurs considèrent la dissuasion sous son seul aspect des moyens militaires de sa mise en œuvre, et la jugent à ce titre inutile car impossible par nature à employer. Ces critiques sont extrêmement faibles, en ce sens qu'elles négligent que les forces stratégiques ne portent pas ce titre par hasard : leur utilité première n'est justement pas militaire. Une autre remise en cause est celle des opposants de principe au nucléaire ou des partisans du désarmement nucléaire mondial : morale et non politique – elle s'inscrit le plus souvent dans la tradition du pacifisme européen – cette critique constitue effectivement une remise en cause de fond de la dissuasion, mais selon un parti-pris idéologique, et non à l'issue d'une analyse stratégique. Elles sont donc à écarter également dans le cadre d'une réflexion sur la stratégie française.

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La troisième catégorie de critiques, aujourd'hui probablement la plus souvent formulée, ne remet pas en cause la dissuasion nucléaire en tant que concept, mais en tant que source de dépenses. On demandera ainsi le retrait de la composante aéroportée, ou la fin de la permanence à la mer des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE), permettant de ramener leur nombre de quatre à trois, l'objectif étant de dégager des finances et des moyens avec l'idée – probablement naïve – de les réattribuer aux forces conventionnelles qui, c'est vrai en manquent de plus en plus cruellement. L'argument budgétaire est cependant incohérent. Les forces nucléaires françaises sont actuellement au niveau plancher leur permettant de continuer à mettre en œuvre dans son intégralité (frappe « pré-stratégique » d'avertissement, frappe stratégique et capacité de seconde frappe garantie) la doctrine actuelle. En effet, avec un seul SNLE à la mer en même temps, faire effectuer à celui-ci une frappe « pré-stratégique » ou d'ultime avertissement est impossible, sous-peine de révéler sa position et d'obérer de fait sa capacité à garantir une seconde frappe : une force stratégique purement sous-marine, dans le cadre de la doctrine et avec les moyens actuels, n'est pas possible. Sauf à demander l'abandon par la France de l'arme nucléaire, proposer une réduction des moyens nucléaires français suppose donc une remise en cause plus fondamentale, et justifiée par des considérations stratégiques et non budgétaires, de la doctrine de dissuasion. Celle-ci, hélas, n'est jamais poussée à son terme.
Car la question n'est en réalité pas budgétaire. La part de la dissuasion nucléaire dans le budget de la défense française non seulement se situe aujourd'hui à un niveau plancher de stricte suffisance par rapport à la doctrine actuelle, mais est en outre relativement faible : en 2012, il a représenté environ 3,1 milliards d'Euros, soit à peine 10 % du budget de la défense (20 % des crédits d'équipement) et de ce fait moins de 0,2 % du PIB. Sans être négligeable, cette somme n'est pas exorbitante ; on peut même la considérer d'un excellent rapport coût-efficacité, au vu des avantages non seulement directs mais induits des moyens nucléaires, qui dépassent la seule défense nationale mais constituent également un levier de puissance et d'influence non négligeable pour la France sur le plan international.
La critique de l'utilité et celle du coût sont donc faibles, lorsqu'elles ne sont pas de mauvaise foi ; la critique financière, en particulier, est davantage un symptôme de la paupérisation des armées et de la crise générale des institutions militaires françaises. Cela ne veut cependant pas dire que continuer de faire de la dissuasion nucléaire un dogme fondateur pour l'ensemble de la stratégie militaire et nationale française soit pertinent. Au contraire, la dissuasion nucléaire ne peut, et ne doit plus continuer à fonder la stratégie française.

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Le déploiement d'une stratégie nationale ne peut en effet plus n'avoir pour seul horizon que la défense de l'intégrité territoriale de la France métropolitaine (celle de l'outre-mer posant des problèmes spécifiques de seuil d'emploi). La dissuasion s'avère ainsi inopérante dans la défense de la souveraineté nationale, que celle-ci soit économique, sociale ou diplomatique, même si elle joue sur ce dernier point un rôle certain. Purement défensive, elle obère en outre la transformation des forces armées vers un rôle de levier de puissance et les cantonne à la défense « en amont » des intérêts non-vitaux du pays, là où leur rôle pourrait être pensé autrement. Ce faisant, elle favorise aux yeux des autorités politiques l'idée d'une armée « ultime recours », outil dont l'utilité n'est pas ou mal perçue en dehors des situations extrêmes.
Conçue à une époque d'affrontement direct – bien que « froid » – dans le cadre d'un « grand jeu » international fermé, la dissuasion s'adapte ainsi mal à l'environnement concurrentiel ouvert qu'est l'arène stratégique contemporaine. Aussi est-il temps de redéfinir la doctrine nucléaire française dans un sens d'une part moins strictement défensif, d'autre par sans en faire la pierre angulaire de la stratégie militaire nationale. Au contraire, à égalité avec les moyens conventionnels, il est nécessaire d'en faire un outil parmi d'autres d'une stratégie générale militaire qui, elle même constituerait, également à égalité, avec l'action économique, diplomatique et culturelle les composantes d'une stratégie nationale « intégrale », déclinaison vers l'extérieur d'une politique nationale d'ensemble destinée à réaliser le projet national (Une stratégie nationale intégrale (SNI) est « la déclinaison vers l'extérieur d'une politique d'ensemble, combinant projet social – ou comment une polity, une entité politique, entend se façonner elle-même – et projet de puissance – le rapport de cette même entité au monde extérieur. Ce second domaine constitue le périmètre de la SNI, dont la fonction est de concrétiser ce projet en deux temps. » Voir Benoist Bihan, "Pour une stratégie nationale française", Défense & Sécurité Internationale n°90, mars 2013.).
À défaut, la possession par la France de l'arme nucléaire est appelée à être de plus en plus contestée de l'intérieur comme de l'extérieur, faute d'être capable de justifier celle-ci par une doctrine non seulement cohérente, comme l'est effectivement la dissuasion, mais adaptée à l'environnement stratégique contemporain, ce qu'elle n'est plus. Il faut donc dépasser la dissuasion pour que la France puisse continuer à bénéficier du rendement stratégique exceptionnel de l'arme nucléaire.

Illustration : Deux Mirage 2000N porteurs du missile de croisière à tête nucléaire ASMP-A. (c) Armée de l'air

31 mars 2013

Masse critique

Cette chronique est parue en mars 2010 dans le n°57 de DSI. À l'heure où l'on promeut, au nom de la rigueur budgétaire, des outils militaires de plus en plus réduits, il n'est pas inutile de revenir sur l'importance du concept de masse, valide tant autrefois que dans le cadre des opérations contemporaines. Toutes choses égales par ailleurs, la victoire balance toujours bel et bien, selon le mot fameux de Napoléon, du côté des gros bataillons.

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Pendant des siècles, les batailles se sont livrées en masse, c'est à dire en concentrant sur un espace de faibles dimensions donné – un champ de bataille – la majeure partie des forces vives d'une armée. La concentration des efforts ne pouvait se faire qu'au travers de la concentration des moyens chère à Foch, concentration des moyens perceptible jusque dans l'aspect visuel de dispositifs tactiques où les hommes combattaient littéralement épaule contre épaule.
Cette situation se justifiait dans un contexte où le rendement du combattant individuel et de son armement était très faible. Imprécises, de portée très réduites, les armes exigeaient pour être efficaces d'être employées en grand nombre sur une surface réduite. Elle s'expliquait également par un raisonnement linéaire, qui voyait dans la bataille l'acmé de la guerre, et remettait à la tactique le soin de résoudre les problématiques stratégiques, les guerres napoléoniennes représentant sans doute l'aboutissement de cette logique.

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À partir de la révolution industrielle, l'accroissement de l'efficacité des armements individuels et le développement progressif d'armements collectifs performants vont démultiplier le rendement du soldat. La mécanisation de la guerre va, dans le même temps où les armées deviennent des organisations titanesques susceptibles de mobiliser l'ensemble de la population masculine adulte d'un pays, doter le combattant individuel d'un potentiel de destruction considérable. Cette situation va conduire les combattants à adopter progressivement des dispositifs plus relâchés, à la fois pour des impératifs de protection – les formations en ordre serré devenant suicidaires – et parce que l'efficacité nouvelle des armes permet désormais à moins de soldats de contrôler une étendue de terrain plus grande tant en largeur qu'en profondeur. Cette dilatation du champ de bataille dans l'espace va, au tournant du XXème siècle, rendre obsolète le concept même de bataille, les espaces d'opération couvrant désormais des régions voire des pays entiers. Les densités d'occupation du terrain tombent ainsi de un homme pour dix mètres carrés dans les batailles antiques à un pour 257 mètres carrés pendant la guerre civile américaine, un pour 2475 pendant la première guerre mondiale et un pour 27 500 pendant la seconde. Dans les années 1980, une densité de un homme pour 40 000 mètres carrés n'étaient pas rares. Quand aux opérations contemporaines, un calcul rapide donne un soldat de la coalition pour plus de 7 millions de mètres carrés en Afghanistan (obtenu en rapportant le nombre de soldats présents en décembre 2009 à la superficie totale de la zone d'opérations de l'ISAF, soit la superficie approximative de l'Afghanistan (650 000 kilomètres carrés), ce dernier chiffre n'est bien sûr qu'indicatif et ne reflète aucune réalité opérationnelle, la répartition des forces n'étant évidemment pas homogène et la superficie totale du pays recouvrant de nombreuses zones inhabitées sans valeur militaire).
Au niveau tactique, dans la mesure où la puissance de feu n'est plus liée à l'effectif humain mais au type d'armement employé, c'est la masse d'armes plus que la masse d'hommes qui devient dans un premier temps déterminante. À partir de l'introduction des armes nucléaires tactiques puis, dans les années 1970, d'armements conventionnels guidés de précision, la formidable augmentation de la capacité de destruction individuelle des armes semble même rendre le concept de masse archaïque dans l'art militaire. D'indispensable, la masse serait à la fois inutile, puisqu'une seule arme peut désormais produire les effets qui en nécessitaient auparavant plusieurs dizaines, voire centaines, et surtout dangereuse pour celui qui l'emploie, la précision (ou, dans le cas des armes nucléaires tactiques, le rayon de destruction) des armements condamnant toute unité massée à la destruction. Cette perception, toutefois, est doublement trompeuse.
Trompeuse d'abord parce que la problématique de la protection des forces n'est pas close. En effet aux côtés de la classique protection passive, qu'elle soit dispersion, couvert ou dissimulation – et dans ce dernier cas camouflage ou refuge "au sein des populations" – la question d'une approche davantage proactive reste ouverte, en particulier dans l'espace aéroterrestre, très en retard sur ces questions par rapport à l'espace aéronaval, et dans lequel il est techniquement envisageable à court terme de passer y compris pour les unités déployées – et non uniquement pour les installations fixes – d'une défense aérienne à une défense anti-munitions, que celles-ci soient des obus de mortier tirés par des groupes irréguliers ou des munitions guidées de précision dernier cri. Une défense proactive des forces permettrait de retrouver une certaine marge de manœuvre en terme de concentration des moyens, permettant lorsque cela est nécessaire de rapidement des "massifier" localement un dispositif sous protection d'un « dôme de fer » (En clin d'œil au système Iron Dome israélien). Dans le même temps, elle poserait également, comme dans le domaine naval, la question de la nécessaire saturation des défenses, et donc celle de la masse.
Mais cette éviction du concept de masse des calculs est trompeuse, surtout, parce que ceux qui l'ont enterrée un peu vite se sont avant tout intéressé à ses aspects technico-tactiques, et peu à son rôle dans les autres domaines de l'art de la guerre, s'inscrivant en cela dans une approche passéiste centrée sur une notion, la bataille, aujourd'hui dénuée de sens. Si à ce niveau il convient de ne plus envisager l'emploi en masse que d'un point de vue très ponctuel et ultra-local, pour créer dans l'instant un rapport de force favorable, la masse garde cependant toute sa pertinence au niveau tactico-opératif. À ce niveau en effet, l'expansion presque infinie des espaces de combat modernes, qui passent sans solution de continuité de l'ultra-local au planétaire, redonne au concept de masse une actualité qu'il n'est sans doute pas près de perdre. En effet, pour couvrir efficacement et dans le temps l'ensemble des espaces d'engagement, il est indispensable de disposer en masse suffisante à la fois de moyens humains et matériels.
Quel que soit le conflit envisagé, guerre irrégulière, conventionnelle, hybride, etc., et quel que soit l'espace d'opération (aéroterrestre/aéronaval), il convient donc de réhabiliter le concept de masse mais en l'employant autrement. À la concentration des moyens fochienne, aujourd'hui obsolète, il faut préférer le concept de masse distribuée. Il ne s'agit plus ici de masser l'ensemble des moyens disponibles en un point unique, mais d'avoir à disposition une masse suffisante pour la distribuer – et la redistribuer – de la manière la plus pertinente possible dans un espace d'opérations donné pour y acquérir la suprématie. L'enjeu ici ne serait plus de masser les forces en un point donné mais bien de répartir une masse globale en "clusters" de forces plus ou moins denses en fonction de la mission et de l'adversaire, mais distribués sur l'ensemble de l'espace d'opérations dans des configurations variables. L'enjeu serait de disposer d'une masse globale suffisante pour accroître au maximum la possibilité de combinaison des éléments la composant et, de ce fait, augmenter d'autant la liberté de choix et d'action du chef opératif.
Loin d'être obsolète, le concept de masse est au contraire à réinventer. Bien que l'ère des « guerres de masse » voyant toute la population mobilisée sous les drapeaux soit aujourd'hui, et sans doute pour longtemps, terminée, il faut cesser de penser qu'il est possible de se passer d'une masse suffisante d'hommes et de matériels et que les guerres futures ne seront livrées que par de petits groupes de soldats dotés d'armements ultra-précis. Aussi faut-il dès à présent repenser à la fois l'emploi de la masse dans l'art de la guerre, mais aussi adapter notre stratégie des moyens de manière à garantir l'obtention de cette masse suffisante.

Illustration : le 2 septembre 1945, des formations d'appareils de l'aéronavale américaine survolent les navires alliés ancrés en baie de Tokyo, tandis qu'est signée la reddition du Japon. La victoire alliée pendant la Seconde Guerre mondiale est aussi celle d'un emploi intelligent de la masse. (c) US NARA

01 février 2013

Grande stratégie

Cette chronique est parue en janvier 2010 dans le n°55 de DSI. Il n'y a guère d'éléments à changer sur le fond, sauf un, mais celui-ci est particulièrement important : il s'agit du terme même de "grande stratégie", dont je considère désormais qu'il n'a plus lieu d'être. En effet, distinguer la "grande" stratégie d'une stratégie classique uniquement concernée par l'emploi de la force armée revient à considérer que l'essence de la stratégie est d'abord militaire : or, si la guerre est bien d'essence politique, la stratégie l'est également et son champ est donc l'intégralité de celui du politique. Il n'existe donc qu'une seule stratégie, et celle-ci est nécessairement de nature "intégrale" au sens où l'entendait le général Poirier. Celle-ci est ensuite subdivisée soit fonctionnellement (militaire, diplomatique, économique, etc.), soit en plusieurs stratégies intégrales sectorielles (la "stratégie maritime" par exemple), et cette subdivision dépend de la manière dont l'entité politique se pense et pense son rapport au monde : les subdivisions de la stratégie sont donc des manifestations de l'entité politique qui la formule. "Stratégie" doit donc être substitué à "grande stratégie" dans le texte qui suit et dans son titre.

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Poor strategy is expensive, bad strategy can be lethal, while when the stakes include survival, very bad strategy is almost always fatal ("Une stratégie médiocre est coûteuse, une mauvaise stratégie peut être mortelle, tandis que lorsque la survie est en jeu, une très mauvaise stratégie est presque toujours fatale"). Ainsi Colin Gray ouvre-t-il son ouvrage, Modern Strategy (Oxford University Press, 1999). On pourrait y ajouter que, à tout prendre, mieux vaut sans doute une stratégie faillible que pas de stratégie du tout.
Or aujourd'hui, la France, et à son instar l'Europe toute entière, n'a pas de stratégie. Ou plus exactement manque-t-elle d'une grande stratégie, cette "partie sublime" de la stratégie qui intègre en un ensemble cohérent la totalité des vecteurs de puissance à disposition de l'État au service d'objectifs politiques bien compris, et sans laquelle toutes les initiatives sectorielles – militaires, diplomatiques, économiques, etc. – , ne peuvent atteindre leur plein rendement. Bien que la France pratique, depuis de nombreuses années déjà, le smart power comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, elle l'a jusqu'ici fait sans dessein. Or c'est justement cette intentionnalité que réside l'essence d'une grande stratégie, intentionnalité qui fait aujourd'hui défaut.%% Au regard de l'histoire pourtant, rien ne remplace pour la prospérité d'une Nation une grande stratégie mise au service d'une véritable volonté de puissance. Et si l'historiographie aborde généralement la grande stratégie d'empires au faîte de leur puissance, l'importance d'une telle construction stratégique se fait davantage encore sentir lorsque l'environnement stratégique est ouvert et fortement compétitif. Sur cette question, on se réfèrera aux deux ouvrages magistraux d'Edward Luttwak consacrés respectivement à la grande stratégie des empires romain et byzantin (The Grand Strategy of the Roman Empire, from the first century A.D. to the Third, John Hopkins University Press, 1976, et The Grand Strategy of the Byzantine Empire, Belknap Press of Harvard University Press, 2009).

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Ainsi au Moyen-Âge la remarquable prospérité de la République de Venise, pendant plus de quatre siècles (approximativement du milieu du XIIe siècle à la fin du XVIe) s'explique par la capacité de la cité-État à intégrer de manière harmonieuse sa puissance commerciale, diplomatique et maritime. En combinant la possession de points d'appuis en mer Adriatique et en mer Égée – acquis tant par transaction que par conquête –, la maîtrise des routes commerciales vers le Levant, et le développement d'un réseau commercial et bancaire couvrant l'Europe entière, la Sérénissime République poursuivant des objectifs avant tout commerciaux réussit non seulement à accumuler une remarquable richesse mais à s'assurer la maîtrise de la Méditerranée orientale jusqu'à la fin du XVe siècle, tout en étendant son influence en Italie même. Bien que l'ascension de l'Empire Ottoman et les guerres franco-espagnoles en Italie menèrent finalement Venise sur le chemin du déclin, la remarquable longévité de la domination vénitienne sur l'Adriatique et la Méditerranée orientale doit cependant être vue comme le symbole de la réussite d'une grande stratégie ayant su combiner la puissance maritime avec les réseaux commerciaux et bancaires – ces derniers donnant de nombreux moyens d'incitation mais aussi de pression –, tout en y intégrant une diplomatie fondée sur la fourniture de services militaires aux puissances de la région : la République de Venise est ainsi, au Moyen-Âge, le principal fournisseur en navires de guerre de l'Empire Byzantin mais également des différentes croisades.
De l'autre côté de l'Europe, la Suède de la fin du XVIe et du XVIIe siècle fournit un autre exemple remarquable d'application d'une grande stratégie, en l'occurrence pour s'assurer la domination sur la mer Baltique et son pourtour. Pour accomplir cet objectif, le royaume de Suède va, sous la direction notamment du roi Gustave II Adolphe et d'Axel Oxenstierna, le "Richelieu suédois", utiliser une combinaison de puissance militaire, de diplomatie et de développement commercial, mais surtout d'influence religieuse, la Suède s'affirmant à la suite de son engagement dans la guerre de Trente Ans comme championne de la cause protestante. Cette combinaison va s'avérer payante, la Suède obtenant lors des traités de Westphalie de 1648 non seulement le contrôle total des littoraux orientaux de la Baltique – privant ainsi la Russie d'un accès à cette mer – mais surtout le contrôle des débouchés de l'Oder, de l'Elbe et de la Weser, importantes voies commerciales vers le cœur de l'Europe, tout en devenant la puissance protestante la plus importante en Europe. Si ce succès ne sera pas pérenne, la "Grande guerre du Nord" faisant s'effondrer la puissance suédoise au profit de la Russie au début du XVIIIe siècle, il permet néanmoins à la Suède, état faiblement peuplé et sans atouts naturels notables, d'accéder au rang de grande puissance européenne.
Plus proche de nous, et de manière plus pacifique, le cas singapourien mérité également d'être mentionné. Depuis la séparation de la cité-état d'avec la Malaisie, en 1965 - séparation « accidentelle » du point de vue singapourien, la cité étant exclue de la Fédération de Malaisie par décision du parlement malaisien -, Singapour a su jouer de sa situation géographique privilégiée en Asie pour s'affirmer comme une puissance régionale importante, préservant ses intérêts tout en devenant un acteur incontournable du jeu politique en Asie du Sud-Est. Pour ce faire Singapour, sous l'influence de Lee Kuan Yew, premier ministre de 1965 à 1990 – et demeuré au gouvernement jusqu'à ce jour – a su combiner les bénéfices du commerce maritime pour favoriser le développement d'une industrie de haute technologie et d'un important marché financier, tout en s'appuyant sur une forte puissance militaire (l'armée singapourienne est l'une des plus performantes de la région, et peut s'appuyer sur une industrie de défense dynamique) et à la mise en place à l'intérieur d'un système politique fortement contrôlé. Destinée à préserver la stabilité tant à l'intérieur – la société singapourienne étant multi-ethnique et regroupant plusieurs confessions – qu'à l'extérieur de la cité-État, cette grande stratégie a jusqu'ici été couronnée de succès.
Ces trois exemples, que l'on pourrait multiplier, montrent dans des contextes différents les bénéfices pouvant être tirés par un État de la mise en place d'une grande stratégie. En effet si Venise s'était contentée de l'influence commerciale, sans lui combiner les moyens militaires adaptés, elle aurait très vite périclité. De même la Suède, en employant l'argument religieux, a-t-elle pu légitimer son action militaire mais aussi accroître son influence diplomatique en parlant au nom des États protestants. Singapour enfin montre l'intérêt d'une stratégie intégrant politique intérieure et extérieure, le maintien d'autorité de la cohésion de la société singapourienne étant indispensable à son succès économique et à sa capacité à projeter sa puissance à l'extérieur.
Pour la France, dont la stratégie nationale à souvent été déterminée par des menaces existentielles à ses frontières, la projection de puissance est peut-être moins naturelle que pour des nations maritimes ou commerciales. Mais, désormais devenue une "île stratégique", la France ne peut plus faire l'économie d'une grande stratégie dont elle doit désormais, en l'absence de menace immédiate, déterminer seule les objectifs. L'alternative, rester sur la défensive stratégique en poursuivant un statu-quo de plus en plus difficile à maintenir, n'est pas viable. Mais pour mettre en place cette grande stratégie, et s'assurer la maîtrise de son destin au XXIe siècle, la France doit accepter à nouveau de penser la puissance sous toutes ses formes, mais surtout exprimer sa volonté de l'exercer et de la projeter.

Illustration : Vue de la ville de Singapour au crépuscule. (c) DR

12 janvier 2013

En conférence à l'EHESS le 17 janvier 2013

Suite à la parution de son article fondateur dans la Revue de Défense Nationale consacré à la dialectique stratégique entre espaces "fluides" et "solides" (et qui peut être notamment lu ici sur le blog de Michel Goya), Laurent Henninger y consacré désormais le séminaire qu'il co-anime avec André Brigot à l'EHESS, après avoir longuement exploré la question des révolutions et mutations militaires les années précédentes. J'interviendrais dans ce séminaire jeudi prochain, le 17 janvier 2013, pour explorer la manière dont cette dialectique peut permettre de repenser les formes et les buts des opérations militaires.
Voici le synopsis de cette intervention :

La concrétisation du processus d'unification des opérations dans les espaces solides et fluides, réalisée au cours du XXe siècle, impose de repenser la manière dont ceux-ci s'articulent en termes militaires, tant historiquement – en abordant successivement la séparation initiale des espaces solides avec les espaces fluides puis le processus par lequel les seconds ont été instrumentalisés pour permettre la domination des premiers – que dans une perspective contemporaine et prospective, alors que semble se dessiner un nouvel équilibre militaire fluide/solide. Quelles différences existe-t-il, du point de vue militaire – en particulier tactique –, entre ces « méta-espaces » ? Comment les opérations conduites dans les uns pèsent-elles sur les autres ? Comment instrumentaliser militairement leur dialectique ? Quelles pourraient en être les conséquences en termes d'organisation des forces comme de doctrines ? Telles-sont quelques unes des questions auxquelles cette intervention s'efforcera de proposer des pistes de réponse et des éléments de réflexion.

La séance aura lieu dans les locaux de l'EHESS au 105, boulevard Raspail (75006 Paris ; métro : Notre-Dame-des-Champs ou Saint-Placide), en salle 9 de 17h00 à 19h00. Venez nombreux !

02 janvier 2013

Repenser l'attrition

Peu de choses à ajouter à cette chronique, parue en décembre 2009 dans le n°54 de DSI, si ce n'est qu'en dépit de l'expérience de la dernière décennie, la difficulté à penser l'attrition demeure toujours aussi marquée dans des armées que la fin de leurs engagements contre-insurrectionnels incitent à revenir au mirage d'une approche fondée seulement sur la "manoeuvre". Celle-ci, réifiée sans cependant être réellement pensée et convenablement définie, est en fait un retour à une pensée de stratagème (très bien décrite par Thierry Widemann dans son article à propos du mythe de Cannes dans la pensée militaire allemande dans Guerres & Histoire n°7) visant une victoire au moindre coût, au moindre effort, mais aussi le témoin de l'incapacité constante des armées - en Europe en particulier - à penser autrement qu'en termes de tactique élémentaire. Or une approche tactique fondée sur la manœuvre n'est pas antinomique - au contraire ! - avec une conception opérative nécessairement attritionnelle. On ira même plus loin en affirmant ici qu'il ne peut y avoir de pensée opérative sans pensée sur l'attrition, puisque celle-ci traduit simplement la prise en compte de la notion de durée dans la conception des opérations.

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Il n'est peut-être pas, en matière d'art militaire, de concept moins bien compris que celui de l'attrition. Lorsqu'il est évoqué comme mode d'action stratégique, par exemple dans l'expression "guerre d'attrition" (attrition warfare dans la langue de Shakespeare), c'est généralement sous la forme d'un repoussoir. L'attrition est considérée comme un mode de guerre particulièrement inintelligent, où la force brute est opposée à la force brute jusqu'à épuisement de l'un – et généralement des deux – adversaires. Dans cette vision, l'attrition est vue comme synonyme de "boucheries" inutiles, et généralement illustrée d'exemples pris dans les batailles de la guerre de position en 1914-1918. Une telle perception de l'attrition relève d'une incompréhension profonde du concept et de ses applications possibles. Bien comprise et employée, l'attrition peut en effet s'avérer un outil efficace dans le cadre d'une stratégie d'ensemble.

T-34/76 - Sebastopol
Le discrédit jeté sur l'attrition est donc le fait d'une incompréhension. Celle-ci trouve d'abord sa source dans une lecture biaisée de l'Histoire militaire, qui confond "attrition" et "pertes". Selon cette lecture pauvre, une guerre provoquant de nombreuses pertes sans aboutir à un résultat décisif est une guerre d'attrition. Ce raccourci est particulièrement visible lorsque l'on évoque la première guerre mondiale. Celle-ci y est vue comme une guerre d'attrition par le simple fait que les batailles y sont extraordinairement coûteuses : il y a ainsi par exemple 200 000 morts britanniques pendant la bataille de la Somme, dont près de 20 000 la première journée. Cette bataille fit au total, tous camps confondus, plus d'un million de morts, blessés et disparus. Pourtant, considérer la Somme, le Chemin des Dames ou même Verdun comme des batailles d'attrition est un grave contresens, dans la mesure où ces batailles ont été conçues comme des percées destinées à déboucher sur des batailles d'annihilation. Ainsi si Verdun en particulier est souvent considérée comme une bataille volontairement pensée comme attritionnelle par l'état-major allemand, des études historiques récentes conduisant néanmoins à mettre en doute cette perception (voir à ce sujet Holger Afflerbach "Planning Total War ? Falkenhayn and the Battle of Verdun, 1916," in Great War, Total War: Combat and Mobilization on the Western Front, 1914-1918, Roger Chickering and Stig Foerster, New York, Cambridge, 2000). Si guerre d'attrition il y a eu pendant le premier conflit mondial, c'est bien plus dans la série d'offensives limitées menées à partir de l'été 1918 par les Alliés, qui débouchèrent sur l'effondrement du front allemand et l'armistice. Si les opérations conduites jusqu'en 1917 peuvent être considérées comme inintelligentes, elles ne doivent donc pas être confondues avec des batailles d'attrition, bien au contraire. Il existe en effet une différence essentielle entre attrition et annihilation.
Dans le second cas, il s'agit d'un mode d'action direct dans lequel la destruction physique totale de l'adversaire est recherchée, dans le laps de temps le plus bref possible. Il s'agit bien d'un idéal de la destruction dans lequel l'élimination de l'adversaire est vue comme une fin en soi, susceptible à elle seule de garantir la victoire. Il s'agit d'un mode de guerre total, qui ramène le choix stratégique à un binaire "vaincre ou mourir". La nature de l'attrition est en tout point différente. L'attrition est pour l'essentiel un mode d'action indirect, aux effets immédiats limités, dans lequel l'effondrement de l'adversaire est poursuivi par le biais d'une usure graduelle – et donc inscrite dans la durée – de ses forces vives tant physiques que morales et mentales, ces deux dernières catégories étant atteintes au travers de l'usure physique, tant humaine que matérielle. Mode d'action progressif, l'attrition est tout sauf l'opposition brutale de deux masses armées, et repose au contraire généralement sur l'évitement de la bataille. L'exemple le plus célèbre, et l'un des plus aboutis, d'emploi de l'attrition est connu sous le nom de « stratégie fabienne ».
Pendant la seconde guerre punique (218-202 av. J.C.), devant les désastres subis par les Romains face à Hannibal, le consul Quintus Fabius – élu dictateur – choisit d'éviter l'affrontement direct et de frapper la logistique et les alliés italiens des Carthaginois, tout en se contentant de harceler l'armée d'Hannibal. La dégradation des approvisionnements des carthaginois, l'élimination progressive de leurs alliés, le climat moral devenu difficile dans une armée composée essentiellement de mercenaires finirent par contraindre Hannibal, incapable de prendre Rome, à abandonner l'Italie. Si ce résultat demanda aux Romains près de dix ans, il leur rendit l'initiative stratégique et ne les empêcha pas de simultanément mener des opérations en Grèce et dans la péninsule ibérique. Adoptée par la suite par des chefs militaires aussi différents que Du Guesclin, George Washington, Koutouzov ou Võ Nguyên Giáp, ce type de guerre d'attrition fut souvent couronné de succès.
De manière différente, mais tout aussi efficace, l'attrition peut être conjuguée à une approche plus directe. Ainsi l'aéronavale japonaise, pendant la seconde guerre mondiale, a-t-elle été détruite par la conjonction d'une bataille d'anéantissement, la bataille de Midway, et d'une bataille d'attrition, celle de Guadalcanal. Si à Midway le cœur de cette aéronavale fut détruite en trois jours de bataille intense (4-6 juin 1942), Guadalcanal vit la disparition graduelle sur sept mois (d'août 1942 à février 1943) du reliquat des pilotes nippons expérimentés. La pression américaine, mais surtout la lenteur du système japonais de formation des pilotes et la pratique consistant à ne pas retirer du front les plus expérimentés – à la différence des américains qui les affectaient comme instructeurs – ne permirent jamais à la marine impériale japonaise de reconstituer ses groupes aéronavals.
Bien employée, l'attrition est donc très éloignée du choc frontal meurtrier décrit par ceux qui lui opposent une approche indirecte dont elle fait au contraire partie. Les théoriciens américains de la « guerre de manœuvre » (maneuver warfare), notamment, en dénigrant l'approche attritionnelle, et surtout en la confondant avec une stratégie d'annihilation, ont considérablement appauvri le répertoire stratégique en discréditant un concept pourtant riche en possibilités. Dans le cadre d'une stratégie directe, l'attrition peut ainsi être combinée à la manœuvre pour préparer celle-ci et en démultiplier les effets. On retrouve ici la vision soviétique des opérations dans la profondeur, où les forces sont séparées entre des éléments de choc chargés de produire la rupture et d'user les réserves de contre-attaque adverses, et des éléments de manœuvre chargés de l'exploitation. Au niveau stratégique, au lieu d'une bataille d'annihilation, c'est par la succession d'opérations – la bataille étant considérée comme un concept obsolète – que le produit conjugué de l'attrition et de la manœuvre est obtenu, conduisant à l'effondrement adverse. Dans le cadre d'une stratégie indirecte, l'attrition conduit à l'usure progressive non tant des moyens humains et matériels que du moral et de la capacité de penser clairement de l'adversaire. Moyen privilégié de toutes les guérillas du monde, l'attrition – assidument pratiquée par les Talibans aujourd'hui, notamment par l'emploi d'engins explosifs improvisés (IED) – est entre leurs mains une arme redoutablement efficace, ses effets physiques étant démultipliés sur le plan moral par la disproportion des enjeux entre les belligérants.
Nous invitant à cesser de penser la guerre autrement que sur le seul temps court, et ouvrant de multiples possibilités d'application dans le cadre des guerres limitées que nous menons aujourd'hui, en Afghanistan notamment, l'attrition mérite donc d'être réhabilitée, et pleinement intégrée à notre pensée stratégique.

Illustration : Un T-34/76 dans les ruines de Sébastopol libérée, au printemps 1944. La suprématie de la pensée opérative soviétique ne s'affirme qu'à partir du moment où, sous la pression des événements, le culte de l'offensive propre tant à Staline qu'à Toukatchevski et aux "manœuvristes" de l'entre-deux-guerres encore prégnant est abandonné au profit d'une logique d'attrition mise en œuvre tant dans la défensive que dans l'offensive, d'abord à Koursk à l'été 1943 puis systématiquement jusqu'à la fin de la guerre. (c) DR

07 décembre 2012

Être officier dans une armée qui se réduit...

Un commentaire pertinent - et peu encourageant - relevé par le journaliste américain Tom Ricks sur son blog :

"The danger in a shrinking army is that we become sheep always seeking the center of the flock, lest we stick out and get picked off" ("Le danger dans une armée qui se réduit est que nous devenions des moutons cherchant toujours le milieu du troupeau, de peur de se distinguer et d'être éliminé").

Une citation à méditer...

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