La Plume et le Sabre

16 avril 2013

Dépasser la dissuasion nucléaire

Ce billet a originellement été publié sur le site de l'Alliance géostratégique.
S'il est un tabou dans la pensée stratégique française actuelle, c'est bien celui de la dissuasion nucléaire. Celle-ci constitue, depuis sa mise en place progressive dans la seconde moitié des années 1960, le socle de la politique française en matière de défense nationale. Systématiquement exclue par les exécutifs présidentiels successifs du périmètre de la réflexion institutionnelle en matière militaire, la dissuasion nucléaire n'a jusqu'ici été que très peu critiquée.

Généralement motivées par la volonté de dégager davantage de moyens financiers pour les forces conventionnelles, ces critiques sont de trois ordres. Une première catégorie de contempteurs considèrent la dissuasion sous son seul aspect des moyens militaires de sa mise en œuvre, et la jugent à ce titre inutile car impossible par nature à employer. Ces critiques sont extrêmement faibles, en ce sens qu'elles négligent que les forces stratégiques ne portent pas ce titre par hasard : leur utilité première n'est justement pas militaire. Une autre remise en cause est celle des opposants de principe au nucléaire ou des partisans du désarmement nucléaire mondial : morale et non politique – elle s'inscrit le plus souvent dans la tradition du pacifisme européen – cette critique constitue effectivement une remise en cause de fond de la dissuasion, mais selon un parti-pris idéologique, et non à l'issue d'une analyse stratégique. Elles sont donc à écarter également dans le cadre d'une réflexion sur la stratégie française.

FDeterrence_CopyrightCharlesBwele
La troisième catégorie de critiques, aujourd'hui probablement la plus souvent formulée, ne remet pas en cause la dissuasion nucléaire en tant que concept, mais en tant que source de dépenses. On demandera ainsi le retrait de la composante aéroportée, ou la fin de la permanence à la mer des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE), permettant de ramener leur nombre de quatre à trois, l'objectif étant de dégager des finances et des moyens avec l'idée – probablement naïve – de les réattribuer aux forces conventionnelles qui, c'est vrai en manquent de plus en plus cruellement. L'argument budgétaire est cependant incohérent. Les forces nucléaires françaises sont actuellement au niveau plancher leur permettant de continuer à mettre en œuvre dans son intégralité (frappe « pré-stratégique » d'avertissement, frappe stratégique et capacité de seconde frappe garantie) la doctrine actuelle. En effet, avec un seul SNLE à la mer en même temps, faire effectuer à celui-ci une frappe « pré-stratégique » ou d'ultime avertissement est impossible, sous-peine de révéler sa position et d'obérer de fait sa capacité à garantir une seconde frappe : une force stratégique purement sous-marine, dans le cadre de la doctrine et avec les moyens actuels, n'est pas possible. Sauf à demander l'abandon par la France de l'arme nucléaire, proposer une réduction des moyens nucléaires français suppose donc une remise en cause plus fondamentale, et justifiée par des considérations stratégiques et non budgétaires, de la doctrine de dissuasion. Celle-ci, hélas, n'est jamais poussée à son terme.
Car la question n'est en réalité pas budgétaire. La part de la dissuasion nucléaire dans le budget de la défense française non seulement se situe aujourd'hui à un niveau plancher de stricte suffisance par rapport à la doctrine actuelle, mais est en outre relativement faible : en 2012, il a représenté environ 3,1 milliards d'Euros, soit à peine 10 % du budget de la défense (20 % des crédits d'équipement) et de ce fait moins de 0,2 % du PIB. Sans être négligeable, cette somme n'est pas exorbitante ; on peut même la considérer d'un excellent rapport coût-efficacité, au vu des avantages non seulement directs mais induits des moyens nucléaires, qui dépassent la seule défense nationale mais constituent également un levier de puissance et d'influence non négligeable pour la France sur le plan international.
La critique de l'utilité et celle du coût sont donc faibles, lorsqu'elles ne sont pas de mauvaise foi ; la critique financière, en particulier, est davantage un symptôme de la paupérisation des armées et de la crise générale des institutions militaires françaises. Cela ne veut cependant pas dire que continuer de faire de la dissuasion nucléaire un dogme fondateur pour l'ensemble de la stratégie militaire et nationale française soit pertinent. Au contraire, la dissuasion nucléaire ne peut, et ne doit plus continuer à fonder la stratégie française.

Mirage_2000N-ASMP-A
Le déploiement d'une stratégie nationale ne peut en effet plus n'avoir pour seul horizon que la défense de l'intégrité territoriale de la France métropolitaine (celle de l'outre-mer posant des problèmes spécifiques de seuil d'emploi). La dissuasion s'avère ainsi inopérante dans la défense de la souveraineté nationale, que celle-ci soit économique, sociale ou diplomatique, même si elle joue sur ce dernier point un rôle certain. Purement défensive, elle obère en outre la transformation des forces armées vers un rôle de levier de puissance et les cantonne à la défense « en amont » des intérêts non-vitaux du pays, là où leur rôle pourrait être pensé autrement. Ce faisant, elle favorise aux yeux des autorités politiques l'idée d'une armée « ultime recours », outil dont l'utilité n'est pas ou mal perçue en dehors des situations extrêmes.
Conçue à une époque d'affrontement direct – bien que « froid » – dans le cadre d'un « grand jeu » international fermé, la dissuasion s'adapte ainsi mal à l'environnement concurrentiel ouvert qu'est l'arène stratégique contemporaine. Aussi est-il temps de redéfinir la doctrine nucléaire française dans un sens d'une part moins strictement défensif, d'autre par sans en faire la pierre angulaire de la stratégie militaire nationale. Au contraire, à égalité avec les moyens conventionnels, il est nécessaire d'en faire un outil parmi d'autres d'une stratégie générale militaire qui, elle même constituerait, également à égalité, avec l'action économique, diplomatique et culturelle les composantes d'une stratégie nationale « intégrale », déclinaison vers l'extérieur d'une politique nationale d'ensemble destinée à réaliser le projet national (Une stratégie nationale intégrale (SNI) est « la déclinaison vers l'extérieur d'une politique d'ensemble, combinant projet social – ou comment une polity, une entité politique, entend se façonner elle-même – et projet de puissance – le rapport de cette même entité au monde extérieur. Ce second domaine constitue le périmètre de la SNI, dont la fonction est de concrétiser ce projet en deux temps. » Voir Benoist Bihan, "Pour une stratégie nationale française", Défense & Sécurité Internationale n°90, mars 2013.).
À défaut, la possession par la France de l'arme nucléaire est appelée à être de plus en plus contestée de l'intérieur comme de l'extérieur, faute d'être capable de justifier celle-ci par une doctrine non seulement cohérente, comme l'est effectivement la dissuasion, mais adaptée à l'environnement stratégique contemporain, ce qu'elle n'est plus. Il faut donc dépasser la dissuasion pour que la France puisse continuer à bénéficier du rendement stratégique exceptionnel de l'arme nucléaire.

Illustration : Deux Mirage 2000N porteurs du missile de croisière à tête nucléaire ASMP-A. (c) Armée de l'air

31 mars 2013

Masse critique

Cette chronique est parue en mars 2010 dans le n°57 de DSI. À l'heure où l'on promeut, au nom de la rigueur budgétaire, des outils militaires de plus en plus réduits, il n'est pas inutile de revenir sur l'importance du concept de masse, valide tant autrefois que dans le cadre des opérations contemporaines. Toutes choses égales par ailleurs, la victoire balance toujours bel et bien, selon le mot fameux de Napoléon, du côté des gros bataillons.

Toute reproduction ou citation sans autorisation est interdite sans mon autorisation expresse.

Pendant des siècles, les batailles se sont livrées en masse, c'est à dire en concentrant sur un espace de faibles dimensions donné – un champ de bataille – la majeure partie des forces vives d'une armée. La concentration des efforts ne pouvait se faire qu'au travers de la concentration des moyens chère à Foch, concentration des moyens perceptible jusque dans l'aspect visuel de dispositifs tactiques où les hommes combattaient littéralement épaule contre épaule.
Cette situation se justifiait dans un contexte où le rendement du combattant individuel et de son armement était très faible. Imprécises, de portée très réduites, les armes exigeaient pour être efficaces d'être employées en grand nombre sur une surface réduite. Elle s'expliquait également par un raisonnement linéaire, qui voyait dans la bataille l'acmé de la guerre, et remettait à la tactique le soin de résoudre les problématiques stratégiques, les guerres napoléoniennes représentant sans doute l'aboutissement de cette logique.

Reddition_Japonaise
À partir de la révolution industrielle, l'accroissement de l'efficacité des armements individuels et le développement progressif d'armements collectifs performants vont démultiplier le rendement du soldat. La mécanisation de la guerre va, dans le même temps où les armées deviennent des organisations titanesques susceptibles de mobiliser l'ensemble de la population masculine adulte d'un pays, doter le combattant individuel d'un potentiel de destruction considérable. Cette situation va conduire les combattants à adopter progressivement des dispositifs plus relâchés, à la fois pour des impératifs de protection – les formations en ordre serré devenant suicidaires – et parce que l'efficacité nouvelle des armes permet désormais à moins de soldats de contrôler une étendue de terrain plus grande tant en largeur qu'en profondeur. Cette dilatation du champ de bataille dans l'espace va, au tournant du XXème siècle, rendre obsolète le concept même de bataille, les espaces d'opération couvrant désormais des régions voire des pays entiers. Les densités d'occupation du terrain tombent ainsi de un homme pour dix mètres carrés dans les batailles antiques à un pour 257 mètres carrés pendant la guerre civile américaine, un pour 2475 pendant la première guerre mondiale et un pour 27 500 pendant la seconde. Dans les années 1980, une densité de un homme pour 40 000 mètres carrés n'étaient pas rares. Quand aux opérations contemporaines, un calcul rapide donne un soldat de la coalition pour plus de 7 millions de mètres carrés en Afghanistan (obtenu en rapportant le nombre de soldats présents en décembre 2009 à la superficie totale de la zone d'opérations de l'ISAF, soit la superficie approximative de l'Afghanistan (650 000 kilomètres carrés), ce dernier chiffre n'est bien sûr qu'indicatif et ne reflète aucune réalité opérationnelle, la répartition des forces n'étant évidemment pas homogène et la superficie totale du pays recouvrant de nombreuses zones inhabitées sans valeur militaire).
Au niveau tactique, dans la mesure où la puissance de feu n'est plus liée à l'effectif humain mais au type d'armement employé, c'est la masse d'armes plus que la masse d'hommes qui devient dans un premier temps déterminante. À partir de l'introduction des armes nucléaires tactiques puis, dans les années 1970, d'armements conventionnels guidés de précision, la formidable augmentation de la capacité de destruction individuelle des armes semble même rendre le concept de masse archaïque dans l'art militaire. D'indispensable, la masse serait à la fois inutile, puisqu'une seule arme peut désormais produire les effets qui en nécessitaient auparavant plusieurs dizaines, voire centaines, et surtout dangereuse pour celui qui l'emploie, la précision (ou, dans le cas des armes nucléaires tactiques, le rayon de destruction) des armements condamnant toute unité massée à la destruction. Cette perception, toutefois, est doublement trompeuse.
Trompeuse d'abord parce que la problématique de la protection des forces n'est pas close. En effet aux côtés de la classique protection passive, qu'elle soit dispersion, couvert ou dissimulation – et dans ce dernier cas camouflage ou refuge "au sein des populations" – la question d'une approche davantage proactive reste ouverte, en particulier dans l'espace aéroterrestre, très en retard sur ces questions par rapport à l'espace aéronaval, et dans lequel il est techniquement envisageable à court terme de passer y compris pour les unités déployées – et non uniquement pour les installations fixes – d'une défense aérienne à une défense anti-munitions, que celles-ci soient des obus de mortier tirés par des groupes irréguliers ou des munitions guidées de précision dernier cri. Une défense proactive des forces permettrait de retrouver une certaine marge de manœuvre en terme de concentration des moyens, permettant lorsque cela est nécessaire de rapidement des "massifier" localement un dispositif sous protection d'un « dôme de fer » (En clin d'œil au système Iron Dome israélien). Dans le même temps, elle poserait également, comme dans le domaine naval, la question de la nécessaire saturation des défenses, et donc celle de la masse.
Mais cette éviction du concept de masse des calculs est trompeuse, surtout, parce que ceux qui l'ont enterrée un peu vite se sont avant tout intéressé à ses aspects technico-tactiques, et peu à son rôle dans les autres domaines de l'art de la guerre, s'inscrivant en cela dans une approche passéiste centrée sur une notion, la bataille, aujourd'hui dénuée de sens. Si à ce niveau il convient de ne plus envisager l'emploi en masse que d'un point de vue très ponctuel et ultra-local, pour créer dans l'instant un rapport de force favorable, la masse garde cependant toute sa pertinence au niveau tactico-opératif. À ce niveau en effet, l'expansion presque infinie des espaces de combat modernes, qui passent sans solution de continuité de l'ultra-local au planétaire, redonne au concept de masse une actualité qu'il n'est sans doute pas près de perdre. En effet, pour couvrir efficacement et dans le temps l'ensemble des espaces d'engagement, il est indispensable de disposer en masse suffisante à la fois de moyens humains et matériels.
Quel que soit le conflit envisagé, guerre irrégulière, conventionnelle, hybride, etc., et quel que soit l'espace d'opération (aéroterrestre/aéronaval), il convient donc de réhabiliter le concept de masse mais en l'employant autrement. À la concentration des moyens fochienne, aujourd'hui obsolète, il faut préférer le concept de masse distribuée. Il ne s'agit plus ici de masser l'ensemble des moyens disponibles en un point unique, mais d'avoir à disposition une masse suffisante pour la distribuer – et la redistribuer – de la manière la plus pertinente possible dans un espace d'opérations donné pour y acquérir la suprématie. L'enjeu ici ne serait plus de masser les forces en un point donné mais bien de répartir une masse globale en "clusters" de forces plus ou moins denses en fonction de la mission et de l'adversaire, mais distribués sur l'ensemble de l'espace d'opérations dans des configurations variables. L'enjeu serait de disposer d'une masse globale suffisante pour accroître au maximum la possibilité de combinaison des éléments la composant et, de ce fait, augmenter d'autant la liberté de choix et d'action du chef opératif.
Loin d'être obsolète, le concept de masse est au contraire à réinventer. Bien que l'ère des « guerres de masse » voyant toute la population mobilisée sous les drapeaux soit aujourd'hui, et sans doute pour longtemps, terminée, il faut cesser de penser qu'il est possible de se passer d'une masse suffisante d'hommes et de matériels et que les guerres futures ne seront livrées que par de petits groupes de soldats dotés d'armements ultra-précis. Aussi faut-il dès à présent repenser à la fois l'emploi de la masse dans l'art de la guerre, mais aussi adapter notre stratégie des moyens de manière à garantir l'obtention de cette masse suffisante.

Illustration : le 2 septembre 1945, des formations d'appareils de l'aéronavale américaine survolent les navires alliés ancrés en baie de Tokyo, tandis qu'est signée la reddition du Japon. La victoire alliée pendant la Seconde Guerre mondiale est aussi celle d'un emploi intelligent de la masse. (c) US NARA

01 février 2013

Grande stratégie

Cette chronique est parue en janvier 2010 dans le n°55 de DSI. Il n'y a guère d'éléments à changer sur le fond, sauf un, mais celui-ci est particulièrement important : il s'agit du terme même de "grande stratégie", dont je considère désormais qu'il n'a plus lieu d'être. En effet, distinguer la "grande" stratégie d'une stratégie classique uniquement concernée par l'emploi de la force armée revient à considérer que l'essence de la stratégie est d'abord militaire : or, si la guerre est bien d'essence politique, la stratégie l'est également et son champ est donc l'intégralité de celui du politique. Il n'existe donc qu'une seule stratégie, et celle-ci est nécessairement de nature "intégrale" au sens où l'entendait le général Poirier. Celle-ci est ensuite subdivisée soit fonctionnellement (militaire, diplomatique, économique, etc.), soit en plusieurs stratégies intégrales sectorielles (la "stratégie maritime" par exemple), et cette subdivision dépend de la manière dont l'entité politique se pense et pense son rapport au monde : les subdivisions de la stratégie sont donc des manifestations de l'entité politique qui la formule. "Stratégie" doit donc être substitué à "grande stratégie" dans le texte qui suit et dans son titre.

Toute reproduction ou citation sans autorisation est interdite sans mon autorisation expresse.

Poor strategy is expensive, bad strategy can be lethal, while when the stakes include survival, very bad strategy is almost always fatal ("Une stratégie médiocre est coûteuse, une mauvaise stratégie peut être mortelle, tandis que lorsque la survie est en jeu, une très mauvaise stratégie est presque toujours fatale"). Ainsi Colin Gray ouvre-t-il son ouvrage, Modern Strategy (Oxford University Press, 1999). On pourrait y ajouter que, à tout prendre, mieux vaut sans doute une stratégie faillible que pas de stratégie du tout.
Or aujourd'hui, la France, et à son instar l'Europe toute entière, n'a pas de stratégie. Ou plus exactement manque-t-elle d'une grande stratégie, cette "partie sublime" de la stratégie qui intègre en un ensemble cohérent la totalité des vecteurs de puissance à disposition de l'État au service d'objectifs politiques bien compris, et sans laquelle toutes les initiatives sectorielles – militaires, diplomatiques, économiques, etc. – , ne peuvent atteindre leur plein rendement. Bien que la France pratique, depuis de nombreuses années déjà, le smart power comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, elle l'a jusqu'ici fait sans dessein. Or c'est justement cette intentionnalité que réside l'essence d'une grande stratégie, intentionnalité qui fait aujourd'hui défaut.%% Au regard de l'histoire pourtant, rien ne remplace pour la prospérité d'une Nation une grande stratégie mise au service d'une véritable volonté de puissance. Et si l'historiographie aborde généralement la grande stratégie d'empires au faîte de leur puissance, l'importance d'une telle construction stratégique se fait davantage encore sentir lorsque l'environnement stratégique est ouvert et fortement compétitif. Sur cette question, on se réfèrera aux deux ouvrages magistraux d'Edward Luttwak consacrés respectivement à la grande stratégie des empires romain et byzantin (The Grand Strategy of the Roman Empire, from the first century A.D. to the Third, John Hopkins University Press, 1976, et The Grand Strategy of the Byzantine Empire, Belknap Press of Harvard University Press, 2009).

Singapore_City
Ainsi au Moyen-Âge la remarquable prospérité de la République de Venise, pendant plus de quatre siècles (approximativement du milieu du XIIe siècle à la fin du XVIe) s'explique par la capacité de la cité-État à intégrer de manière harmonieuse sa puissance commerciale, diplomatique et maritime. En combinant la possession de points d'appuis en mer Adriatique et en mer Égée – acquis tant par transaction que par conquête –, la maîtrise des routes commerciales vers le Levant, et le développement d'un réseau commercial et bancaire couvrant l'Europe entière, la Sérénissime République poursuivant des objectifs avant tout commerciaux réussit non seulement à accumuler une remarquable richesse mais à s'assurer la maîtrise de la Méditerranée orientale jusqu'à la fin du XVe siècle, tout en étendant son influence en Italie même. Bien que l'ascension de l'Empire Ottoman et les guerres franco-espagnoles en Italie menèrent finalement Venise sur le chemin du déclin, la remarquable longévité de la domination vénitienne sur l'Adriatique et la Méditerranée orientale doit cependant être vue comme le symbole de la réussite d'une grande stratégie ayant su combiner la puissance maritime avec les réseaux commerciaux et bancaires – ces derniers donnant de nombreux moyens d'incitation mais aussi de pression –, tout en y intégrant une diplomatie fondée sur la fourniture de services militaires aux puissances de la région : la République de Venise est ainsi, au Moyen-Âge, le principal fournisseur en navires de guerre de l'Empire Byzantin mais également des différentes croisades.
De l'autre côté de l'Europe, la Suède de la fin du XVIe et du XVIIe siècle fournit un autre exemple remarquable d'application d'une grande stratégie, en l'occurrence pour s'assurer la domination sur la mer Baltique et son pourtour. Pour accomplir cet objectif, le royaume de Suède va, sous la direction notamment du roi Gustave II Adolphe et d'Axel Oxenstierna, le "Richelieu suédois", utiliser une combinaison de puissance militaire, de diplomatie et de développement commercial, mais surtout d'influence religieuse, la Suède s'affirmant à la suite de son engagement dans la guerre de Trente Ans comme championne de la cause protestante. Cette combinaison va s'avérer payante, la Suède obtenant lors des traités de Westphalie de 1648 non seulement le contrôle total des littoraux orientaux de la Baltique – privant ainsi la Russie d'un accès à cette mer – mais surtout le contrôle des débouchés de l'Oder, de l'Elbe et de la Weser, importantes voies commerciales vers le cœur de l'Europe, tout en devenant la puissance protestante la plus importante en Europe. Si ce succès ne sera pas pérenne, la "Grande guerre du Nord" faisant s'effondrer la puissance suédoise au profit de la Russie au début du XVIIIe siècle, il permet néanmoins à la Suède, état faiblement peuplé et sans atouts naturels notables, d'accéder au rang de grande puissance européenne.
Plus proche de nous, et de manière plus pacifique, le cas singapourien mérité également d'être mentionné. Depuis la séparation de la cité-état d'avec la Malaisie, en 1965 - séparation « accidentelle » du point de vue singapourien, la cité étant exclue de la Fédération de Malaisie par décision du parlement malaisien -, Singapour a su jouer de sa situation géographique privilégiée en Asie pour s'affirmer comme une puissance régionale importante, préservant ses intérêts tout en devenant un acteur incontournable du jeu politique en Asie du Sud-Est. Pour ce faire Singapour, sous l'influence de Lee Kuan Yew, premier ministre de 1965 à 1990 – et demeuré au gouvernement jusqu'à ce jour – a su combiner les bénéfices du commerce maritime pour favoriser le développement d'une industrie de haute technologie et d'un important marché financier, tout en s'appuyant sur une forte puissance militaire (l'armée singapourienne est l'une des plus performantes de la région, et peut s'appuyer sur une industrie de défense dynamique) et à la mise en place à l'intérieur d'un système politique fortement contrôlé. Destinée à préserver la stabilité tant à l'intérieur – la société singapourienne étant multi-ethnique et regroupant plusieurs confessions – qu'à l'extérieur de la cité-État, cette grande stratégie a jusqu'ici été couronnée de succès.
Ces trois exemples, que l'on pourrait multiplier, montrent dans des contextes différents les bénéfices pouvant être tirés par un État de la mise en place d'une grande stratégie. En effet si Venise s'était contentée de l'influence commerciale, sans lui combiner les moyens militaires adaptés, elle aurait très vite périclité. De même la Suède, en employant l'argument religieux, a-t-elle pu légitimer son action militaire mais aussi accroître son influence diplomatique en parlant au nom des États protestants. Singapour enfin montre l'intérêt d'une stratégie intégrant politique intérieure et extérieure, le maintien d'autorité de la cohésion de la société singapourienne étant indispensable à son succès économique et à sa capacité à projeter sa puissance à l'extérieur.
Pour la France, dont la stratégie nationale à souvent été déterminée par des menaces existentielles à ses frontières, la projection de puissance est peut-être moins naturelle que pour des nations maritimes ou commerciales. Mais, désormais devenue une "île stratégique", la France ne peut plus faire l'économie d'une grande stratégie dont elle doit désormais, en l'absence de menace immédiate, déterminer seule les objectifs. L'alternative, rester sur la défensive stratégique en poursuivant un statu-quo de plus en plus difficile à maintenir, n'est pas viable. Mais pour mettre en place cette grande stratégie, et s'assurer la maîtrise de son destin au XXIe siècle, la France doit accepter à nouveau de penser la puissance sous toutes ses formes, mais surtout exprimer sa volonté de l'exercer et de la projeter.

Illustration : Vue de la ville de Singapour au crépuscule. (c) DR

12 janvier 2013

En conférence à l'EHESS le 17 janvier 2013

Suite à la parution de son article fondateur dans la Revue de Défense Nationale consacré à la dialectique stratégique entre espaces "fluides" et "solides" (et qui peut être notamment lu ici sur le blog de Michel Goya), Laurent Henninger y consacré désormais le séminaire qu'il co-anime avec André Brigot à l'EHESS, après avoir longuement exploré la question des révolutions et mutations militaires les années précédentes. J'interviendrais dans ce séminaire jeudi prochain, le 17 janvier 2013, pour explorer la manière dont cette dialectique peut permettre de repenser les formes et les buts des opérations militaires.
Voici le synopsis de cette intervention :

La concrétisation du processus d'unification des opérations dans les espaces solides et fluides, réalisée au cours du XXe siècle, impose de repenser la manière dont ceux-ci s'articulent en termes militaires, tant historiquement – en abordant successivement la séparation initiale des espaces solides avec les espaces fluides puis le processus par lequel les seconds ont été instrumentalisés pour permettre la domination des premiers – que dans une perspective contemporaine et prospective, alors que semble se dessiner un nouvel équilibre militaire fluide/solide. Quelles différences existe-t-il, du point de vue militaire – en particulier tactique –, entre ces « méta-espaces » ? Comment les opérations conduites dans les uns pèsent-elles sur les autres ? Comment instrumentaliser militairement leur dialectique ? Quelles pourraient en être les conséquences en termes d'organisation des forces comme de doctrines ? Telles-sont quelques unes des questions auxquelles cette intervention s'efforcera de proposer des pistes de réponse et des éléments de réflexion.

La séance aura lieu dans les locaux de l'EHESS au 105, boulevard Raspail (75006 Paris ; métro : Notre-Dame-des-Champs ou Saint-Placide), en salle 9 de 17h00 à 19h00. Venez nombreux !

02 janvier 2013

Repenser l'attrition

Peu de choses à ajouter à cette chronique, parue en décembre 2009 dans le n°54 de DSI, si ce n'est qu'en dépit de l'expérience de la dernière décennie, la difficulté à penser l'attrition demeure toujours aussi marquée dans des armées que la fin de leurs engagements contre-insurrectionnels incitent à revenir au mirage d'une approche fondée seulement sur la "manoeuvre". Celle-ci, réifiée sans cependant être réellement pensée et convenablement définie, est en fait un retour à une pensée de stratagème (très bien décrite par Thierry Widemann dans son article à propos du mythe de Cannes dans la pensée militaire allemande dans Guerres & Histoire n°7) visant une victoire au moindre coût, au moindre effort, mais aussi le témoin de l'incapacité constante des armées - en Europe en particulier - à penser autrement qu'en termes de tactique élémentaire. Or une approche tactique fondée sur la manœuvre n'est pas antinomique - au contraire ! - avec une conception opérative nécessairement attritionnelle. On ira même plus loin en affirmant ici qu'il ne peut y avoir de pensée opérative sans pensée sur l'attrition, puisque celle-ci traduit simplement la prise en compte de la notion de durée dans la conception des opérations.

Toute reproduction ou citation sans autorisation est interdite sans mon autorisation expresse.

Il n'est peut-être pas, en matière d'art militaire, de concept moins bien compris que celui de l'attrition. Lorsqu'il est évoqué comme mode d'action stratégique, par exemple dans l'expression "guerre d'attrition" (attrition warfare dans la langue de Shakespeare), c'est généralement sous la forme d'un repoussoir. L'attrition est considérée comme un mode de guerre particulièrement inintelligent, où la force brute est opposée à la force brute jusqu'à épuisement de l'un – et généralement des deux – adversaires. Dans cette vision, l'attrition est vue comme synonyme de "boucheries" inutiles, et généralement illustrée d'exemples pris dans les batailles de la guerre de position en 1914-1918. Une telle perception de l'attrition relève d'une incompréhension profonde du concept et de ses applications possibles. Bien comprise et employée, l'attrition peut en effet s'avérer un outil efficace dans le cadre d'une stratégie d'ensemble.

T-34/76 - Sebastopol
Le discrédit jeté sur l'attrition est donc le fait d'une incompréhension. Celle-ci trouve d'abord sa source dans une lecture biaisée de l'Histoire militaire, qui confond "attrition" et "pertes". Selon cette lecture pauvre, une guerre provoquant de nombreuses pertes sans aboutir à un résultat décisif est une guerre d'attrition. Ce raccourci est particulièrement visible lorsque l'on évoque la première guerre mondiale. Celle-ci y est vue comme une guerre d'attrition par le simple fait que les batailles y sont extraordinairement coûteuses : il y a ainsi par exemple 200 000 morts britanniques pendant la bataille de la Somme, dont près de 20 000 la première journée. Cette bataille fit au total, tous camps confondus, plus d'un million de morts, blessés et disparus. Pourtant, considérer la Somme, le Chemin des Dames ou même Verdun comme des batailles d'attrition est un grave contresens, dans la mesure où ces batailles ont été conçues comme des percées destinées à déboucher sur des batailles d'annihilation. Ainsi si Verdun en particulier est souvent considérée comme une bataille volontairement pensée comme attritionnelle par l'état-major allemand, des études historiques récentes conduisant néanmoins à mettre en doute cette perception (voir à ce sujet Holger Afflerbach "Planning Total War ? Falkenhayn and the Battle of Verdun, 1916," in Great War, Total War: Combat and Mobilization on the Western Front, 1914-1918, Roger Chickering and Stig Foerster, New York, Cambridge, 2000). Si guerre d'attrition il y a eu pendant le premier conflit mondial, c'est bien plus dans la série d'offensives limitées menées à partir de l'été 1918 par les Alliés, qui débouchèrent sur l'effondrement du front allemand et l'armistice. Si les opérations conduites jusqu'en 1917 peuvent être considérées comme inintelligentes, elles ne doivent donc pas être confondues avec des batailles d'attrition, bien au contraire. Il existe en effet une différence essentielle entre attrition et annihilation.
Dans le second cas, il s'agit d'un mode d'action direct dans lequel la destruction physique totale de l'adversaire est recherchée, dans le laps de temps le plus bref possible. Il s'agit bien d'un idéal de la destruction dans lequel l'élimination de l'adversaire est vue comme une fin en soi, susceptible à elle seule de garantir la victoire. Il s'agit d'un mode de guerre total, qui ramène le choix stratégique à un binaire "vaincre ou mourir". La nature de l'attrition est en tout point différente. L'attrition est pour l'essentiel un mode d'action indirect, aux effets immédiats limités, dans lequel l'effondrement de l'adversaire est poursuivi par le biais d'une usure graduelle – et donc inscrite dans la durée – de ses forces vives tant physiques que morales et mentales, ces deux dernières catégories étant atteintes au travers de l'usure physique, tant humaine que matérielle. Mode d'action progressif, l'attrition est tout sauf l'opposition brutale de deux masses armées, et repose au contraire généralement sur l'évitement de la bataille. L'exemple le plus célèbre, et l'un des plus aboutis, d'emploi de l'attrition est connu sous le nom de « stratégie fabienne ».
Pendant la seconde guerre punique (218-202 av. J.C.), devant les désastres subis par les Romains face à Hannibal, le consul Quintus Fabius – élu dictateur – choisit d'éviter l'affrontement direct et de frapper la logistique et les alliés italiens des Carthaginois, tout en se contentant de harceler l'armée d'Hannibal. La dégradation des approvisionnements des carthaginois, l'élimination progressive de leurs alliés, le climat moral devenu difficile dans une armée composée essentiellement de mercenaires finirent par contraindre Hannibal, incapable de prendre Rome, à abandonner l'Italie. Si ce résultat demanda aux Romains près de dix ans, il leur rendit l'initiative stratégique et ne les empêcha pas de simultanément mener des opérations en Grèce et dans la péninsule ibérique. Adoptée par la suite par des chefs militaires aussi différents que Du Guesclin, George Washington, Koutouzov ou Võ Nguyên Giáp, ce type de guerre d'attrition fut souvent couronné de succès.
De manière différente, mais tout aussi efficace, l'attrition peut être conjuguée à une approche plus directe. Ainsi l'aéronavale japonaise, pendant la seconde guerre mondiale, a-t-elle été détruite par la conjonction d'une bataille d'anéantissement, la bataille de Midway, et d'une bataille d'attrition, celle de Guadalcanal. Si à Midway le cœur de cette aéronavale fut détruite en trois jours de bataille intense (4-6 juin 1942), Guadalcanal vit la disparition graduelle sur sept mois (d'août 1942 à février 1943) du reliquat des pilotes nippons expérimentés. La pression américaine, mais surtout la lenteur du système japonais de formation des pilotes et la pratique consistant à ne pas retirer du front les plus expérimentés – à la différence des américains qui les affectaient comme instructeurs – ne permirent jamais à la marine impériale japonaise de reconstituer ses groupes aéronavals.
Bien employée, l'attrition est donc très éloignée du choc frontal meurtrier décrit par ceux qui lui opposent une approche indirecte dont elle fait au contraire partie. Les théoriciens américains de la « guerre de manœuvre » (maneuver warfare), notamment, en dénigrant l'approche attritionnelle, et surtout en la confondant avec une stratégie d'annihilation, ont considérablement appauvri le répertoire stratégique en discréditant un concept pourtant riche en possibilités. Dans le cadre d'une stratégie directe, l'attrition peut ainsi être combinée à la manœuvre pour préparer celle-ci et en démultiplier les effets. On retrouve ici la vision soviétique des opérations dans la profondeur, où les forces sont séparées entre des éléments de choc chargés de produire la rupture et d'user les réserves de contre-attaque adverses, et des éléments de manœuvre chargés de l'exploitation. Au niveau stratégique, au lieu d'une bataille d'annihilation, c'est par la succession d'opérations – la bataille étant considérée comme un concept obsolète – que le produit conjugué de l'attrition et de la manœuvre est obtenu, conduisant à l'effondrement adverse. Dans le cadre d'une stratégie indirecte, l'attrition conduit à l'usure progressive non tant des moyens humains et matériels que du moral et de la capacité de penser clairement de l'adversaire. Moyen privilégié de toutes les guérillas du monde, l'attrition – assidument pratiquée par les Talibans aujourd'hui, notamment par l'emploi d'engins explosifs improvisés (IED) – est entre leurs mains une arme redoutablement efficace, ses effets physiques étant démultipliés sur le plan moral par la disproportion des enjeux entre les belligérants.
Nous invitant à cesser de penser la guerre autrement que sur le seul temps court, et ouvrant de multiples possibilités d'application dans le cadre des guerres limitées que nous menons aujourd'hui, en Afghanistan notamment, l'attrition mérite donc d'être réhabilitée, et pleinement intégrée à notre pensée stratégique.

Illustration : Un T-34/76 dans les ruines de Sébastopol libérée, au printemps 1944. La suprématie de la pensée opérative soviétique ne s'affirme qu'à partir du moment où, sous la pression des événements, le culte de l'offensive propre tant à Staline qu'à Toukatchevski et aux "manœuvristes" de l'entre-deux-guerres encore prégnant est abandonné au profit d'une logique d'attrition mise en œuvre tant dans la défensive que dans l'offensive, d'abord à Koursk à l'été 1943 puis systématiquement jusqu'à la fin de la guerre. (c) DR

07 décembre 2012

Être officier dans une armée qui se réduit...

Un commentaire pertinent - et peu encourageant - relevé par le journaliste américain Tom Ricks sur son blog :

"The danger in a shrinking army is that we become sheep always seeking the center of the flock, lest we stick out and get picked off" ("Le danger dans une armée qui se réduit est que nous devenions des moutons cherchant toujours le milieu du troupeau, de peur de se distinguer et d'être éliminé").

Une citation à méditer...

26 novembre 2012

Rattrapage technologique : vers des scénarios à la japonaise ?

Trois ans après sa parution dans DSI n°53, en novembre 2009, je reproduis une chronique dont l'actualité récente incite à dire que celle-ci n'a pas fondamentalement vieillie : le 23 novembre dernier, la Chine a effectué les premiers appontages et décollages depuis son premier porte-avions, le Liaoning, poursuivant sa montée en puissance dans ce domaine. Parallèlement, le pays est aujourd'hui le seul à développer en parallèle deux programmes d'avions de combat furtifs, les J-20 et J-31. Au-delà des matériels eux-même et de leurs performances estimées, mais aussi au-delà du certes emblématique exemple chinois, force est de constater que le rattrapage technologique et la diffusion de technologies avancées qui accompagne ce phénomène se poursuivent et s'amplifient un peu partout, y compris par la diffusion de moyens avancés vers des organisations non-étatiques. Faire reposer, comme le font la majeure partie des forces armées des nations dites occidentales, l'ensemble de leur supériorité militaire sur la technologie est donc bien une illusion dangereuse, surtout lorsqu'elle conduit, comme aujourd'hui en France, à une véritable atrophie de la réflexion en matière tant de stratégie que d'art militaire."

Toute reproduction ou citation sans autorisation est interdite sans mon autorisation expresse.

Le 14 juillet 1853, quatre navires de l'US Navy entrent en baie d'Edo (aujourd'hui Tokyo). Le commodore Matthew C. Perry, qui commande l'escadre, a reçu pour mission de conduire le Bakufu(ce mot, qui signifie littéralement « gouvernement de la tente », désigne le gouvernement shôgunal) à signer un accord commercial. Devant l'échec des négociations, Perry décide d’une démonstration de force et fait tirer ses navires sur le port d'Edo. Presque entièrement fermé au monde depuis 1635, le Japon ne dispose d'aucun moyen de défense côtière moderne, pas plus que d'une marine. Face à l'armement des bâtiments américains, les défenseurs d'Edo ne disposent que de canons vieux de deux siècles, voire de canons en bois, et ne peuvent répliquer.
Quand, après avoir laissé un an aux Japonais pour accepter sa proposition, Perry revient en février 1854 à la tête d'une escadre deux fois plus imposante, les autorités shôgunales n'ont d'autre choix que de céder aux exigences américaines. Mais c'est un gouvernement moribond qui ratifie la convention de Kanagawa. Elle marque le début de l'ouverture du Japon à la modernité. Le choc de l'arrivée des « bateaux noirs » américains, et l'humiliation provoquée par le bombardement d'Edo, précipitent une évolution politique jusqu'ici figée par les shôguns Tokugawa. En 1868, à l'issue d'une guerre civile, la restauration Meiji met définitivement fin au shôgunat, rétablit l'autorité politique de l'empereur et fonde le Japon moderne. À l'opposé de la politique autarcique menée par les Tokugawa, l'empereur Meiji lance son pays dans une politique de modernisation accélérée, qui transforme en moins d'un demi-siècle le Japon – pays médiéval – en une grande puissance moderne.

J-15_Launch
Du point de vue militaire, là où en 1853 le Japon ne disposait d'aucune arme moderne, l'armée et la marine impériales japonaises sont au tournant du XXe siècle parmi les plus modernes au monde. Cette remarquable modernisation – moins de 35 ans entre la restauration Meiji et la bataille de Tsushima – va permettre au Japon de remporter, d'abord contre la Chine en 1894-1895, puis surtout contre la Russie en 1904-1905, deux guerres qui vont le hisser au niveau des grandes puissances européennes. La flotte qui remporte en 1905 la bataille de Tsushima est aussi moderne que son adversaire russe. Trente-six ans plus tard, en 1941, l'aéronavale japonaise est la meilleure du monde et la marine impériale dispose même sur sa rivale américaine d'un léger avantage technologique dans des domaines comme les torpilles ou le combat de nuit. Si cet avantage va disparaître en 1943 face à l'effort de guerre américain, le rattrapage technologique réussi par les Japonais est remarquable.
Il s’avère d'autant plus remarquable qu'il est à l'époque unique en son genre. La majeure partie des pays du monde sont alors sous la domination coloniale des puissances européennes, ou comme la Chine sous leur influence, et sont donc incapables de mettre en œuvre une politique concertée de rattrapage technologique des puissances occidentales. Au-delà des spécificités socioculturelles du Japon, c'est bien en réussissant à échapper à la colonisation et en refusant de se soumettre à l'influence étrangère que ce pays a réussi à rattraper en si peu de temps l'Europe et les États-Unis. Bénéficiant depuis les Tokugawa d'un État central fort – dont l'empereur Meiji saura se servir – le Japon pourra rapidement mettre en œuvre son rattrapage technologique, mettant ainsi en évidence ce qui apparaît comme la donnée essentielle dans la conduite d'un tel processus : la volonté politique.
Aujourd'hui, de nombreux États semblent avoir une telle volonté, et entendent prendre rang avec les États-Unis, le Japon et les grands pays européens dans le concert des grandes puissances mondiales. Au plan militaire, cette détermination à faire sinon jeu égal, du moins à soutenir la comparaison avec les puissances dites occidentales, pousse de plus en plus d'États à emprunter le même chemin que le Japon. S’il est parfois jugé pertinent de douter de la crédibilité des outils militaires chinois ou indien, en réaction peut-être à l'exagération de la menace soviétique dans les années 1970-1980, ces puissances – et à leur suite d'autres comme le Brésil, l'Iran, la Corée du Sud entre autres – pourraient bien en réalité rééditer la performance japonaise. En effet, sauf à considérer des États non-occidentaux comme incapables d'atteindre un niveau de maîtrise technologique équivalent – ce qui, dans le cas du Japon, s'est avéré une erreur grossière – rien n'empêche plus ces nations d'atteindre un niveau comparable à celui des puissances occidentales. Les efforts déployés par de nombreux États, en particulier en termes de transfert de technologie et de développement d'industries de défense locales, laissent peu de doutes quand à la réalité du processus enclenché.
Il serait certes dangereux de verser dans l'excès inverse, et d'affirmer que les conflits futurs verront les armées occidentales irrémédiablement surclassées. Une telle situation est très improbable, et supposerait un abandon volontaire par celles-ci du leadership technologique qui a peu de chance de se produire. Mais il semble inévitable à terme de voir restreinte la supériorité technologique occidentale à un niveau où celle-ci ne sera plus stratégiquement déterminante. La combinaison de technologies suffisamment avancées et de méthodes de contournement dissymétriques et/ou asymétriques, telles celles mises en œuvre aujourd'hui par la Chine ou l'Iran, constitue bien une menace sérieuse susceptible sinon de conduire à des défaites, au moins d'éloigner définitivement la perspective de victoires rapides et décisives y compris dans un conflit « conventionnel ». Ainsi, l'effet produit par l'exportation éventuelle de systèmes de défense sol-air S-300 à l'Iran par la Russie montre l'importance stratégique d'un rattrapage technologique même sectoriel.
L'affirmation par des États de plus en plus nombreux de leur volonté de puissance – et simultanément leurs efforts pour empêcher toute ingérence étrangère, résultat de près de vingt ans d'interventions militaires occidentales – rend presque inévitable à terme un rattrapage technologique. La combinaison d'une pression budgétaire de plus en plus importante, dans un contexte de croissance économique atone, et d'engagements épuisants pour les forces, à l'instar des conflits irakien et afghan, risque de favoriser ce rattrapage en conduisant les armées occidentales à des choix cornéliens : d'une part diminuer volontairement leur niveau technologique au profit d'un accroissement de leur masse, ce qui mettrait en danger leur supériorité dans ce domaine plus rapidement ; d'autre part, préserver leur avance technologique au détriment de leurs capacités opérationnelles, ce qui en ferait des « armées à un coup », inaptes à des engagements d'ampleur dans la durée. Résoudre cette contradiction impose sans doute de changer d'approche. Une approche synergistique entre technologie et art de la guerre, dans une logique d'ensemble systémique, offrirait sans doute la meilleure perspective de préservation durable d'un avantage militaire qui ne pourra plus reposer sur la seule maîtrise technologique.

Illustration : Un appareil de combat embarqué J-15 décolle du porte-avions Liaoning, premier navire de ce type en service dans la marine de la République populaire de Chine, le 23 novembre 2012. (c) Xinhua

29 octobre 2012

Guerre au sein des populations ?

Cette seconde chronique, publiée dans DSI n°52 en octobre 2009, n'a pas fondamentalement vieilli dans son propos. Le cœur de l'argument, c'est-à-dire l'impossibilité de distinguer corps politique et corps social dans le rapport avec une "population", un peuple, et le danger d'une pensée stratégique dogmatique, demeure d'actualité. L'incapacité à penser la politique autrement que comme une prescription morale ("la responsabilité de protéger", par exemple) et la guerre autrement que comme une série d'actions techniciennes (tactique, etc.) expliquent probablement l'échec en cours en Afghanistan et le retour à des approches encore plus fondamentalement techniques (frappes aéronavales, raids d'opérations spéciales) pour tenter de peser sur des situations politiques de moins en moins comprises. Leur efficacité à moyen terme ne sera pas meilleure que celle de la "guerre parmi les populations".

Toute reproduction ou citation sans autorisation sont interdites sans mon autorisation expresse.

Depuis qu'elle est apparue sous la plume de l'ancien général britannique sir Rupert Smith (Rupert Smith, The Utility of Force. An Art of War for the Modern World, Allen Lane, Londres, 2005), la "guerre au sein des populations" – War amongst the people en V.O. – est devenue une expression à la mode. Reprise aussi bien par des journalistes et des analystes que par les armées elles-mêmes, elle figure ainsi entre autres dans le manuel FT-01 publié en 2007 par le Centre de Doctrine et d'Emploi des Forces de l'armée de terre française. Selon ce concept, l'ère de la "guerre industrielle interétatique" – caractéristique du XXe siècle, et dont la seconde guerre mondiale serait l'apothéose – est désormais révolue, et les conflits futurs seront des guerres au sein des populations, dans lesquelles la force armée ne sera plus décisive mais devra simplement créer les conditions du succès politique, en suscitant l’adhésion de la population du pays où se déroule "l'intervention" au projet politique défendu. Selon Smith, là où dans l'ancien modèle l'armée adverse et sa destruction étaient le centre de gravité stratégique, le nouveau schwerpunkt serait désormais la population.
Pour qui observe les conflits qui se sont déroulés depuis la fin de la guerre froide, l'idée peut sembler séduisante. Elle l'est d'autant plus pour des armées comme l'armée britannique ou française, dont elle flatte le passé colonial tout en atténuant le complexe d'infériorité existant envers la « grande sœur » américaine depuis 1945. Pourtant, cette théorie est fondée sur une analyse discutable à la fois du point de vue de l'Histoire militaire et de celui de la stratégie, et elle recouvre des phénomènes différents. Projetant des représentations tout autant qu'elle expose des réalités, elle pourrait bien en l'état s'avérer dangereuse. C'est qu'il y a dans la guerre au sein des populations deux dimensions fondamentalement différentes, qu'il importe de bien distinguer.


Marine_Helmand

La première recouvre les interactions entre une armée et la population civile qui l'entoure. Parce que la guerre est un phénomène politique, et parce qu'une force armée – régulière ou non – est au service d'une autorité politique dont l'objectif est de contrôler un espace géographique – physique et humain –, ces interactions ont lieu depuis que la guerre existe. Des innombrables tâches administratives des légions romaines, dans un empire en déficit constant de fonctionnaires, aux Provincial Reconstruction Teams opérant dans l'Afghanistan d'aujourd'hui, des troupes levant des contributions sur les villages de Flandre au XVIIe siècle aux sinistres einsatzgruppen nazis, des unités militaires ont constamment opéré "au sein des populations", pour le meilleur et pour le pire. Symétriquement, les populations ont toujours été actrices des conflits, des peuples en armes de l'Antiquité à la Résistance en France pendant la seconde guerre mondiale, en passant par l'Espagne et le Tyrol napoléoniens ou les révoltes paysannes moyenâgeuses.
Bien au-delà de l'expérience coloniale, les armées ont donc toujours opéré au sein des populations, y compris dans le cadre de conflits dits conventionnels. De ce point de vue, opposer un modèle de guerre industrielle à celui de la guerre au sein des populations relève de la sur-simplification. La différence entre les deux types de guerre n'existe, en fait, que dans l'esprit d'institutions militaires dont l'horizon s'est trop longtemps limité au seul combat.
La seconde dimension ne se situe plus sur le plan historique, mais stratégique, et dans une certaine mesure éthique. La guerre parmi les populations s'inscrit en effet dans la continuité d'un courant de la pensée militaire que l'on pourrait qualifier de "colonial", à la suite de penseurs comme Gallieni, Lyautey, Lawrence, Galula, Trinquier, etc., qui sont d'ailleurs aujourd'hui redevenus des références. S’il est indéniable que du point de vue opérationnel ce sont ces penseurs qui, par nécessité, ont pensé plus et mieux que d'autres la question de l'interaction entre la force armée et les populations, ceux-ci font de la population un corps politiquement inanimé - Il est significatif que la traduction française de people ne soit pas "peuple", terme politique, mais "population", terme social -, balloté entre les arguments politiques des deux camps mais sans volonté propre.
Or la plupart des guerres civiles – du type de l'ex-Yougoslavie – et des insurrections – comme en Afghanistan – n'ont pas deux camps, la force amie et un adversaire, mais une multitude d'acteurs aux motivations variées. Les membres de ces entités ne sont pas extérieurs à, mais font partie de la population, au moins pour partie. La "population" n'existe donc pas dans la forme générique, simpliste, qui est la sienne dans le modèle de guerre parmi les populations. L'inspiration coloniale, ancrée dans une vision réifiée et "romantique" – pour ne pas dire ingénue – de populations réduites parfois à des images d'Épinal, cadre assez mal avec la réalité de systèmes d'individus aux loyautés multiples et aux aspirations complexes et variées. La population non seulement n'a pas l'unité de façade que l'on voudrait lui donner, mais n'est pas dissociable de "l'adversaire". Au contraire, celui-ci ne se contente pas de se dissimuler dans la population mais en fait partie intégrante.
On touche ici aux limites du modèle. Celles-ci sont semblables aux carences des théories coloniales, en dépit des différences de finalités. Solidement ancré dans une approche morale des relations internationales, proche du libéralisme idéaliste post-Wilsonien, le modèle de guerre au sein des populations s'inscrit dans une approche universaliste qui cadre assez mal avec la réalité des perceptions des peuples auxquels sont confrontées au quotidien les armées des Nations dites occidentales. Un droit moral international remplace la mission civilisatrice de l'Europe, mais le procédé mental est le même.
Suivre ce schéma, comme le fait – en dépit de la finesse de ses analyses – sir Smith, c'est s'engager dans une impasse. Un occupant, même bien intentionné, est rarement populaire. Mais un occupant venu persuader – et persuadé – de la supériorité de sa morale, transportant dans ses bagages un droit étranger, ne sera jamais perçu autrement que comme un envahisseur. « Personne n'aime les missionnaires armés », disait Robespierre.
Car le problème, en fait, est toujours le même. Si l'on considère que les populations – les peuples – sont composées d'individus dotés d'un libre arbitre et d'une conscience politique (et faire autrement serait à la fois méprisant et hypocrite), alors la question n'est-elle pas non de les convaincre de la supériorité de notre cause, mais d'écouter leur volonté ? Non de leur imposer notre bienveillance et de se décréter protecteurs, mais d'attendre leur demande ? Le cas irakien, que ce soit au Kurdistan, dans le cadre du « Réveil d'Anbar » (Anbar Awakening), ou à travers la politique actuellement poursuivie par le premier ministre Nouri al-Maliki, semble ne pas favoriser la guerre au sein des populations, mais au contraire plaider pour une guerre au sein des peuples, aux implications très différentes.
Car au cœur de la guerre au sein des populations se cache un paradoxe. Sauf à estimer qu'il est de notre devoir de transformer la planète en espace de démocratie libérale – voie dans laquelle nos propres peuples ne nous suivront heureusement pas –, il convient de répondre rapidement à la question de la finalité stratégique des interventions. Les guerres au sein des populations ne sont des guerres qui nous sont imposées que lorsqu'elles se déroulent sur le sol national. Si développer des méthodes adaptées aux opérations contemporaines est indispensable, la guerre – au sein des populations ou non – n'est que la poursuite de la politique par d'autres moyens. Elle ne peut en aucun cas en être le substitut.

Illustration : Un Marine sur un marché dans la province du Helmand, en Afghanistan. Photo US Navy.

27 septembre 2012

Le feu contre l'homme : l'impasse de la destruction comme idéal de guerre

Trois ans après sa parution dans les colonnes de DSI, en septembre 2009 (n°51), je reproduis la première de mes chroniques dans ce magazine L'évolution de la conflictualité contemporaine n'a, depuis, pas fondamentalement affecté ce truisme : l'efficacité du feu tient dans l'exploitation qui en est faite, et non dans ses effets propres ; la destruction n'est, au final, qu'un moyen. J'ai emprunté, en l'inversant, mon titre à l'étude monumentale du colonel américain S.L.A. Marshall, Men against fire, consacrée au combat des petites unités américaines en Europe en 1944-1945. Remis en cause depuis en raison d'une méthodologie plus que discutable - il a depuis été avéré que Marshall a partiellement inventé ses données - l'ouvrage demeure néanmoins important pour avoir été l'une des premières études académiques consacrées à la place de l'homme dans le combat."

Toute reproduction ou citation sans autorisation est interdite sans mon autorisation expresse.

Pendant dix longues heures en ce 21 février 1916, l'artillerie allemande tire plus d'un million d'obus sur les positions françaises au nord de Verdun dans la plus longue et la plus massive préparation d'artillerie jamais enregistrée jusqu'alors. Lorsque les premières vagues d'assaut allemandes s'élancent, elles n'imaginent pas que les français puissent leur opposer une quelconque résistance. Pourtant, dans le Bois des Caures, deux bataillons de chasseurs à pied opposent à l'élite de la Reichswehr une résistance acharnée, et retardent de deux jours la percée allemande. En dépit des pertes et de la violence des bombardements, les troupes françaises s'accrochent partout au terrain, et immobilisent la percée allemande. La bataille de Verdun, envisagée comme une percée, devient par la force des choses une bataille d'attrition, la plus longue de la guerre. Elle fera près de 300 000 morts dans les deux camps.
Alors que, en ce 20 novembre 1943, les premiers Marines embarquent dans les chalands qui doivent les amener à terre sur Bétio, l'île principale du minuscule atoll de Tarawa dans le Pacifique central, ils pensent ne trouver que des cadavres. Comment quiconque aurait-il pu survivre aux bombardements, aériens et navals, qui matraquent l'atoll depuis plusieurs semaines ? Qui aurait pu résister à la puissance de feu de la flotte d'invasion la plus puissante jamais réunie à ce moment ? Pourtant, à peine auront-elles touché terre que les premières vagues d'assaut seront clouées sur place par le feu de Japonais bien vivants, et ayant résisté aux tonnes de munitions déversées sur eux. Il faudra trois jours de combat acharnés, et plus de mille tués, aux vingt-mille Marines de la 2d Marine Division pour conquérir une île d'à peine trois kilomètres de long sur moins d'un de large défendue par à peine trois mille soldats.
Lorsqu'en juillet 2006 les Forces de Défense Israéliennes lancent sur le Liban une offensive aérienne d'envergure destinée à détruire les capacités militaires du Hezbollah, elles ne doutent pas de la rapidité du succès. Armée de plus de 400 avions et hélicoptères de combat dotés des armements les plus modernes, soutenue par l'artillerie intégrée dans un plan de feux d'ensemble, dotée des meilleurs systèmes C4ISR, l'armée de l'air israélienne pense venir facilement à bout d'un adversaire incapable de se défendre faute de moyens sol-air. Et pourtant, après cinq jours d'attaques, il faut se résoudre devant leur insuccès à engager les forces terrestres, lesquelles, habituées à des opérations de police dans les territoires palestiniens, font face à un ennemi entraîné au potentiel de combat intact, qui leur réserve une mauvaise surprise. En plus d'un mois de combat et en dépit de l'engagement de moyens supérieurs à ceux de la plupart des armées européennes, les israéliens échouent à accomplir leurs objectifs. On pourrait multiplier les exemples similaires. L'idée selon laquelle il est possible de vaincre l'adversaire sans avoir à le combattre, en appliquant sur celui-ci une quantité suffisante de puissance de feu, n'est pas neuve. Depuis que l'arme à feu est devenue, au cours du XVIIème siècle, l'armement principal des armées européennes, le feu a, en occident, exercé sur les esprits civils comme militaires une dangereuse influence, et transformé progressivement la perception même de la guerre. Loin de ne constituer qu'un outil, tactique ou stratégique, le feu a progressivement envahi le champ idéel, et jusqu'à l'imaginaire.


Firefight_Afghanistan

Jusqu'au développement de l'arme à feu, les armes de jet n'ont pas la possibilité de provoquer la décision, et il faut s'en remettre au corps à corps pour obtenir celle-ci. Or le corps à corps, le choc, est une forme de combat très incertaine, dans la mesure où son effet est avant tout moral, et donc impossible à prévoir ; l'effet du choc dépend de la réaction d'autrui bien plus que des rapports de forces réels. Le feu, en revanche, a un effet d'abord physique. Selon la laconique formule du futur maréchal Pétain, « le feu tue ». Les effets du feu sont donc quantifiables, et cadrent bien avec la « mathématisation » de la guerre – et du monde – à l'œuvre aux XVIIème et XVIIIème siècles. Le feu, en quantité suffisante, doit permettre de détruire l'adversaire physiquement, supprimant donc ainsi la nécessité du choc pour rompre un dispositif adverse censé ne plus exister.
Progressivement, l'idée de détruire une portion du dispositif adverse devient celle de détruire l'adversaire dans sa globalité. Vaincre l'adversaire devient moins important que le détruire. La destruction cesse d'être un moyen pour devenir une fin en soi, supplante la manœuvre, et doit rendre le combat obsolète. Cet idéal de la destruction, porté par la technique, va s'incarner à de multiples reprises dès la fin du XIXème siècle, mais surtout au XXème siècle. La bataille de Verdun, telle qu'elle est préparée du côté allemand, est l'expression la plus aboutie jusqu'alors de l'esthétique de puissance destructrice véhiculée par le feu. Elle va également en être son premier échec. En effet, que ce soit à Verdun, sur la Somme, à Tarawa, au Liban ou sur les villes anglaises, allemandes ou vietnamiennes, le feu échoue à remporter la victoire. Certes le feu tue, et ce de mieux en mieux. Mais il ne brise pas la volonté de combattre de l'adversaire. Il détruit, mais il ne vainc pas.
Les guerres contemporaines soulignent l'impuissance surprenante du feu face à l'homme. Le feu peut tuer les corps, meurtrir les chairs, et l'homme est impuissant à l'en empêcher. Mais cette impuissance individuelle, si douloureusement apparente dans les récits de soldats, se transforme en puissance collective dès lors que la volonté de se battre reste intacte, parce que symboliquement la motivation des combattants leur permet de dépasser la violence qu'on leur inflige. Au delà de l'importance immédiate du « groupe primaire », c'est l'importance de l'enjeu qui fixe le seuil de motivation des combattants. La Patrie, la Révolution, l'Honneur, la Religion, l'Histoire, autrement dit le territoire et l'identité – la Révolution, chez les volontaires de l'an II, est constitutive de leur identité – suscitent chez leurs défenseurs le courage de faire face au feu.
Au demeurant, et au regard de l'Histoire, l'effet concret du feu sur le moral adverse est finalement plus faible qu'on ne pourrait le penser. Il n'y a en effet pas de transposition immédiate de l'effet physique dans le domaine psychologique. Dès lors que sa motivation est suffisante – et elle l'est dès lors que l'enjeu est suffisamment élevé – le feu ne suffit pas à défaire l'adversaire. Si il est toujours possible alors de détruire ponctuellement – c'est généralement de cette manière que se terminent les engagements en Afghanistan – l'adversaire meurt invaincu, et sa destruction aussi totale soit-elle sur le plan local n'a aucun effet sur le résultat global. C'est la combinaison du feu, de la manœuvre et du choc qui permet, seule, de provoquer chez l'adversaire l'effet moral décisif, au niveau tactique comme opératif. La défaite, on l'oublie trop souvent, est un acte volontaire : l'adversaire doit reconnaître qu'il est vaincu. Pour cela il faut le placer en état de choc, ce que seule l'intention humaine – dont les armes ne sont que l'outil – peut provoquer. L'Homme, et non le feu, reste bien l'instrument ultime de la victoire, car ce n'est que par sa présence que la guerre quitte le champ de la mécanique pour investir celui du politique.

Illustration : des Marines échangent des tirs avec les Taliban dans la province du Helmand, en Afghanistan en 2010. Photo US Navy

18 septembre 2012

Actualités

Alors que ce blog entre dans sa cinquième année d'existence - c'est en septembre 2008 que La Plume et le Sabre a vu ses premiers billets mis en ligne - l'évolution de mes activités professionnelles ne me permet plus guère de publier régulièrement ici des articles de fond. Pour relancer néanmoins une activité internet à laquelle je tiens, je republierai à partir de la semaine prochaine, puis la dernière semaine de chaque mois, mes chroniques parues dans Défense & Sécurité Internationale depuis septembre 2009 - encore un anniversaire. D'autres billets, originaux mais certainement assez courts, s'intercaleront je l'espère entre ces republications, qui seront en ce qui les concerne systématiquement accompagnées d'un commentaire: mise à jour, pistes de réflexion supplémentaires, etc.
D'ici là il est bien sûr toujours possible de me lire dans ''DSI'' et ''DSI Hors-Série'', dont le dernier numéro est consacré à un sujet d'importance, la maritimisation et où je signe deux articles consacrés respectivement à la stratégie française et à son avenir, et au futur de la Marine nationale, et sur d'autres thématiques dans Guerres & Histoire, dont le dernier numéro est consacré entre autres à la Guerre du Vietnam.
Enfin, les éditions Economica m'ont fait le plaisir et l'honneur, il y a quelques mois, de me proposer de préfacer un ouvrage d'Henry de Wailly consacré à l'offensive franco-britannique contre la tête de pont d'Abbeville, sur la Somme, entre le 27 mai et le 4 juin 1940. Ce livre est désormais paru et disponible en librairie, et je ne peux que recommander vivement la lecture de cette étude fine de combats acharnés qui, jusqu'ici, demeuraient largement méconnus.


DeWailly_Abbeville_Couv

Rémy Porte consacre sur son blog une fiche de lecture à ce livre.
Enfin, je vais dans les semaines à venir mettre progressivement à jours ma liste de liens, qui en a bien besoin. N'hésitez pas à me soumettre dans les commentaires de ce billet ou par mail des sites et blogs qui vous sembleraient devoir y figurer.

- page 1 de 10