L'actualité, en l'occurrence l'accélération du conflit libyen, m'incite à suspendre brièvement la pause que j'avais annoncé, le temps d'un billet de réaction "à chaud" à cet événement.
Fall_of_Ghadafi_Daily_Star_Lebanon
Kadhafi semble bien, aujourd'hui, avoir perdu la guerre en Libye, alors que Tripoli apparaît sur le point de tomber entièrement aux mains des divers groupes de rebelles libyens. Après cinq mois d'opérations dont la lisibilité n'a jamais été aussi simple que d'aucuns peuvent le prétendre, les "rebelles" libyens et les pays participant à l'opération Unified Protector (Opération Harmattan pour la composante française) qui les appuient apparaissent remporter la victoire dans la campagne stratégique destinée à renverser Kadhafi et à abattre son régime. La combinaison d'une amélioration des compétences tactiques des rebelles, non seulement en raison de la probable présence de conseillers militaires de plusieurs nations belligérantes, mais aussi de plusieurs semaines d'opérations de combat - qui demeurent la meilleure école du soldat - et de l'effritement progressif des appuis de Kadhafi, sans doute là encore du fait de la combinaison de l'usure morale liée aux opérations et d'une diplomatie de terrain (non seulement des rebelles mais peut-être surtout de la France, de la Grande-Bretagne, de l'Italie, des États-Unis), s'est avérée efficace. Plus importante encore, la cohésion des rebelles semble s'être renforcée avec le temps, donnant à ceux-ci la solidité politique nécessaire pour apparaître aux yeux des indécis comme une alternative crédible au régime du colonel Kadhafi. Ce dernier, dont les soutiens internationaux se sont effacés rapidement, privé progressivement de ses soutiens intérieurs, est aujourd'hui dans une position très précaire. Si l'apparition aujourd'hui de son fils Saïf al-Islam, libre, et l'évasion du frère de se dernier Mohammed hier alors que tous deux avaient été selon les rebelles capturés, incite néanmoins à la prudence, et les combats pour Tripoli pourraient durer, et leur cours - pourquoi pas - s'inverser provisoirement, ce qui ne serait pas la première fois depuis le début de la guerre civile libyenne. Les éléments à disposition soulignent cependant la défaite prochaine de Kadhafi, sans qu’il soit pour l’heure possible d’être catégorique, la question principale qui demeure étant « quand ? ».
Dans une guerre civile néanmoins, le renversement du régime n'est bien souvent que la première phase de l'affrontement. Kadhafi, dont la position est pour l'heure inconnue, dispose encore de plusieurs bastions en dehors de Tripoli, Syrte et Sebha en particulier. L'attitude de ces bastions dans les jours à venir va être importante à observer. Leur reddition rapide, ou au contraire leur résistance, permettra de mesurer l'existence ou non d'enjeux dépassant la personne, la famille et le régime de Kadhafi. S'il faut les réduire, la manière dont se passera cette réduction sera à son tour un indicateur important sur l'attitude des rebelles après leur victoire. Au-delà, c'est bien sûr l'évolution et la pérennité de la structure politique mise en place par les rebelles - en particulier, mais pas seulement, le "Conseil National de Transition" - qu'il va s'agir d'observer, la question étant de savoir si l'alliance des forces opposées à Kadhafi pourra se maintenir et, à défaut, évoluer dans une direction d'affrontement politique non violent.
Or la défaite désormais probable de Kadhafi, tout en retirant au moins en partie le besoin pour les différentes forces politiques en présence en Libye de s'unir, réduira également dans des proportions similaires le degré d'influence que les pays tiers engagés en Libye, particulièrement les pays européens et les États-Unis, seront en mesure d'exercer. L'appui militaire apporté par Unified Protector constitue en effet un atout diplomatique de poids pour la France, la Grande-Bretagne et les autres pays engagés. La question se pose donc de savoir ce que la défaite de Kadhafi et la victoire des rebelles signifiera en ce qui concerne la France, et plus largement les pays engagés dans l'opération Unified Protector. Victoire militaire partagée, victoire morale certaine, la chute de Kadhafi sera-t-elle un succès stratégique ? La question est aujourd'hui ouverte, et sa réponse nous échappe désormais largement. S'il serait malvenu de s'aventurer plus avant dans un pays dans lequel les équilibres politiques figés depuis 1969 doivent désormais se recréer, il est peu probable que nombre de pays tiers - pays de la péninsule arabo-persique, Égypte, Tunisie, Turquie, Nigeria, Afrique du Sud, autrement dit tous les pays qui, par des biais divers, soutenaient l'un ou l'autre des camps belligérants - aient des scrupules à étendre leur influence, et donc à favoriser en Libye comme ailleurs une radicalisation des postures des diverses factions représentées chez les rebelles. La chute de Kadhafi ne résout donc pas la question libyenne, et l'après-guerre pourrait être plus complexe et dangereux à long terme que la paix. Ceci dit, un scénario opposé est également possible : une restructuration rapide du paysage politique autour d'une "union nationale" modernisatrice - ce qui ne veut pas nécessairement dire démocratique et libérale - pourrait aussi être une voie d'avenir, les ressources en hydrocarbure dotant la Libye d'un fort potentiel de développement économique et social, tout en en faisant un pays courtisé (et convoité). La situation est donc, pour l'heure, très incertaine.
Le fait que la défaite de Kadhafi ne puisse pas être considérée per se comme une victoire, tant elle soulève davantage de questions qu'elle n'apporte de réponses, témoigne en tout état de cause de la légèreté manifestée par les gouvernements ayant poussé à l'intervention. Alors que les Américains, prudemment restés en retrait, sont parvenus à tirer le meilleur de la situation, Obama ayant réussi son pari politique de rester en retrait tandis que le Pentagone présente l'apport de ses moyens comme décisif, non sans raison d'ailleurs, il n'est pas possible d'en dire autant des pays européens. Commencée sans que sa pertinence n'ait été discutée au-delà du discours humanitariste de la "responsabilité de protéger", terme que la situation syrienne rend aujourd'hui bien creux, la guerre en Libye n'a pas davantage fait l'objet d'une réflexion préalable sur l'après-Kadhafi. Enfin et peut-être même surtout, elle met en lumière avec cruauté le délabrement d'un outil militaire qui, s'il remplit ses missions en apparence, est d'une part incapable d'agir dans la durée sans appui significatif des États-Unis - dont le rôle a été essentiel tant pour la phase initiale de frappes que pour assurer le soutien en ravitailleurs et infrastructures dans la durée - et d'autre part montre des signes de fatigue dès qu'il engage ses moyens pendant plus de trois mois dans des opérations de faible à moyenne intensité. Contre un ennemi aux capacités moins obsolètes et mal employées que les forces loyales à Kadhafi, par ailleurs largement affaiblies par la rébellion, le résultat ne serait sans doute pas brillant.
Faire preuve d'une meilleure aptitude à déterminer les objectifs stratégiques poursuivis dans le temps - et non pas le simple but stratégique immédiat -, inverser la courbe de dégradation de notre outil militaire : c'est sur ces deux points qu'il faut désormais agir pour que, du succès immédiat et ponctuel que représente la chute du colonel Kadhafi, émerge un véritable succès stratégique pour la France. Dans l'euphorie de la victoire, c'est avec froideur qu'il faut considérer non le chemin accompli, mais celui qu'il faudra, demain, parcourir.

Illustration : "La chute de Kadhafi est proche" ("The fall of Gadhafi is near"), caricature du Daily Star, journal libanais, le 22 août 2011.