La Plume et le Sabre

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05 juin 2013

Géo-stratégie

Cette chronique est parue en avril 2010 dans le n°58 de DSI. Elle constitue de ma part une première approche des relations entre espace et art militaire. Certains points seraient à nuancer considérablement, comme l'affirmation selon laquelle "la déconnexion progressive de la puissance occidentale de son ancrage territorial a, en effet, conduit celle-ci à l'impuissance stratégique". L'appui sur la géographie humaine, également, mériterait d'être approfondi : de quoi parle-t-on ici ? S'il s'agit simplement de faire un usage instrumental des liens sociaux, comme tente de le faire la contre-insurrection, cette approche est condamnée à l'échec. Il s'agirait plutôt d'investir à nouveau l'art de la guerre de sa dimension politique, y compris au niveau infra-étatique, autrement dit de faire un usage instrumental de la force (soit l'exercice de la violence pour protéger ou contraindre) pour s'emparer d'un espace humain. Réécrite aujourd'hui, cette chronique serait donc substantiellement différente et approfondie en plusieurs points.

Toute reproduction ou citation sont interdites sans mon autorisation expresse.

« La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre », écrivait en 1976 Yves Lacoste en titre de son célèbre ouvrage (Lacoste, Yves, La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre, Paris, 1976). De fait, la relation de l'Homme à l'espace joue un rôle déterminant dans sa manière de penser la guerre, et par voie de conséquence, la stratégie.
Pendant des millénaires, jusqu'à l'ère industrielle, la stratégie s'est inscrite dans une vision territoriale de l'espace favorisée par une cartographie pensée d'abord autour des concepts de route et de lieu-dit. La fragmentation spatiale du pouvoir politique, exacerbée dans la Grèce antique ou l'Europe médiévale, mais toujours présente dans la négociation permanente entre pouvoir local et central qui fait le quotidien de la politique intérieure de l'Empire romain comme de celle des monarchies européennes issues de la Renaissance, conduit à ancrer la stratégie dans une dimension d'abord locale, puisque la puissance globale se construit sur l'empilement des pouvoirs locaux. Il en résulte des guerres d'ampleur limitée, dans lesquelles la fortification – et son pendant offensif, la poliorcétique, l'art d'assiéger une place – joue un rôle déterminant. Les campagnes militaires se construisent ainsi, de ville prise en ville assiégée, tandis que la faible autonomie des navires les rend de même dépendant des ports et littoraux, et conduit à des guerres navales que l'on qualifierait aujourd'hui de littorales. On citera, à titre d'exemple, les guerres Anglo-Hollandaises, livrées entre Anvers et Londres au XVIIe siècle. Guerres de territoires, les conflits jusqu'à l'aube du XVIIIème siècle participent d'une construction de l'État et de sa souveraineté ancrée, d'abord, sur la géographie physique, et conduisent au développement d'une pensée stratégique spécifique.

France_Afghanistan
À partir de la seconde moitié du siècle des Lumières toutefois, une série d'évolutions se produit qui transforme en profondeur le rapport entre l'Homme, l'espace et la guerre, pour donner naissance à la stratégie moderne. La guerre de Sept Ans (1756-1763), première guerre livrée, dans son volet franco-anglais, à l'échelle mondiale, peut être considérée comme l'acte de naissance de la stratégie telle que nous la pensons. Ce conflit en effet marque sans doute le début d'une « déterritorialisation » de la stratégie qui prendra toute son ampleur aux XIXe et XXe siècles. Les transformations considérables que subissent, entre la fin du XVIIIe siècle et celle du XIXe siècle, les sociétés européennes, changent le visage de la guerre, alors que le rapport de l'Homme à l'espace – et par là sa conception de la puissance – se transforme également.
La stratégie déterritorialisée, telle qu'elle apparaît progressivement à partir de la fin du XVIIIe siècle, s'inscrit pleinement dans le nouveau rapport à l'espace que construit la Révolution industrielle capitaliste : le contrôle des flux est désormais plus important que celui des territoires, favorisant des pouvoirs polarisés, tandis que le développement et le perfectionnement, du navire de ligne océanique au bombardier stratégique, de moyens mobiles de projection de puissance change l'incarnation de celle-ci : là ou l'étendue du territoire était autrefois le symbole de la grandeur, c'est désormais l'allonge stratégique qui en devient le déterminant, comme le prouve la plus grande puissance du XIXe siècle, le Royaume-Uni. La guerre, dans ces nouvelles conditions, devient un affrontement total, dans lequel la puissance cesse de s'inscrire dans l'espace local mais au contraire suppose une maîtrise de ce que les Américains appellent aujourd'hui les global commons, ces espaces partagés qui lient entre eux les différentes parties du monde.
Dans ce nouveau monde, où la technique et ses artefacts déconstruisent l'espace, et nient le lieu au profit d'une logique de flux organisée naturellement de manière réticulaire, la « déterritorialisation » (concept développé par les philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur duologie Capitalisme et schizophrénie - Anti-Œdipe, Paris, Éditions de Minuit, 1972, et Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980 - pour désigner le processus par lequel un concept ou un objet est privé de ou échappe à son sens originel) joue à plein, et favorise naturellement celles des puissances qui ont fait, très tôt, le choix d'adopter cette mort du lieu au profit d'une pensée de la profondeur, et qui imposent leur logique aux États continentaux. Cette logique trouvera son apogée pendant la seconde guerre mondiale, pendant laquelle la succession de succès locaux des puissances de l'Axe – qui raisonnent, y compris le Japon, en termes de territoires à conquérir et de succès avant tout tactiques – sera finalement inapte à vaincre les puissances de la profondeur, navales – États-Unis et Grande-Bretagne – comme continentales – URSS (pour le cas spécifique de l'URSS, il n'est pas inutile de revenir à la théorie du « heartland », développée par le britannique Mackinder au début du XXème siècle, dans laquelle celui-ci identifie un pivot continental eurasiatique permettant à celui qui le contrôle de concurrencer par la terre une puissance contrôlant les mers ; ce pivot se situerait approximativement à la jonction entre Russie d'Europe et Russie asiatique). Entérinée par l'irruption de l'arme nucléaire dans le champ de la stratégie, cette domination du global sur le local, du flux sur le lieu, est structurante jusqu'à la fin de la guerre froide.
Lorsqu'ils développent la notion de « déterritorialisation », Deleuze et Guattari envisagent deux cas de figure possible : celui d'une déterritorialisation « absolue », processus que l'on peut considérer au final comme destructeur, et celui, créateur, de la déterritorialisation « relative », qui doit aboutir à une « reterritorialisation », autrement dit une réinscription du concept ou de l'objet déterritorialisé dans une nouvelle acception. Il semble bien que la stratégie, aujourd'hui, soit entrée dans cette phase. Après la fin de la guerre froide, les deux décennies écoulées ont vu à la fois l'apogée de la déterritorialisation de la stratégie – et de l'économie et du politique – et l'obsolescence quasi-immédiate de cette pensée dans tout ce qu'elle a d'excessif. Les nouveaux conflits du XXIe siècle, en effet, consacrent le retour des territoires, et imposent de repenser l'articulation entre puissance et espace sur des bases nouvelles. Si, au XXe siècle, la puissance globale, organisée en flux, dominait nettement la puissance locale, ancrée dans un territoire, les évolutions du monde contemporain imposent de relativiser considérablement cette domination, et invitent à renégocier les équilibres de la puissance. La déconnexion progressive de la puissance occidentale de son ancrage territorial a, en effet, conduit celle-ci à l'impuissance stratégique.
La déconnexion progressive de la guerre, et avec elle de la stratégie et des armées qui en sont l'outil, de la géographie dans toute sa complexité physique mais aussi, et peut-être même surtout, humaine au profit d'une approche « lisse » de l'espace conduit aujourd'hui les puissances dites « occidentales » à être incapables de vaincre des acteurs locaux qui, sans renoncer à leur inscription territoriale, savent employer à leur profit les outils de la puissance globale. Car la guerre n'est pas un pur duel de puissance brute : bien qu'elle puisse temporairement en prendre la forme, sa nature est celle d'un affrontement politique, et c'est cette dimension politique qui, seule, permet l'existence de la stratégie. Il ne s'agit pas, ici de prôner un retour à la stratégie de l'ère pré-industrielle : le retour en arrière n'est pas une option. Mais il est indispensable de trouver un nouvel équilibre, une nouvelle articulation, entre la puissance locale et la puissance globale. Une véritable géo-stratégie, fondée sur une appréhension de l'espace non uniquement physique mais humain, et réconciliant les flux, ou liens, et les nœuds d'un monde dans lequel réticulation ne signifie pas uniformisation, serait de nature à créer ce nécessaire équilibre.

Illustration : des soldats français servent un missile antichar Milan depuis une position surplombant une vallée afghane, dans la province de Kapisa peu de temps avant le retrait des forces françaises d'Afghanistan. (c) ECPAD

15 janvier 2011

Tunisie, le premier imprévu stratégique de 2011 (+MAJ)

Après un mois de manifestations, les Tunisiens viennent donc de renverser le président Ben Ali, qui a quitté le pays aujourd'hui. Ne connaissant pas la Tunisie, je ne me hasarderai pas à faire des projections, mais quelques points me semblent intéressants à souligner :
Après des manifestations en Iran soutenues par l'ensemble des pays européens et les États-Unis, et qui en définitive n'ont pas fait vaciller le régime iranien, tout au plus tressaillir, l'absence de soutien affiché de la part de ces mêmes États aux opposants au président Ben Ali ne semble pas avoir été un handicap. Il est possible d'en tirer deux conclusions. D'une part, le soutien "occidental" est toujours sélectif. Cette sélectivité obère toute diplomatie publique de long terme fondée sur des valeurs défendues au mieux au cas par cas, et encore seulement lorsque les exigences d'une "realpolitik" ou plus exactement d'une politique présentée comme réaliste (ce qui n'est pas, et de loin, la même chose) ne s'y opposent pas. D'autre part, et il s'agit sans doute là d'un corollaire à la première remarque, le soutien des pays dits occidentaux ne semble pas avoir ici été nécessaire. Il peut même représenter, dans un contexte ou le patriotisme (sous plusieurs formes) est ailleurs qu'en Europe une notion politique en plein essor, un handicap, en transformant en "agent de puissance étrangères" ceux qui en bénéficient. Le serpent, ici, se mord la queue puisque le fait de soutenir un mouvement est désormais à double tranchant : est-ce la défense de valeurs, du calcul, cela va-t-il aider ou handicaper ceux qui sont ainsi "soutenus" ? Il semble urgent de réfléchir à la diplomatie publique comme autre chose que de la simple production de discours.
Le plus intéressant, ici, est néanmoins de voir qu'un mouvement populaire à réussi à renverser un régime autoritaire "réputé" pour son haut degré de contrôle sur la population. Une tendance de fond depuis la fin du XVIIIe siècle se voit ainsi confirmée : sur le long terme, l'initiative stratégique finit toujours par basculer dans le camp du changement, que celui-ci soit de nature révolutionnaire au sens où nous l'entendons (c'est à dire tel que la tradition libérale à voulu définir ce terme) ou d'une autre manière : ainsi le communisme a-t-il progressé tant que les pays le pratiquant présentaient le visage du changement, et non celui de la répression; les mouvements s'en réclamant dans le monde se sont alors sclérosés. De même les Taliban progressent-ils aujourd'hui parce que leur programme politique, bien que réactionnaire à nos yeux, est "révolutionnaire" vis à vis de la structure traditionnelle (tribale en particulier) de l'Afghanistan : dans ce dernier cas la révolution est sociale et religieuse, bien que n'étant ni démocratique, ni libérale.
Quelle que soit l'évolution de la situation de la Tunisie et de son régime, ces quelques éléments sont à méditer, alors que vient de se produire le premier imprévu stratégique de 2011 (le concept de "surprise stratégique" n'étant pas, il me semble, pertinent ici et discutable au demeurant; ce concept fera d'ailleurs l'objet de ma prochaine chronique dans la revue DSI, à paraitre début février).

Mise à jour : sur son blog, JGP relaie ce billet en y ajoutant très justement ses réserves sur l'importance de la "mobilisation numérique", des réserves que je partage. Des outils tels que Twitter donnent aux mouvements contestataires un avantage tactique, en accroissant la rapidité de leur mobilisation et en diminuant leur temps de réaction. Pour parler en termes de cycle de Boyd, ces outils leur permettent de "compresser leur boucle OODA". Ils ne remplacent pas les moyens traditionnels de pression, de mobilisation et d'action, ils les complètent et peuvent en améliorer l'efficacité à condition d'être bien utilisés. Autrement dit, il s'agit de raison garder et de cesser de crier à la révolution technologique à chaque nouvel outil.

03 mars 2009

De l'art d'utiliser l'Histoire à mauvais escient

Depuis quelques temps, les déclarations sur l'Afghanistan faisant référence à l'Histoire de ce pays se multiplient, qu'elles soient le fait de militaires, d'hommes politiques ou d'analystes. Dernière en date, celle du premier ministre canadien Stephen Harper (voir le billet publié hier sur Secret Défense, le blog de J.-D. Merchet de Libération).

Ces déclarations, qui présentent invariablement l'Afghanistan comme un pays intenable, laissent un goût amer. En effet, l'Histoire est bien commode pour justifier l'échec d'une non-stratégie qui, depuis la fin 2001, a échoué à vaincre les Talibans mais aussi et surtout à contrôler l'Afghanistan, ce qui implique mais ne se réduit pas à la défaite des Talibans précités. L'Histoire est une formidable source de connaissance, de compréhension et d'enseignements. Elle n'est pas, en revanche, l'expression d'une fatalité. Avoir recours à l'Histoire pour justifier ce qui n'est pas encore une défaite, mais qui n'est décidément pas une victoire, c'est tenter de justifier le renoncement. Si, comme le dit la lettre de mission de Pierre Lellouche, nouvel "envoyé spécial" du président de la République en Asie centrale, la situation en Afghanistan et au Pakistan est "lourde de menaces pour la sécurité internationale", alors rien dans l'Histoire de l'Afghanistan ne doit nous détourner de la victoire.

Le véritable problème de l'Afghanistan n'est pas à rechercher dans une hypothétique fatalité historique, mais dans l'absence de stratégie des États présents en Afghanistan. Bien malin aujourd'hui celui qui est capable de définir les buts de guerre et les buts dans la guerre (pour reprendre cette division clausewitzienne) de la coalition d'États à l'œuvre en Asie centrale, au delà des poncifs sur la liberté et la défense d'un peuple afghan dont, très franchement, peu de gens semblent se préoccuper. La défense de la stabilité du Pakistan, désormais évoquée, n'est pas en elle-même un objectif stratégique, mais un pis-aller à une situation intérieure pakistanaise que personne, à commencer par le gouvernement du Pakistan lui-même, ne semble vraiment contrôler. La stabilité telle que les occidentaux l'envisagent confine à l'immobilisme, ce qui semble difficile à obtenir dans une région, l'Asie, agitée par des transformations gigantesques depuis un demi-siècle. L'échec Afghan apparaît donc bien plus comme le symptôme d'une absence de vision stratégique du monde, qui se fonderait sur une appréciation réaliste de celui-ci, que comme la conséquence d'une inévitabilité historique.

Au demeurant, la justification historique est d'autant plus mauvaise qu'elle est en l'occurrence erronée. Il existe un empire qui a su, plusieurs siècles durant, tenir et conserver l'Afghanistan : il s'agit de l'Empire Mongol, qui conquis l'Afghanistan en 1219 et conserva le contrôle du pays jusqu'au début du XVIe siècle au moins. Quand on veut se servir de l'Histoire, encore faut-il la maîtriser.

19 décembre 2008

La France, l'Europe, les Etats-Unis et le monde : une réponse à Zeus Irae

Dans son blog Nihil novi sub sole, ZI a publié un billet en réponse à mon billet précédent, La nouvelle "présidence impériale" de Barack Obama et les conséquences à en tirer pour les nations européennes. Il y exprime un certains nombre de désaccords et expose des idées auxquelles je souhaiterais répondre. Je conseille donc de lire son billet avant de revenir à celui-ci.
En premier lieu, je tiens à préciser que mes billets ne constituent pas une critique partisane ou une mise en accusation de la politique américaine. D'une part parce que ce blog est un blog de réflexion et d'analyse. Ensuite parce que nul ne saurait reprocher sans démagogie aux États-Unis de défendre leur position dominante ou de déployer une stratégie d'influence vis à vis de l'Europe (ou de toute autre partie du monde d'ailleurs). Mon propos n'était pas là, mais plutôt de proposer une lecture des conséquences de cette politique et de l'attitude des États européens à l'égard des États-Unis.
Ensuite, une clarification en ce qui concerne l'Europe. Mon billet ne parlait pas que de la France, mais de l'ensemble des nations européennes, non parce qu'il s'agissait pour moi de me dissimuler derrière l'Europe pour parler de la France mais parce que j'estime que les conséquences de l'accession au pouvoir de B. Obama, et plus largement la politique américaine, ont un impact partagé sur l'ensemble des nations d'Europe.

L'Europe est elle une fin ou un moyen ?

Ceci étant posé, je vais commencer par la fin, en essayant de répondre à la très pertinente question : l'Europe est-elle une fin ou un moyen ? L'ambiguïté depuis toujours de l'attitude française vis à vis de l'Europe est de considérer celle-ci comme un moyen de conserver ou de regagner une puissance mondiale perdue, tout en la présentant comme une fin avec un certain idéalisme. Jean Monnet lui-même, dont l'ambition - déjà - était de concurrencer les États-Unis, présentait ce contraste typiquement français entre l'idéalisme (la naïveté dangereuse ?) de la fusion des peuples européens et la volonté d'utiliser l'Europe comme un levier de puissance. Pour ma part, je préfère considérer l'Europe comme un moyen non seulement au service de la France mais plus largement de chacun des États qui la composent. L'Europe est avant tout un réseau structurés d'États souverains, et à ce titre peut constituer pour chacun des membres de ce réseau un vecteur de puissance. Donc moyen en priorité, mais sans la composante cynique et "d'égoïsme national" qu'on prête généralement à cette conception. L'organisation réticulaire (sur le modèle de ce que proposent P. Forget et G. Polycarpe dans leur excellent ouvrage Le réseau et l'infini) permettrait en effet de surmonter la contradiction communautaire/intergouvernemental et d'optimiser la "concurrence" saine entre Nations et leur coopération. Pour expliciter ce dernier point, il est possible de postuler que la concurrence internationale en Europe a été un vecteur de l'expansion européenne : concurrence hispano-portugaise en Amérique latine au XVIe siècle, anglo-hollandaise au XVIIe siècle, puis anglo-française aux XVIIIe et XIXe siècle, qui ont toutes accentué l'expansionnisme et l'exploration, ainsi que stimulé la technique. Toutefois, les Nations européennes sont, de fait, interdépendantes : elles partagent un espace géographique réduit et poreux et ont depuis longtemps (dès le XIXe siècle en fait) un degré d'intégration économique fort. On pourrait ajouter à ce tableau des données culturelles et sociales. Cette interdépendance, néanmoins, et contrairement à ce qu'affirment les fédéralistes ou les tenants d'une fusion des États, ne remet pas en cause le principe de souveraineté nationale (et c'est là le problème majeur de la supranationalité). Il invite en revanche à réarticuler au sein de l'espace européen les rapports internationaux. Pour faire une analogie, si l'on assimile les États européens à des individus en collocation, le fait de travailler en commun n'implique pas la disparition (ou la violation) de l'intégrité physique ou morale de chacun, pas plus qu'elle ne peut faire disparaître les différences et les désaccords, où la concurrence entre individus. On peut même aller plus loin en disant que toute volonté de dépasser le principe de respect de l'intégrité physique (nationale) conduira nécessairement à des tensions : en relations internationales, on appelle cela des guerres, en général.
Donc l'Europe est un moyen : un moyen de négocier l'interdépendance des Nations européennes en régulant leur concurrence (leurs luttes d'influence) en Europe même et dans le monde, mais aussi et surtout en créant un réseau d'États-Nations capables d'optimiser leur coopération afin de déployer de la puissance dans le monde, chaque Etat étant plus puissant en conjonction avec les autres que pris isolément. Cette "Europe en réseau" n'est pas l'Europe d'aujourd'hui, qui est essentiellement une technocratie destinée à l'origine à progressivement évoluer vers une structure fédérale. L'Europe, pour être puissance, doit donc paradoxalement redonner aux Nations le pouvoir, et constitue nécessairement le moyen (le réseau, vecteur de puissance) et non la fin (la puissance). L'erreur majeure du discours politique européen, et l'ambiguïté du discours français, est de confondre les deux.

L'Europe et les États-Unis ne partagent pas des intérêts communs

Pour en venir à la suite, et ayant exposé les grandes lignes de ma vision de l'Europe, il est clair que dans l'organisation en réseau de puissance des États européens les intérêts de ceux-ci et ceux des américains divergent sur le fond, même si ils peuvent converger sur tel ou tel sujet (de la même manière qu'il est possible de trouver des intérêts convergents entre la Chine et les États-Unis, ou même entre l'Iran et les États-Unis (vis à vis de l'islamisme sunnite, par exemple). En fait, plutôt que d'intérêts divergents, il s'agit ici d'une divergence de fond dès lors que l'Europe souhaite être une puissance mondiale : les États-Unis n'ont pas intérêt à voir se développer une Grande Stratégie européenne, qui pourrait concurrencer la leur. Ce qui suit tient de la prospective et de la politique-fiction. Néanmoins, l'exercice est utile en ce qu'il permet d'exposer des options, d'une part, et qu'il permet de mieux saisir pourquoi les États-Unis n'ont pas nécessairement intérêt à voir l'Europe s'affirmer en tant que puissance indépendante (et pourquoi, donc, nos intérêts divergent bien).
En ce qui concerne les points mentionnés dans l'article de ZI, il convient à mon avis de réorganiser son tour d'horizon des intérêts US/européens dans le monde, en commençant (une fois n'est pas coutume) par la fin. L'Asie, et plus justement la zone Asie-Pacifique, est l'espace-clé de la puissance au XXIe siècle. Ne pas être présent dans cet espace, c'est se condamner à la marginalisation. Et c'est effectivement ce qui guette les nations européennes. La capacité à agir, à influer sur l'espace Asie-Pacifique, et plus particulièrement sur les deux géants que sont l'Inde et la Chine, mais aussi sur l'Asie du Sud-Est - et sur le continent américain par sa façade Pacifique - est essentielle, et contrairement à ce que semble penser ZI, l'Europe - la France et le Royaume-Uni essentiellement, en l'occurrence - y disposent encore de points d'appui. La France peut compter sur la Nouvelle-Calédonie, qui est idéalement placée pour rayonner sur le Pacifique Sud et sur l'Asie du Sud-Est (vers l'Indonésie). Le Royaume-Uni, même si il ne dispose plus de territoires en propre, peut en revanche s'appuyer sur un vaste réseau d'influence hérité de son passé colonial, encore présent bien que malmené et distendu. Une stratégie d'influence européenne devrait plus spécifiquement se concentrer sur deux États-clés : l'Australie, seule grande puissance du Pacifique (avec la France ?...) et Singapour, clé de l'Asie du Sud-Est. Bien que ces deux pays soient proches des États-Unis, une diplomatie volontariste et proposant une véritable alternative (donc avec une montée en puissance préalable de la présence européenne) peut progressivement rapprocher l'Europe de ces deux États, par exemple en renforçant les liens dans les domaines de l'armement, en multipliant les liens économiques, et en disposant déjà de bases : la Nouvelle-Calédonie en l'occurrence, point d'appui premier à renforcer. On pourrait par exemple imaginer un déploiement tournant de l'un des porte-avions des États européens dans le Pacifique, pour commencer. L'idée étant non d'employer ces États comme de simples plate-formes de déploiement, mais de leur proposer un véritable partenariat d'égal à égal. Un nouveau réseau de puissance, en somme, mais sur des bases paritaires et non de dominant/dominé.
Dans le Pacifique Nord (l'Extrême-Orient à proprement parler), la situation est différente. Moins d'États, une proximité plus grande de la Chine, changent la donne. Mais c'est à ce moment que les intérêts américains et européens (qui au fond pour le Pacifique Sud peuvent encore être complémentaires) commencent à sérieusement diverger. Deux États peuvent s'avérer être des points d'appuis pour une Grande Stratégie européenne en Asie : le Japon, qui bien que se rapprochant actuellement des États-Unis pourrait saisir l'occasion de s'en libérer (on mesure assez mal en Europe l'anti-américanisme des Japonais), et dont les relations avec les États-Unis pourraient se distendre dans la perspective d'une confrontation sino-américaine à laquelle le Japon n'a pas intérêt, et ... la Russie, à l'égard de laquelle justement les intérêts européens et américains divergent diamétralement.
La Russie actuelle s'oriente lentement, mais sûrement, vers l'Asie. La politique poursuivie par V. Poutine depuis son accession au pouvoir, et par D. Medvedev actuellement, à l'égard de la Chine ou de l'Inde est une expression de cette évolution, qui témoigne et accroît tout à la fois la "marginalisation stratégique" actuelle de l'Europe. En dépit de cette évolution, les Russes, ou en tout cas leurs élites, restent profondément européens, poursuivant en cela une tendance remontant à Pierre le Grand, et peuvent donc être des partenaires. Pont entre l'Europe et l'Asie, la Russie fournit un point d'appui et un espace de passage exceptionnel vers l'Asie et le Pacifique Nord. Outre l'Extrême-Orient russe, l'ouverture de la route du Pôle en raison du réchauffement climatique fait des Russes des partenaires essentiels d'une projection de puissance vers l'Asie. Ici l'Europe devrait chercher à s'attacher la Russie, et non entrer dans le jeu américain de "Guerre Froide bis" auquel nous n'avons pas intérêt. Simplement, il ne faut pas faire preuve à l'égard des Russes de naïveté : négocier impose d'être en position de force. Il convient donc ici de redéfinir les sphères d'influence respectives. La Russie peut garder dans son orbite la Serbie (peu stratégique et désormais enclavée) et l'Ukraine (en raison de l'absence de glacis protecteur de la Russie sur son flanc Sud), mais aussi la Géorgie. L'Europe, à laquelle il faut pour cette raison attacher la Turquie (encore une fois il s'agit d'ajouter un "nœud" au réseau de puissance ; il faut ici dépasser la question de "la Turquie est-elle en Europe" ; la Géorgie est à l'Est d'Istanbul...) doit en revanche réaffirmer sa fermeté en ce qui concerne les pays Baltes et la Pologne. Mais les européens doivent également agir pour l'Islande, clé de la route Nord, et actuellement l'objet d'une très forte campagne de séduction russe. Une fois ces positions respectives définies, il est possible de trouver un terrain d'entente, d'autant que la Russie demeure fragile et est demandeuse de transferts économiques et technologiques d'Europe de l'ouest. La porosité ainsi crée pourrait alors "ré-européaniser" la Russie, et conjointement avec les Russes de se déployer vers l'Asie.
En ce qui concerne le Moyen-Orient ensuite, c'est l'espace dans lequel les intérêts américains et européens convergent le plus. Le contrôle du pétrole (notamment vis à vis de la Chine) et la maîtrise non du terrorisme (qui n'est qu'un mode d'action) mais de l'islamisme sont effectivement des intérêts partagés. La divergence est effectivement plus une question de méthode. Il s'agit ici essentiellement de pacifier un espace. Toutefois, cette convergence masque le fait qu'il ne s'agit là que d'un espace périphérique. A stabiliser donc, mais cela ne va pas plus loin.
En revanche, espace que ZI n'aborde pas, l'Afrique joue un rôle crucial. les États-Unis et la Chine l'ont bien compris, qui multiplient les initiatives sur ce continent. L'Europe est hélas en retrait, seule la France et dans une moindre mesure la Grande-Bretagne (où le tropisme moyen-oriental reste fort en dépit de la perte d'importance de cet espace) ayant compris l'importance de l'Afrique. Dans le but de voir se déployer une stratégie de puissance européenne, une présence forte en Afrique est essentielle. Là encore il ne faut pas procéder selon des schémas dépassés, mais intégrer pleinement l'Afrique à un réseau de puissance global : la différence d'approche étant de proposer des partenariats équitables... Le développement économique et la stabilité politique de l'Afrique doivent donc être poursuivis avec assiduité (par exemple en délocalisant prioritairement en Afrique et en finançant la formation des personnels locaux, entre autres, mais aussi en renouant avec le rôle de "gendarme" en cas de conflit), ce qui permettra en outre de réduire les pressions migratoires.
Enfin, L'Amérique latine doit faire l'objet d'une stratégie d'influence visant en priorité le Brésil, mais aussi le Chili sur l'autre côte, visant à contrebalancer la présence US (en violant donc la doctrine Monroe) mais sans chercher à venir défier les États-Unis sur leurs terres. L'idée étant de bénéficier de partenariats et de sympathies, mais sans excès.
Enfin, vis à vis des États-Unis eux-mêmes, l'Europe doit s'émanciper sans agressivité, en se montrant un partenaire sur les sujets d'intérêt commun mais en menant une politique en toute indépendance.

Ce long billet de réponse, comme et peut-être plus que le précédent, vise à provoquer le débat. Son aspect prospectif n'en fait pas un billet d'analyse, mais avant tout de réflexion (appuyée sur l'analyse néanmoins). Il invite à transformer notre conception de l'Europe, et à réinvestir celle-ci d'un but : être un vecteur de puissance mondiale, seul moyen d'assurer la pérennité de nos valeurs et de préserver les intérêts la sécurité des Nations européennes, et donc en dernier ressort de la France. Il montre aussi que les Etats-Unis, si ils ne sont en aucune façon un ennemi (et qu'il soit bien clair ici que je ne les considère pas comme tel), ne sont pas un allié mais un partenaire transitoire : il convient de sortir d'une vision du monde américano-centrée si nous voulons être acteurs et non spectateurs du XXIe siècle.

17 décembre 2008

La nouvelle "présidence impériale" de Barack Obama et les conséquences à en tirer pour les nations européennes

Un très intéressant article (en anglais) sur le site d'information indépendant américain TomDispatch : The Imperial Transition fait le point sur ce que sera sans doute la présidence de Barack Obama : une nouvelle "présidence impériale", bien plus proche de celle de George W. Bush dans sa nature (bien que différente dans ses méthodes) que ce que les soutiens d'Obama - et les européens dans leur grande majorité - veulent croire.
En d'autres termes, Barack Obama va poursuivre la voie "impériale" que suivent les États-Unis depuis la fin de la guerre froide et continuer d'essayer d'orienter les Etats du monde dans une direction conforme aux intérêts américains. La différence majeure avec son prédécesseur sera dans les moyens utilisés : moins d'interventionnisme militaire et d'unilatéralisme, plus de soft power et une instrumentalisation des instances internationales. Il ne s'agit pas ici de faire de l'antiaméricanisme ou de l'en blâmer. Après tout, il est président des États-Unis, ce que nombre de médias européens ont oublié dans l'euphorie de sa victoire, et il est donc naturel qu'il continue à défendre les intérêts américains.
Cet article m'inspire un certain nombre de réflexions, qui comme à l'habitude sont là pour inciter au débat (et peuvent donc être iconoclastes et/ou provocatrices).
Penser qu'une présidence Obama est forcément une bonne chose pour l'Europe est une erreur. Depuis la fin de la guerre froide, l'unification européenne via l'UE s'est accompagnée de l'acceptation quasi-unanime par les États européens de leur "vassalisation" aux États-Unis, l'UE devenant ipso facto le cheval de Troie des conceptions économiques et politiques américaines (dans lesquels nous nous sommes souvent révélés plus royalistes que le Roi). La présidence Bush Jr. fut à ce titre une chance manquée de rompre ce lien de vassalité. L'attitude de l'administration Bush à l'égard de certains "poids lourds" européens, au premier plan desquels la France et l'Allemagne, avait fracturé le lien transatlantique, et laissait augurer d'un éloignement entre une Europe aux opinions publiques de plus en plus antiaméricaines (y compris au Royaume-Uni) et des américains méprisant (parfois à juste titre) la faiblesse internationale à la fois dans les moyens mais aussi dans la politique suivie des États européens. L'arrivée de Barack Obama, adulé en Europe, à la présidence des États-Unis va probablement, loin de donner aux européens une place plus importante, être l'occasion de renouveler le lien vassalique. En effet, B. Obama, par son charisme et son charme politique personnels, par les nouvelles têtes démocrates (et donc bien plus "européennes" que les Républicains de l'équipe Bush ne l'étaient) qu'il va amener, par le symbole de changement qu'il représente, va selon toute probabilité pouvoir retrouver la position de leadership de l'ère Clinton sur l'Europe. Les Russes, qui méprisent autant que les américains les puissances européennes et l'UE, l'ont bien compris et semblent vouloir se lancer dans une lutte d'influence avec Washington, l'enjeu étant l'Europe centrale et orientale nouvellement ou prochainement rattachée à l'UE.
Quelles conclusions en tirer ? L'Europe à fait, au sortir de la guerre froide, le choix de rester de facto dans le giron US, tirant ainsi les conséquences de "l'hyper-puissance" américaine. Le sentiment d'infériorité des européens, persuadés d'avoir à rattraper les États-Unis, est à l'origine de ce choix, de même que la permanence de la peur des Russes, et une certaine fascination pour les États-Unis, preuve de la force du "modèle américain". L'idée était que, étant vassaux, nous pourrions mieux nous faire entendre à Washington. Le génie américain a été de le faire paraître. L'administration Bush à brisé le mécanisme par son unilatéralisme. B. Obama devrait le réparer. Paradoxalement, la construction européenne présentée en France comme le vecteur par lequel nous allons retrouver notre puissance passée, est donc le meilleur outil de Washington pour maintenir l'Europe dans l'orbite américaine. L'UE et l'OTAN, comme la politique actuelle de la France le montre, sont complémentaires et non antinomiques dès lors que tous les États européens se reconnaissent plus ou moins vassaux de Washington. Dans ce contexte, et alors que la rhétorique américaine ("guerre contre le terrorisme", perception de l'islamisme comme menace principale, etc.) est désormais totalement intégrée au discours européen, l'Europe devrait redevenir sous Obama "suiveuse" en matière internationale.
Les États européens auront en définitive perdu une occasion de s'émanciper que l'administration Bush, bien involontairement, leur offrait. S'étant trouvé un "suzerain" correspondant plus à leurs attentes en la personne d'Obama, les élites politiques et intellectuelles européennes devraient, "menace" russe et difficultés afghanes aidant, retrouver leur attitude traditionnelle de vassaux. Bien que plus rassurante intellectuellement, il n'est pas sûr que cette position soit de bonne politique, tant la "république impériale" américaine pourrait être sur le déclin, et tant ses intérêts profonds peuvent différer de ceux des européens. Si il est rassurant de laisser aux américains la charge du monde, cela ne fera que renforcer la dangereuse tendance européenne à l'isolationnisme et à l'enfermement : la "forteresse Europe" gardée par Washington.
Pour dépasser cette tendance, il faudrait réhabiliter une véritable politique de puissance qui, avant d'être européenne, doit être nationale. De manière quelque peu cynique, il est possible de voir l'histoire européenne depuis le XVIIe siècle comme la résultante d'une expansion stimulée par la concurrence entre États (théoriquement supprimée par la construction européenne) et aboutissant au déclin dès lors que la concurrence s'est transformée en volonté de domination d'un État sur ses pairs (guerres mondiales), mais aussi d'intégration (l'UE ?), aboutissant à la domination d'un acteur externe (les USA). La combinaison de dynamiques de puissance nationales et d'une véritable coopération européenne me semble être la voie d'avenir, seule susceptible de dépasse l'opposition Nation ou Europe. L'intégration politique n'est pas souhaitable dans un contexte où la Nation peut constituer un puissant liant social, essentiel alors que le communautarisme crée des tensions internes très fortes, et que la construction européenne peut en fait affaiblir l'Europe : il ne s'agit pas seulement de parler d'une voix unie. Encore faut-il que cette voix soit forte. Vis à vis des États-Unis c'est impossible, tant la liste des États européens "atlantistes" se confond avec celle des États-membres de l'UE. Une union de vassaux n'en fait pas des suzerains, et encore moins des souverains, dans tous les sens que peut prendre ce terme.

23 novembre 2008

Une stratégie pour la France - Deuxième partie : poser les bases d'une stratégie nationale

Les relations internationales au XXIe siècle seront bien plus ouvertes qu'au siècle précédent. Au système international régulé issu de la seconde guerre mondiale va succéder un système bien plus proche de celui du XIXe siècle que de celui du XXe. Le monde "westphalien", dont la mort a été annoncée il y a déjà plusieurs années, devrait rester la matrice des relations internationales, dans un système dont les États-Nations devraient se réaffirmer comme les acteurs majeurs, au détriment des organisations transnationales (multinationales, ONG) et supranationales (ONU, UE, OTAN, FMI, etc.). Au monde figé de l'après seconde guerre mondiale va succéder, après une phase hégémonique américaine, un système plus ouvert, transformé en permanence par l'action de chaque acteur. Moins prévisibles, les relations internationales au XXIe siècle offriront au dirigeant ambitieux une grande liberté d'action, à condition de disposer d'une véritable stratégie.
Dans ce contexte nouveau, la France a de nombreuses cartes à jouer, à condition d'avancer de manière pragmatique et de ne pas céder à la tentation de remplacer la politique par la gestion des risques, réels ou fantasmés. Si la France veut jouer au XXIe siècle un rôle à la hauteur de celui qui fut le sien dans les siècles passés, il est essentiel qu'elle se dote d'une véritable stratégie nationale globale, intégrant et unifiant dans une même direction les différentes "lignes d'opération", tant diplomatiques et militaires qu'économiques, mais aussi sociales et politiques.
Pour définir une stratégie nationale efficace, il importe de prendre la mesure des transformations que subit le monde. Les grilles de lecture qui continuent d'être celles qui guident l'action des élites dirigeantes européennes sont héritées du "moment américain" des années 1990, et se fondent sur un monde qui, d'ores et déjà, n'existe plus. En ce sens, le virage atlantiste que la France semble prendre est sans doute un anachronisme. La conduite d'une politique cohérente et efficace passe donc par la redéfinition de notre rapport au monde, et par l'élaboration d'une véritable stratégie de puissance nationale, s'appuyant sur des principes éthiques solides mais foncièrement pragmatique : à la fois sans complexes et débarrassée de toute idéologie. Les propositions qui suivent posent le cadre de cette stratégie nationale et en fixent les axes majeurs. Comme toujours, il s'agit là de propositions qui ont pour but de susciter la discussion et le débat.

Une stratégie de puissance

Pour être crédible, toute stratégie nationale doit être, par la force des choses, animée par une "volonté de puissance". Force est de constater que la France n'a pas, aujourd'hui, de stratégie telle. Depuis la fin de la guerre froide, l'idée du déclin de la puissance française s'est imposé non seulement aux élites mais à la majeure partie des citoyens eux-mêmes. Les manuels scolaires, qui présentent la France comme « une puissance moyenne à rayonnement mondial », véhiculent au travers de ce descriptif l'idée d'une grande puissance finissante, à la fois entérinant l'idée d'un déclin et inscrivant la relation de la France au monde dans la nostalgie d'une puissance passée largement fantasmée. A cette perception, il faut encore ajouter l'influence de la thèse du déclin de l'État-Nation en tant que construction politique et géopolitique. Cette thèse, défendue notamment par des politologues dont Bertrand Badie est sans doute le plus influent, a sans doute eu en France un impact plus fort que dans d'autres pays, tant l'État-Nation est un concept historiquement fort dans la conscience nationale. Cette pensée du renoncement est extrêmement dommageable non seulement à la politique étrangère française, mais aussi à l'image que les Français se font d'eux-même et, in fine, à la place réelle de la France dans le monde. En ce sens, la promotion française d'une Europe politique ressemble davantage à une résignation à l'impuissance devenue fuite en avant qu'à un véritable projet politique.
Devant cette situation, le développement d'une véritable stratégie de puissance passe d'abord par la fin d'une attitude que la réalité des relations internationales ne justifie plus (si tant est que cela ait jamais été le cas). La thèse du déclin de l'État-Nation, qui au fond s'appuie sur un individualisme et un rejet de la Nation hérités de l'influence conjuguée de l'impact des deux guerres mondiales en Europe et de la pensée politique des années 1970, n'était opérante que tant que le "gel de l'Histoire" consécutif à la domination américaine du système international existait. Le dégel brutal de l'Histoire que les évènements de 2008 (guerre en Géorgie, crise économique) actent redonne aux États-Nations, acteurs inscrits dans l'Histoire, la primauté sur des constructions supranationales ou transnationales n'ayant pas "d'âme" historiquement parlant. Pour poser le problème autrement, la pensée libérale des années 1970 pose comme bases la primauté de l'individu et la négation du territoire, donc de la géographie humaine. L'Histoire enseigne l'importance du groupe et du territoire dans les affaires humaines. La France doit donc mettre en œuvre une véritable stratégie de renouveau de la puissance de l'État, tant du point de vue intérieur qu'extérieur. Ce renouveau est le seul moyen de peser dans les affaires du monde. Le système international est hobbesien : le droit et la recherche du consensus ne sont pas, comme les pays européens aimeraient trop souvent à le croire, les principes régissant les relations internationales. L'instrumentalisation permanente du droit, de l'Irak à la Géorgie en passant par le Kosovo, montre la naïveté d'une telle conception. L'attitude tant des États-Unis que de la Russie ou de la Chine montrent bien que le consensus n'est jamais que la règle des plus puissants. Seuls les États puissants peuvent espérer se faire entendre et préserver leur liberté de choix. Une stratégie de puissance apparaît dès lors comme le seul moyen de préserver les intérêts nationaux, et les citoyens français. La puissance se mesure également en termes de rayonnement, et une stratégie de puissance permettrait à la France de diffuser un modèle, des valeurs. La circulation des idées étant aujourd'hui rapide et de volume considérable, cela permettrait d'enclencher un cercle vertueux d'influence.
Une telle stratégie ne doit cependant pas être vue comme une stratégie de domination. En fait, il s'agit là d'un écueil, dans lequel il convient de ne pas tomber. Si imposer sa volonté, par la force si nécessaire, doit être une option légitime et ne doit jamais être écarté a priori, une stratégie de puissance doit être envisagée comme une stratégie de concurrence, ou de coexistence compétitive, et non de domination. Concurrence, et non domination : tout empire s'effondre un jour, et la stratégie ressemble davantage au go qu'aux échecs : la coexistence est possible, même en fin de partie. Le principe de juste suffisance doit guider la stratégie de la Nation : influencer vaut souvent mieux qu'imposer, même si il est dangereux de s'interdire la seconde option, sous peine d'en être victime soi-même. De la même manière, la stratégie n'est pas réductible à l'affrontement des puissances. Cela étant, seuls les États puissants peuvent se faire entendre dans l'arène internationale.
Loin du nationalisme, qui n'est au fond qu'une vision étriquée et mortifère de la Nation, cette puissance raisonnée doit s'appuyer sur un corps national ayant la tranquillité des grands peuples : sûr de lui, mais guidé par la raison. La France, si elle a l'intention de peser, en Europe et dans le monde, doit redevenir une puissance libre de ses choix et disposant de l'ensemble des instruments régaliens, tant militaires que diplomatiques et économiques.

Une stratégie reposant sur une éthique

Existe-t-il une éthique de la stratégie ? La réponse à cette question doit être "oui". Pour être pérenne, une stratégie nationale devrait reposer sur une éthique faite de principes non négociables. La justification d'une telle éthique, qui pourrait apparaître de prime abord comme une restriction de la liberté d'action, se justifie pleinement et participe en fait de la préservation de celle-ci. La France n'est pas, ou en tout cas plus une Nation agressive. Une stratégie de puissance qui ne s'appuierait pas sur une éthique n'aurait pas de légitimité. L'absence de cette légitimité aurait en retour comme conséquence de faire perdre les bénéfices de l'action, sauf à pouvoir se prévaloir d'une force écrasante (la force primant alors le droit, en un sens) sont il est illusoire d'espérer disposer. En outre, l'éthique préserve, en partie au moins, des pièges de la puissance pour elle-même. Elle permet également de mieux défendre son modèle, et de susciter l'adhésion à celui-ci. Guidant l'action, elle permet de limiter les erreurs d'appréciation et d'éviter de s'engager dans une voie dommageable pour le pays.
Pour être fonctionnelle, et donc pour être respectée, l'éthique doit être dans l'intérêt de la Nation. Aussi il importe qu'elle préserve la liberté d'action, et que guidant l'action, elle ne contraigne pas les choix sous peine d'être sinon abandonnée, du moins réduite à des mots sans substance. Aussi doit-elle reposer sur un principe fondamental, et se décliner en lignes conductrices peu nombreuses, mais indiscutables. Pour rester fidèle à elle-même, la France doit adopter comme principe fondamental le respect absolu de l'être humain dans sa liberté et sa dignité. Nul stratégie de long terme ne réussira, en tout cas pas pour la France, si elle ne place pas l'Homme au centre de ces préoccupations. Loin d'un "droit-de-l'hommisme" de salon parisien, ce principe n'érige pas le respect de la vie en citadelle : les affaires humaines sont violentes, que cela nous plaise ou non, et l'exercice de la puissance est, souvent, l'exercice de la force armée. Sa justification est à la fois pragmatique et éthique. Pragmatique, parce que sur le long terme, et alors que la notion d'opinion publique prend corps dans la majeure partie des pays du monde, et non dans les démocraties occidentales seules, la réputation d'une nation dépend de son attitude. Pour rester dans le seul cadre français, il est certain que la guerre d'Algérie, par sa violence, par la force de la charge émotionnelle qu'elle à libérée, continue de marquer non seulement la France, mais les relations de la France avec l'Algérie et le monde musulman en général, plus de quarante ans après. De manière opposée, il est possible d'affirmer que l'expérience Lyautey au Maroc a permis jusqu'à aujourd'hui de meilleures relations avec ce pays. La stratégie doit donc être humaniste : son efficacité au long terme en dépend, et une stratégie de court terme est vouée à l'échec. Éthique, aussi, parce que de la manière dont nous agissons dépend notre identité. Loin d'être figée dans le marbre, l'identité d'un pays est vivante. Agir sans respecter l'humain, c'est agir contre les principes que l'Histoire de France à érigée en devise : Liberté, Égalité, Fraternité. C'est souiller la conscience, l'âme de la Nation. Les conséquences de tels actes finissent toujours par êtres payées. De ce principe fondateur découlent des principes conducteurs de l'action constituant les bases de la stratégie nationale :

  • La protection des citoyens français partout dans le monde, et la préservation de l'intégrité du territoire national, qui doit être autant que possible "sanctuarisé". Il s'agit là d'un objectif essentiel au maintien de la crédibilité, et donc en dernier ressort à la justification de l'existence de l'État, qui historiquement s'est d'abord construit autour du besoin de sécurité.
  • L'affirmation de la primauté de l'État-Nation sur tout autre corps politique. Un État est l'incarnation d'une nation, et il ne peut en être autrement. Aucun autre corps politique n'est en mesure de protéger les intérêts de la Nation ni de garantir le respect des autres lignes directrices. Les organisations transnationales sont particulièrement visées ici, en raison de leur absence d'éthique et de leur rôle déstabilisateur sur les États dans lesquels elles agissent. Quant aux institutions internationales, elles ne valent que tant qu'elles respectent la primauté de l'État-Nation. En effet, le non respect de ce principe est une négation de la Nation en tant que corps politique dont émane "le principe de toute souveraineté". Cette négation ne peut être sur le long terme que source de violence et de chaos. La négation de la Nation en Europe dans la seconde moitié du XXe siècle pose à ce titre un véritable problème, parce qu'elle conduit à une perte de repères. L'actuel communautarisme dont souffrent d'une manière ou d'une autre les États européens est considérablement aggravé, si il n'est pas causé, par l'effacement de la Nation comme corps politique structurant l'identité des citoyens. Cette perte de repères mine l'action de l'État et pose à moyen terme la question de la désagrégation de la société. Loin d'aboutir à une union politique de l'Europe, dont l'échec doit être acté, la négation de la Nation conduira plus probablement à une fragmentation politique dangereuse. L'exemple de l'empire autrichien, du Saint-Empire romain germanique, ou plus récemment des Balkans, de l'Espagne ou de la Belgique montrent les dangers de la supranationalité.
  • La préservation d'un monde sans hégémonie. L'hégémonie d'un État ou d'un groupe humain constitue à la fois un obstacle à la liberté d'action nationale, mais aussi un danger pour l'indépendance du pays et peut rapidement entraîner des situations de domination par la force entraînant le non-respect du principe fondateur. En outre, la résistance inévitable à une hégémonie est source d'instabilité.
  • La promotion d'un modèle social et politique garantissant le respect de l'humain. Ce modèle ne doit pas être un simple calque de notre mode d'organisation sociale et politique, mais une adaptation des conditions locales. Cette ligne directrice doit être vue comme un objectif de long voire très long terme, et être poursuivie avec patience et calme. L'imposition d'un modèle, comme les américains l'ont prouvé en Irak, est rarement efficace.
Les axes d'une stratégie nationale

Ses bases étant posées, une grande stratégie française doit viser à unifier les différentes lignes d'opération sur lesquelles l'action de l'État peut s'exercer (et elles sont nombreuses) pour les mettre au service d'une stratégie de puissance. Les billets suivants de cette série détailleront ces différents axes, et la manière dont ils peuvent s'articuler. D'ores et déjà, il est possible de tracer à grands traits les axes prioritaires de la stratégie française. La liste qui suit est toutefois loin d'être exhaustive :

  • Renouer le lien entre l'État et la Nation. Dans une optique de philosophie politique, repenser la notion de corps politique national et la notion de territoire national au XXIe siècle.
  • Lier l'économie et la puissance de l'État, en réformant le financement de l'État et en repensant l'influence de celui-ci sur l'activité économique. L'économie ne doit pas être au service d'elle-même, mais au service de la Nation et de la puissance de l'État.
  • Repenser l'organisation de l'État pour permettre à celui-ci de dépasser la crise de rendements décroissants dont il est victime dans l'accomplissement de ses missions, tant du point de vue des financements que de l'organisation politique et administrative.
  • Développer les structures permettant d'intégrer l'action des différents corps de l'État. Sur le plan extérieur, lier au niveau stratégique l'action diplomatique, militaire et d'influence (culturelle, économique, etc.).
  • Développer une véritable stratégie d'influence, en repensant notamment le rôle de la culture et de l'éducation dans une optique internationale.

Ces différents axes pouvant s'articuler de manière variée (Europe, relations internationales, politique intérieure, économie, etc.), ils feront l'objet non d'un traitement séparé mais seront abordés, directement ou indirectement, par les billets suivants de la série Une stratégie pour la France. La série Repenser la guerre au XXIe siècle traitera plus spécifiquement des questions militaires.

05 novembre 2008

Les défis d'Obama

Barack Obama, à peine élu, va devoir faire face à de multiples défis. Cet article de George Friedman (en anglais) est un bon point de départ pour se faire une idée de ce que vont être les problématiques immédiates de politique étrangère du nouveau président américain. La manière dont la relation Europe - Etats-Unis est abordée est particulièrement intéressante. De fait, et à rebours de la politique actuellement suivie en Europe, il est de plus en plus probable que les intérêts américains et européens divergent, en particulier autour de la question russe. Plus généralement, c'est la logique de puissance qui n'est plus partagée ni même comprise par les pays européens, incapables désormais de penser la puissance de l'Etat ou de développer une volonté de puissance nationale. L'élection de B. Obama ne changera pas, hélas, cet état de fait.